Mi­chi­gan. Un scru­tin très lo­cal

Dans cet Etat de la “Rust Belt”, le Par­ti ré­pu­bli­cain pour­rait payer au prix fort les élec­tions de mi-man­dat. Re­por­tage.

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR ALAIN LéAU­THIER, NOTRE EN­VOYé SPé­CIAL DANS LE MI­CHI­GAN

Par Alain Léau­thier, notre en­voyé spé­cial dans le Mi­chi­gan

C’est un ren­dez-vous d’étu­diant, au pied du James Bur­rill An­gel Hall, au coeur du cam­pus de l’uni­ver­si­té du Mi­chi­gan (UM), au­tant dire au coeur même d’Ann Ar­bor, tant la ville la plus agréable de l’Etat des Grands Lacs se confond avec les plus an­ciens bâ­ti­ments d’une uni­ver­si­té qui compte par­mi les plus pres­ti­gieuses des Etats-Unis. Etu­diant, Ben l’était en­core il y a deux ans et le 16 no­vembre 2016, avec quelques mil­liers d’autres, il se trou­vait dé­jà de­vant les co­lon­nades mas­sives du James Bur­rill An­gel Hall quand s’ache­vait une ma­ni­fes­ta­tion an­ti-Trump où la co­lère le dis­pu­tait à l’abat­te­ment. Dix jours plus tôt, le 7 no­vembre, à la veille de l’élec­tion pré­si­den­tielle, Ben tré­pi­gnait dans les tra­vées du Ray Fi­sher Sta­dium, le stade de ba­se­ball de l’UM, plein comme un oeuf pour ac­cueillir un ul­time mee­ting de campagne, et pas n’im­porte le­quel puisque Ba­rack Oba­ma en per­sonne ve­nait y sou­te­nir Hilla­ry Clin­ton et rap­pe­ler que le Mi­chi­gan n’avait pas en­voyé un ré­pu­bli­cain à la Mai­son-Blanche de­puis 1988. Fief dé­mo­crate et haut lieu de la con­tes­ta­tion ra­di­cale dans les an­nées 60, le 8 no­vembre 2016

Ann Ar­bor don­na deux fois plus de voix à la can­di­date dé­mo­crate qu’à son ri­val. Mais pas le reste de l’Etat, tom­bé, de peu, dans l’es­car­celle du mil­liar­daire new-yor­kais comme tous ceux de la « Rust Belt » (la « cein­ture de rouille »). A la veille des mid­terms, Ben a re­trou­vé le sou­rire. « La pa­ren­thèse va s’ache­ver, tous les in­di­ca­teurs sont po­si­tifs, tant pour le Sé­nat, la Chambre des re­pré­sen­tants que le poste de gou­ver­neur. Je crois que l’illu­sion que Trump a créée chez une par­tie des Amé­ri­cains s’est éva­nouie, les gens ont com­pris qu’il n’amè­ne­rait rien de bon à ce pays. A l’époque beau­coup qui vo­taient tra­di­tion­nel­le­ment dé­mo­crate n’ont pas sup­por­té l’ar­ro­gance d’Hilla­ry Clin­ton et ce qu’elle re­pré­sen­tait », ex­plique le jeune homme, lui-même par­ti­san de Ber­nie San­ders. Entre-temps il a re­joint un ca­bi­net d’avo­cats d’af­faires, à l’image du maire de la ville, Ch­ris­to­pher Tay­lor, un ex de l’UM aus­si, seul en lice, sans ad­ver­saire ré­pu­bli­cain, le 6 no­vembre pro­chain pour l’élec­tion mu­ni­ci­pale qui au­ra lieu conco­mi­tam­ment avec les di­vers scru­tins du jour.

Pour qui dé­teste Do­nald Trump dans le Mi­chi­gan, Ann Ar­bor a toutes les al­lures d’un pe­tit pa­ra­dis. Siège du com­té de Wa­sh­te­naw, un des plus riches de l’Etat, la ville fi­gure de­puis long­temps dans le top ten des en­droits où il fait bon vivre aux Etats-Unis. On y trouve abon­dance d’es­paces verts et une po­pu­la­tion, ma­jo­ri­tai­re­ment blanche, as­sez re­pré­sen­ta­tive de ce que l’es­sayiste Tho­mas Frank (lire l’in­ter­view page 16) qua­li­fie de « classe pro­fes­sion­nelle ». Une élite so­ciale et pro­gres­siste qui fait ses courses dans un im­mense Whole Foods Mar­ket, l’en­seigne bio ra­che­tée à prix d’or par Ama­zon, et ne ra­te­rait pour rien au monde l’édi­tion an­nuelle du Ann Ar­bor Film Fes­ti­val, une des Mecque du ci­né­ma in­dé­pen­dant. A une cin­quan­taine de ki­lo­mètres au sud-est de la ville, les dis­trac­tions sont net­te­ment plus rares à Flat Rock, an­cien vil­lage dont les fon­da­tions re­montent au XIXe siècle, au­jourd’hui loin­taine ban­lieue de De­troit pour la pe­tite classe moyenne, sur­tout connue pour abri­ter une im­por­tante usine d’as­sem­blage de Ford de­puis 1925. C’est le Mi­chi­gan des cols bleus et de l’Ame­ri­can Dream, ver­sion pe­tites mai­sons avec bout de pe­louse, bar­be­cue et achats chez Sears, la chaîne po­pu­laire dé­sor­mais en faillite, le Mi­chi­gan des « Trump De­mo­crats » qui ont bas­cu­lé pour le mil­liar­daire en 2016 et que le GOP (le Par­ti ré­pu­bli­cain) va peut-être perdre le 6 no­vembre pro­chain. A quelques se­maines de sa re­traite, Jeff Brown y a don­né un ren­dez-vous de pro­los dans un Tim Hor­tons, un res­tau­rant de bei­gnets où il a convié deux amis, un autre Jeff, âgé de 54 ans, et Brid­get, 25 ans, em­ployés comme lui à la Flat Rock As­sem­bly Plant. Mi­li­tant de gauche et long­temps membre ac­tif du prin­ci­pal syn­di­cat du sec­teur, l’UAW (Uni­ted Au­to­mo­bile, Ae­ros­pace and Agri­cul­ture Im­ple­ment Wor­kers of Ame­ri­ca), Jeff Brown n’a pas vo­té pour Trump en 2016 et, sur sa page Fa­ce­book, il ne cache pas l’aver­sion que lui ins­pire le per­son­nage. Mais comme tant d’autres cols bleus, en par­ti­cu­lier dans l’in­dus­trie au­to­mo­bile, Jeff et Brid­get ont, eux, op­té pour ce­lui qui leur pro­met­tait d’en fi­nir avec les dé­lo­ca­li­sa­tions et la sai­gnée conti­nue des em­plois après la ter­rible crise de 2008. Tous deux avaient au­pa­ra­vant ac­cor­dé leurs suf­frages à Ba­rack Oba­ma, Jeff en 2008 pré­ci­sé­ment, Brid­get seule­ment lors de la ré­élec­tion de 2012, étant trop jeune lors de la pre­mière élec­tion. « Oba­ma a fait de bonnes choses pour l’au­to­mo­bile en 2008, je ne l’ou­blie pas, et par ailleurs je ne suis pas un par­ti­san ré­pu­bli­cain à

tous crins, j’ai même vo­té pour Bill Clin­ton, ex­plique le pre­mier, mais Hilla­ry Clin­ton, c’était au-des­sus de mes forces. Que connais­sait-elle des pro­blèmes du monde ou­vrier ? Rien ! Trump n’est pas par­fait, il parle et tweete trop vite, c’est sûr, mais je ne re­grette pas une se­conde mon vote. De­puis son élec­tion, les dé­mo­crates n’ont rien fait d’autre que de l’in­sul­ter, sur tous les su­jets ! » Avec ses 40 000 dol­lars (à peu près 35 000 €) de re­ve­nus an­nuels, et trois en­fants à charge, de son propre aveu Brid­get équi­libre tout juste son bud­get et ne voit pas for­cé­ment d’un mau­vais oeil les me­sures har­dies qu’avancent cer­tains dé­mo­crates « po­pu­listes », tels Be­to O’Rourke, can­di­dat pour le Sé­nat face à Ted Cruz au Texas et fa­vo­rable au « Me­di­care for all » cher à Ber­nie San­ders.

“Vague bleue” ?

En Oba­ma, elle voyait d’ailleurs un « père idéal » et dans le couple for­mé avec Mi­chelle « une for­mi­dable image de notre pays ». Mais, rec­ti­fie aus­si­tôt la jeune femme, Do­nald Trump, « c’est du sé­rieux » et, parce qu’il a réus­si dans les af­faires, « une promesse d’ave­nir », la chose la plus im­por­tante à ses yeux. « Pour mes en­fants, je veux du tra­vail et de la sé­cu­ri­té. Là où je vis, il y a de la dé­lin­quance et de la drogue. Mon frère est tou­ché par ce fléau, toutes les fa­milles amé­ri­caines le sont, sta­tis­ti­que­ment, un de mes en­fants pour­rait l’être. Trump com­prend ces pro­blèmes, il m’a to­ta­le­ment convaincue et je le suis tou­jours, même si, étant his­pa­nique, je ne parle ja­mais de mes pré­fé­rences avec les membres de ma fa­mille ! » Une par­tie de la­dite fa­mille ré­side à Dé­troit, la « Mo­tor Ci­ty » qui se re­met len­te­ment du choc de 2008 et, sous la fé­rule de son maire dé­mo­crate Mike Dug­gan, élu en 2013 puis ré­élu en 2017, s’est lan­cée dans une longue en­tre­prise de re­qua­li­fi­ca­tion de ses nom­breux quar­tiers si­nis­trés. Au 19e étage du One Wood­ward Buil­ding, dans le Down­town en pleine re­nais­sance, San­dy Ba­ruah, le pré­sident de la Chambre ré­gio­nale de com­merce, se fé­li­cite lui du dy­na­misme re­trou­vé de l’in­dus­trie au­to­mo­bile dans le Mi­chi­gan et ne trouve guère de qua­li­tés à ce­lui qui du haut de la Mai­son-Blanche a cru bon de s’en mê­ler : « Trump parle fort mais se trompe beau­coup. Au pré­texte de pro­duire aux EtatsU­nis, il a vou­lu im­po­ser à Ford la construc­tion ici de la Ford Ac­tive. Tous ceux qui connaissent un peu ce bu­si­ness savent que c’est une très mau­vaise idée. Il a re­mis en ques­tion l’ac­cord Naf­ta mais, dé­so­lé, le libre-échange avec le Mexique et le Ca­na­da a été à bien des égards très bé­né­fique. » Opi­nion par­ta­gée par ses amis du GOP dont il se dit un membre loyal ? « Beau­coup le pensent mais ils se tai­ront, sur­tout avant des élec­tions, parce qu’en vé­ri­té, Trump reste très po­pu­laire dans notre élec­to­rat… » Qu’en dit par exemple Col­leen Pe­ro, la pa­tronne des équipes du par­ti dans le Mi­chi­gan dont le siège est sis à Lan­sing ? Ses pa­roles se veulent on ne peut plus di­plo­ma­tiques : « Plu­tôt que de nous fo­ca­li­ser sur la né­ga­ti­vi­té que les mé­dias dé­gagent sans cesse au­tour du pré­sident, nos di­vers can­di­dats pré­fèrent se consa­crer aux ques­tions qui touchent di­rec­te­ment les ha­bi­tants du Mi­chi­gan, l’édu­ca­tion, le mau­vais état des routes ou en­core le dan­ger que re­pré­sente la carpe asia­tique pour nos grands lacs. » Même si les deux grands par­tis sou­haitent en faire un test na­tio­nal, les mid­terms res­tent souvent un scru­tin avant tout lo­cal. Et dans le Mi­chi­gan le GOP risque d’en payer le prix fort. Son gou­ver­neur pen­dant plus de sept ans, Rick Sny­der, s’en va avec un bi­lan plus que mi­ti­gé en rai­son de sa ges­tion à mi­ni­ma de la ter­rible crise sa­ni­taire (conta­mi­na­tion de l’eau po­table) ayant frap­pé pen­dant deux ans les quar­tiers pauvres et afro-amé­ri­cains de Flint, la ville na­tale de Mi­chael Moore. Mau­vais joueur, Sny­der a re­fu­sé de sou­te­nir Bill Schuette, le can­di­dat ré­pu­bli­cain au poste, le­quel semble dé­sor­mais en grande dif­fi­cul­té face à sa ri­vale dé­mo­crate Gret­chen Whit­mer. Entre autres op­po­si­tions, lui veut ré­duire les taxes d’Etat sur le re­ve­nu mais ne veut pas en­tendre par­ler de la lé­ga­li­sa­tion du can­na­bis, sou­mise au vote le 6 no­vembre. Elle, tout le contraire. Dans la course au Sé­nat, l’écart semble en­core plus grand entre la sor­tante dé­mo­crate Deb­bie Sta­be­now, très en avance sur le ré­pu­bli­cain John James, un vé­té­ran afro-amé­ri­cain conser­va­teur et an­ti­avor­te­ment ayant re­çu l’ap­pui re­mar­qué, mais pas for­cé­ment très bé­né­fique, de Do­nald Trump. Fin connais­seur de la po­li­tique lo­cale et dé­sor­mais maire d’une pe­tite ville proche de De­troit, Kurt Metz­ger se garde pour­tant de confir­mer la « vague bleue », an­non­cée de­puis des mois. « La clé se­ra la par­ti­ci­pa­tion de l’élec­to­rat dé­mo­crate. Si le jour du vote les files d’at­tente sont longues dans le sec­teur où le par­ti est puis­sant, ce se­ra sans au­cun doute ga­gné ! » Et la pré­dic­tion, de l’avis gé­né­ral, pour­rait bien concer­ner quelques Etats voi­sins.

“SI LE JOUR DU VOTE LES FILES D’AT­TENTE SONT LONGUES DANS LE SEC­TEUR Où LE PAR­TI DÉ­MO­CRATE EST PUIS­SANT, CE SE­RA SANS AU­CUN DOUTE GA­GNÉ !”

LA CLÉ DU VOTE ? L’élec­to­rat dé­mo­crate. Ci-des­sus, Ba­rack Oba­ma avec les élues dé­mo­crates Deb­bie Sta­be­now (à g.) et Gret­chen Whit­mer, à De­troit, le 26 oc­tobre.

JEFF BROWN (au c.) n’a pas vo­té Trump, en 2016. Ses amis l’ont fait : “Je ne re­grette pas une seule se­conde mon vote”, af­firme Jeff (à g.). “Trump, c’est du sé­rieux”, confirme Brid­get (à d.).

COL­LEEN PE­RO, pa­tronne des équipes du Par­ti ré­pu­bli­cain, à Lan­sing, ma­nie le verbe po­li­ti­que­ment cor­rect : “Nos can­di­dats se consacrent aux ques­tions qui touchent di­rec­te­ment les ha­bi­tants du Mi­chi­gan, l’édu­ca­tion, le mau­vais état des routes ou le dan­ger que re­pré­sente la carpe asia­tique pour nos grands lacs.”

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