La vé­ri­té sur la crise du beurre

La pé­nu­rie de beurre qui touche la France de­puis trois bonnes se­maines n’est que la con­sé­quence d’une ges­tion la­men­table de la fi­lière. Ré­vol­tant.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Périco Légasse

Il est par­fois des sym­boles qui en disent long, et lourd, sur l’am­pleur d’une gabegie po­li­tique. Di­sons que, pour le coup, on touche le fond. Le spec­tacle du rayon de beurre vide dans les grandes sur­faces évoque des sou­ve­nirs d’époques ré­vo­lues, pour ne pas dire de triste mé­moire. Certes, les cir­cons­tances étaient ex­cep­tion­nelles et il fut dit que ce­la n’ar­ri­ve­rait plus ja­mais, en tout cas pas en France, dont l’agriculture, pla­ni­fiée de­puis cin­quante ans par les gé­nies de son mi­nis­tère, avec le sou­tien des gé­nies de la FNSEA, se­lon les orien­ta­tions des gé­nies de la Com­mis­sion de Bruxelles, n’est que pro­dige et opu­lence.

D’ailleurs, c’est bien connu, le pay­san fran­çais, por­teur de l’un des plus for­mi­dables pa­tri­moines agri­coles de cette pla­nète, est un homme com­blé, épa­noui et eu­pho­rique. Trêve d’iro­nie, la crise du beurre qui sé­vit de­puis trois se­maines est l’abou­tis­se­ment d’un mas­sacre et la preuve que l’agriculture fran­çaise est gé­rée, au mieux, par des voyous in­com­pé­tents.

TANT D’IN­CO­Hé­RENCES

Ver­sion of­fi­cielle : la de­mande ayant aug­men­té alors que la mé­téo a ta­ri le pis des vaches, la France est en panne de beurre. D’au­tant que les Chi­nois, qui sont très nom­breux, se mettent à en consom­mer de plus en plus. Fou­taises ! Certes, la Chine capte à pré­sent vers elle le lait en poudre de Nou­velle-Zé­lande dont on ap­prend, grâce à cette crise, qu’il ser­vait à fa­bri­quer les 200 000 t de beurre que la France im­porte chaque an­née (fa­bu­leux !), lais­sant le pays face aux in­co­hé­rences de sa pro­duc­tion na­tio­nale, mais la vé­ri­té est en­core plus ré­vol­tante. Trois fac­teurs pro­voquent cette pé­nu­rie. Le pre­mier crève les yeux : les éle­vages lai­tiers dis­pa­rais­sant les uns après les autres, drame sou­vent sui­vi ou pro­vo­qué par le sui­cide de l’éle­veur rui­né ou aux abois, le lait vient fa­ta­le­ment à man­quer.

Le se­cond porte sur les lu­bies d’un lob­by hy­gié­niste ayant long­temps af­fir­mé que le beurre est mau­vais pour la san­té du fait de ses acides gras sa­tu­rés et de son taux ca­lo­rique (72 ki­lo-ca­lo­ries pour 10 g). En con­sé­quence de quoi, les gé­niaux cher­cheurs de l’In­ra ont réus­si à di­mi­nuer le taux de ma­tière grasse dans le lait des vaches fran­çaises. Pour simple exemple, les 4 mil­lions de vaches prim’hol­stein, croi­se­ment gé­né­tique com­po­sant l’es­sen­tiel du chep­tel lai­tier fran­çais, pro­gram­mé pour don­ner 10 000 l de lait par an, sont les filles de… 16 tau­reaux. Pen­dant ce temps-là, les chambres d’agriculture, aux mains de la FNSEA, pré­co­ni­saient d’éli­mi­ner nos an­ciennes races fran­çaises, comme

CER­TAINS GROUPES AU­RAIENT SPéCULé SUR LES STOCKS POUR FAIRE GRIM­PER LES PRIX, LA TONNE DE BEURRE PAS­SANT DE 5 000 à 8 000 €.

la nor­mande, l’au­brac, la ta­rine ou la mont­bé­liarde, pour les rem­pla­cer par les pis­seuses de lait light en­gen­drées en la­bo­ra­toire. Las, le beurre pro­ve­nant de la crème, sans ma­tière grasse en pro­por­tion suf­fi­sante dans le lait, plus as­sez de crème pour faire du beurre. Il n’y a donc qu’à pro­duire plus de lait ! Eh non, car la fai­blesse en ma­tière grasse im­plique une sur­pro­duc­tion adé­quate au vo­lume de crème né­ces­saire avec un risque d’ex­cé­dent : quid du lait écré­mé in­ven­du ? Ain­si, face aux sur­plus consé­cu­tifs à la sup­pres­sion des quo­tas, l’Union eu­ro­péenne a dû sto­cker 400 000 t de lait en poudre, en­suite bra­dées sur le mar­ché en fa­vo­ri­sant la chute des cours. Quand le ser­pent du père Ubu se mord la queue… Alors, pour­quoi ce gâ­chis ? On sait de­puis tou­jours que, à dose rai­son­nable, le beurre est un ali­ment sain, riche en nu­tri­ments es­sen­tiels, dont la vi­ta­mine A, puis­sant an­ti­oxy­dant, et qu’il fa­vo­rise in­fi­ni­ment moins le cho­les­té­rol que cer­tains ali­ments in­dus­triels. Sa consom­ma­tion re­trouve donc le ni­veau qu’elle n’au­rait ja­mais dû perdre, au grand désar­roi du lob­by de la mar­ga­rine…

En­fin, troi­sième fac­teur ag­gra­vant, de loin le plus scan­da­leux : ayant été contraints, suite au mou­ve­ment de co­lère de 2016, de concé­der quelques miettes aux pro­duc­teurs en leur payant leur lait 29 cen­times du litre au lieu de 25, les in­dus­triels lai­tiers, étran­glés par une grande dis­tri­bu­tion plus bru­tale que ja­mais, ont dé­ci­dé de com­pen­ser ce manque à ga­gner. Cer­tains groupes au­raient ain­si spéculé sur les stocks pour faire grim­per les prix, fai­sant pas­ser la tonne de beurre de 5 000 à 8 000 €. A ce jour, comme par mi­racle, ce sont eux qui re­viennent sur les rayons dé­serts… Pa­ra­doxe dé­rou­tant, on ne peut même plus vendre de beurre aux Al­le­mands car nos voi­sins ger­mains ont pro­duit 28 mil­liards de litres de lait en 2016, grâce à leurs fermes de 10 000 vaches, contre 24 mil­liards en France, où l’on a en­core la fai­blesse de consi­dé­rer que nos cam­pagnes ne sont pas des usines à parts de mar­ché mais une res­source de vie dont la pé­ren­ni­té est in­dis­so­ciable de la pré­ser­va­tion du goût et de l’environnement. L’Al­le­magne est de­ve­nue la pre­mière puis­sance agri­cole eu­ro­péenne grâce à la lé­gis­la­tion sur les tra­vailleurs dé­ta­chés, sur­fant ain­si sur une fi­nan­cia­ri­sa­tion de l’ali­men­ta­tion vou­lue par un néo­li­bé­ra­lisme eu­ro­glo­ba­li­sé dont elle est la cham­pionne. Pen­dant ce temps les pay­sans de France se pendent. Cher­chez l’er­reur, ou plu­tôt, sui­vez la corde.

MA­THé­MA­TIQUE

Les éle­vages lai­tiers dis­pa­rais­sant les uns après les autres, le lait vient fa­ta­le­ment à man­quer.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.