Le bar­num mé­mo­riel de Ma­cron

La cé­lé­bra­tion du cen­te­naire de la Grande Guerre pré­voit cinq jours de dé­pla­ce­ment pré­si­den­tiel, roya­le­ment bap­ti­sé “iti­né­rance”. Un drôle de mot qui vient de loin.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Soa­zig Qué­mé­ner

Dans “com­mé­mo­ra­tion”, il y a “com”.

C’est sans doute l’une des der­nières ha­bi­le­tés qu’on lui re­con­naît. Quinze mois après son élec­tion, le pré­sident de la Ré­pu­blique par­vient tou­jours à im­po­ser son propre vo­ca­bu­laire dans le dé­bat pu­blic. Et il est un mot que l’on va en­tendre, ré­pé­té à l’en­vi sur toutes les chaînes, sur toutes les ondes la se­maine pro­chaine. Ou­blié, il ne fi­gure ni dans le Ro­bert, ni dans le La­rousse, si ce n’est pour évo­quer « la ca­pa­ci­té pour un té­lé­phone por­table à chan­ger de zone d’émis­sion ». Mais il a été choi­si par le chef de l’Etat en per­sonne, dixit son en­tou­rage, pour qua­li­fier le nou­veau « Ma­cron tour ».

Cinq jours de dé­pla­ce­ment dans le Grand Est et les Hauts-de-France, au tra­vers de 11 dé­par­te­ments, ri­po­li­nés en « iti­né­rance mé­mo­rielle et ter­ri­to­riale », c’est plus chic, dans les pas des com­bat­tants de la Pre­mière Guerre mon­diale. « A la ren­contre de nos an­cêtres les poi­lus », ré­sume-t-on à l’Ely­sée. Avec images fortes ga­ran­ties, comme le pas­sage aux Eparges, pe­tite com­mune de la Meuse, théâtre de l’une des luttes les plus meur­trières de la Grande Guerre, ou la cé­ré­mo­nie dans la clai­rière de l’Ar­mis­tice à Com­piègne en com­pa­gnie d’An­ge­la Mer­kel, ren­contre que le Château com­pare dé­jà à celle de Mit­ter­randKohl à Ver­dun en 1984. Avant le point d’orgue du cen­te­naire, une cé­ré­mo­nie le 11 no­vembre à Pa­ris, sous l’Arc de triomphe, en pré­sence de nom­breux chefs d’Etat étran­gers, dont Do­nald Trump et Vla­di­mir Pou­tine.

Lors de ces dé­pla­ce­ments, Em­ma­nuel Ma­cron es­père aus­si mettre en scène sa ré­con­ci­lia­tion avec des élus lo­caux qu’il a com­men­cé par sous-es­ti­mer avant qu’ils ne se muent en re­dou­tables ad­ver­saires, par­mi les plus dan­ge­reux. Vi­rage à 180 de­grés : il les a sa­lués lors de son der­nier dis­cours au Congrès, leur a même créé un mi­nis­tère dé­dié lors du der­nier re­ma­nie­ment, avec à sa tête une sé­na­trice ma­drée, Jac­que­line Gou­rault. Il a aus­si re­çu à l’Ely­sée par four­nées les re­pré­sen­tants des deux ré­gions concer­nées par son dé­pla­ce­ment. « Et, lors de l’iti­né­rance, il y au­ra beau­coup d’échanges et de déjeuners ou dî­ners ré­pu­bli­cains avec les élus lo­caux », ajoute une conseillère.

« L’idée du mot “iti­né­rance” vient de cet en­tre­lacs de mé­moire et de ter­ri­toire, de ce couple in­dis­so­ciable », ré­sume l’un des or­ga­ni­sa­teurs. Avant de concé­der : « Mais il fau­drait qu’on or­ga­nise un col­loque pour es­sayer de re­trou­ver les ori­gines du mot et de son usage. »

Ce terme ré­sonne tout par­ti­cu­liè­re­ment aux oreilles des his­to­riens. Il ren­voie, comme souvent avec Ma­cron, à l’ima­gi­naire mo­nar­chique. Aux Mé­ro­vin­giens qui sillon­naient leur royaume, pour faire re­con­naître leur au­to­ri­té sur l’en­semble du ter­ri­toire. A la Re­nais­sance, les rois fai­saient éga­le­ment mou­ve­ment avec leur cour. Pen­dant les qua­rante an­nées de son règne, Fran­çois Ier a ra­re­ment dor­mi plus de trois mois dans le même lit. Catherine de Mé­di­cis avait, elle, or­ga­ni­sé « un grand tour » pour pré­sen­ter son fils Charles IX à ses su­jets, un voyage de 4 000 km qui a du­ré vingt-sept mois, entre 1564 et 1566. Elle et sa suite che­mi­naient à une al­lure très mo­dé­rée : 20 km par jour.

Au pas de course

Em­ma­nuel Ma­cron ira beau­coup plus vite. Tel­le­ment vite que le jour­nal l’Union de Reims, l’une des villes ho­no­rées d’une vi­site, titre dé­jà sur son « pè­le­ri­nage ré­pu­bli­cain au pas de charge ». En cinq jours, le chef de l’Etat va ava­ler le bi­tume, de Stras­bourg à Lens en pas­sant par Ver­dun, Mau­beuge… A ses trousses, pas de cour, mais des mi­nistres qui se suc­cé­de­ront ain­si qu’une cen­taine de jour­na­listes ser­rés dans des bus et qui ten­te­ront de sai­sir à la vo­lée toutes les sub­ti­li­tés de cette « opé­ra­tion pro­vince ».

Un ami du Pre­mier mi­nistre prend la dé­fense du pré­sident : « Je trouve ce­la fas­ci­nant que l’on consi­dère comme anor­mal le fait que l’exé­cu­tif bouge. Ce­la a vrai­ment du sens. C’est vrai, la com­mu­ni­ca­tion n’est pas le su­jet le mieux maî­tri­sé par

l’Ely­sée, mais le fait, le dé­pla­ce­ment lui-même, est in­té­res­sant. N’ou­bliez pas que les Fran­çais sont contents de voir les têtes de l’exé­cu­tif, ce­la fait par­tie du jeu ré­pu­bli­cain. » « Et cer­taines des villes, des vil­lages, des sites qui se­ront vi­si­tés par le pré­sident, n’ont ja­mais vu un pré­sident de la Ré­pu­blique de­puis 1918 », vante un conseiller d’Em­ma­nuel Ma­cron.

En mai, l’ex-porte-pa­role de l’Ely­sée, Bru­no Ro­ger-Pe­tit, s’était jus­te­ment at­ti­ré des raille­ries en com­pa­rant la re­la­tion de son chef à la foule à celle qu’en­tre­te­naient les rois thau­ma­turges avec les Fran­çais. « Pour lui, le tou­cher est fon­da­men­tal, c’est un deuxième lan­gage. C’est un tou­cher per­for­ma­tif : le roi te touche, Dieu te gué­rit », avait confié au Monde l’an­cien jour­na­liste. De­puis, le chef de l’Etat a tou­ché le fond dans les son­dages de po­pu­la­ri­té, re­ve­nant à son plus bas ni­veau. Il a éga­le­ment mon­tré les li­mites de ses dis­cus­sions directes avec les Fran­çais, ce qui en­joint son en­tou­rage à re­fré­ner son en­thou­siasme. Dé­sor­mais conseiller « mé­moire » du pré­sident, Bru­no Ro­ger-Pe­tit ren­voie pru­dem­ment, à la lec­ture de La Force de gou­ver­ner (Gal­li­mard), ou­vrage de ré­fé­rence consa­cré au pou­voir exé­cu­tif en France si­gné par l’his­to­rien Ni­co­las Rous­sel­lier. « BRP » y pointe pré­ci­sé­ment le cha­pitre consa­cré à la IIIe Ré­pu­blique.

Chan­ge­ment de page dans le ma­nuel d’his­toire, la dé­no­mi­na­tion choi­sie vient de la mo­nar­chie mais l’ins­pi­ra­tion du chef de l’Etat se­rait à pré­sent à cher­cher dans le ré­cit des voyages pré­si­den­tiels de Sa­di Car­not, par exemple. Ce pré­sident mo­deste mul­ti­pliait les dé­pla­ce­ments en France pour lut­ter face au gé­né­ral Bou­lan­ger sur le ter­rain de la « pro­pa­gande avec vue », écrit Rous­sel­lier. Dif­fi­cile pour­tant d’ima­gi­ner Ma­cron pas­ser de l’hu­bris des dieux dé­non­cée par Gé­rard Col­lomb à l’ab­sence de pa­nache de Car­not. La IIIe Ré­pu­blique, c’est aus­si celle de Fé­lix Faure, qui lors d’un dé­pla­ce­ment à Lens avait dé­ci­dé de des­cendre au fond d’un puits de mine. Ex­ploit qu’Em­ma­nuel Ma­cron au­ra du mal à re­jouer, tant l’ac­ti­vi­té mi­nière s’est ré­duite en cent vingt ans.

Signe de cette ten­ta­tive de « chan­ge­ment », ce dé­pla­ce­ment du pré­sident ne de­vrait pas être scan­dé par plus de deux dis­cours, quitte à prendre ses fi­dèles une fois de plus à contre-pied. Au risque de faire de cette iti­né­rance le mar­queur d’une nou­velle er­rance po­li­tique. « Si vous en­le­vez les dis­cours, qu’est-ce qu’il reste de­puis un an ? Un tech­no qui fait des trucs de tech­no et met des baffes à tout le monde », sou­pire un chef d’en­tre­prise fervent sou­tien, « at­tris­té, amer et dé­çu », de­puis l’af­faire Be­nal­la.

Lors de ce voyage, qui passe par des ter­ri­toires si­nis­trés, le pré­sident de­vrait, an­nonce son en­tou­rage, « sa­luer l’ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té du peuple fran­çais, qui ne se dé­ment ja­mais, à re­cons­truire et à re­par­tir de l’avant ». Il y a là pour lui vraie ma­tière à ins­pi­ra­tion.

LE LAN­GAGE DU TOU­CHER “Fon­da­men­tal” pour Em­ma­nuel Ma­cron, se­lon Bru­no Ro­ger-Pe­tit, son nou­veau conseiller “mé­moire”.Ici, le pré­sident en com­pa­gnie de son ho­mo­logue al­le­mand FrankWal­ter Stein­meier en Al­sace, le 10 no­vembre 2017.

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