NOBLE à TOUT PRIX

De­puis tou­jours, Marc Chey­net court après la par­ti­cule. Après avoir fait ac­co­ler “de Beau­pré” à son pa­tro­nyme, in­fil­tré les as­so­cia­tions mon­daines, ce ban­quier de 55 ans at­taque ses cou­sins en dif­fa­ma­tion. Mais ces “gueux”, res­tés “Chey­net”, contre-at­taq

Marianne Magazine - - Som­maire - Par Guillaume de Mo­rant

So­cié­té

Noble à tout prix

Aris­tos contre ro­tu­riers, Chey­net « de Beau­pré » contre Chey­net « tout court » : le 5 no­vembre le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Di­jon va ju­ger un conflit qu’au­tre­fois, on au­rait ré­glé d’un duel. Au sein d’une même fa­mille, deux clans s’af­frontent au­tour de la ques­tion : « La fa­mille ap­par­tient-elle à la no­blesse ? » Pour Marc Chey­net de Beau­pré, 55 ans, ban­quier et doc­teur en his­toire, qui re­pré­sente la branche aî­née, au­cun doute. Les cou­sins de la branche ca­dette, eux, dé­fendent une autre ver­sion : per­sonne n’a ja­mais eu de sang bleu dans la fa­mille. « En 1981, mon ne­veu Marc fait la gé­néa­lo­gie de nos an­cêtres. Vi­si­ble­ment, leur condi­tion so­ciale simple ne lui convient pas », ra­conte Pierre Chey­net, au­jourd’hui âgé de 81 ans. Pour prou­ver leurs dires, Pierre et ses en­fants lancent dé­but 2017 un site In­ter­net, dé­dié « à la mé­moire de tous les Chey­net, dont l’hon­neur a été at­teint de­puis trente ans en fal­si­fiant et en souillant leur nom ». Site qui leur vaut au­jourd’hui des pour­suites.

Chaque an­née, des di­zaines de fa­milles sou­haitent choi­sir un pa­tro­nyme aris­to­cra­tique. Les Chey­net sont de­ve­nus Chey­net de Beau­pré en uti­li­sant la rec­ti­fi­ca­tion d’état ci­vil, une pro­cé­dure rare. Ils ont pré­ten­du que tout un pan de l’his­toire de leur nom se­rait pas­sé aux ou­bliettes. Le 5 no­vembre 1985, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pri­vas cor­rige cette « er­reur », sur la foi de leur arbre gé­néa­lo­gique. Toute la fa­mille se­ra re­bap­ti­sée « Chey­net de Beau­pré », à l’ex­cep­tion des oncles Pierre et Luc et de leurs en­fants qui pré­fèrent res­ter Chey­net.

Fort de cette nou­velle iden­ti­té, Marc Chey­net de Beau­pré in­filtre alors les as­so­cia­tions mon­daines. Ce­lui qui est de­ve­nu ma­cro­niste bon teint pré­sente bien dans le mi­lieu des châ­teaux. Il est ac­cep­té à l’ordre de Malte puis, en 1988, toque à la porte très fer­mée de la so­cié­té des Cin­cin­na­ti. Ici, il faut prou­ver, arbre gé­néa­lo­gique en main, sa fi­lia­tion avec l’un des sol­dats de Ro­cham­beau ou de La Fayette ayant com­bat­tu pour l’in­dé­pen­dance des Etats-Unis au XVIIIe siècle. Pas de pro­blème, Marc Chey­net de Beau­pré ar­rive les mains pleines de va­leu­reux aïeux : un Chey­net de Saint-Amans, of­fi­cier, puis un ba­ron du Pey­ron, ca­pi­taine au ré­gi­ment de Walsh, tué à Sa­van­nah en 1779. Ban­co !

Do­cu­ments ra­tu­rés, écri­tures dif­fé­rentes

Dans la fou­lée, il se fait ad­mettre à l’ANF, l’As­so­cia­tion d’en­traide de la no­blesse fran­çaise. Le 9 juin 1989, il franchit sans fai­blir l’exa­men de la Com­mis­sion des preuves. Et pour cause, l’im­pé­trant a sor­ti du gre­nier des lettres de confir­ma­tion de no­blesse d’un aïeul da­tées du 6 juillet 1768. Ul­time étape, le nou­vel aris­to est ac­cep­té au très sé­lect Jo­ckey Club, le 15 mai 1991. Au « Cercle » de la rue Ra­be­lais à Pa­ris, il se fait ap­pe­ler « mon­sieur le comte » par les ser­veurs en gants blancs. Per­sonne n’ira rien vé­ri­fier, pas même le Bot­tin mon­dain, où les Chey­net de Beau­pré ont fait leur en­trée dès 1983. Quant à sa mère, elle est en­ter­rée à Lyon sous le titre de ba­ronne, née Pus­tian­naz von Priel.

En 2011, une dé­non­cia­tion par­vient à l’ANF : les do­cu­ments se­raient des faux. L’as­so­cia­tion dé­pêche des gé­néa­lo­gistes pro­fes­sion­nels. Elle ne se­ra pas déçue, puisque les actes « ré­cog­ni­tifs de no­blesse » des Chey­net de Beau­pré ont été fal­si­fiés, ra­tu­rés, et com­portent des écri­tures dif­fé­rentes. Il exis­tait bien avant la Ré­vo­lu­tion une fa­mille Chey­net de Beau­pré. Une per­sonne as­tu­cieuse a re­pé­ré qu’à deux ans près, la gé­néa­lo­gie des Chey­net « tout court » col­lait presque avec cette fa­mille noble. « Ils ont ra­bou­té des gé­néa­lo­gies. Des par­ti­cules ont été ajou­tées à tout le monde ! » ex­plique un ex-membre de la Com­mis­sion des preuves.

L’as­so­cia­tion in­vite Marc Chey­net de Beau­pré à pré­sen­ter sa dé­mis­sion. Il pro­teste. « Je suis in­no­cent, je dé­mis­sionne pour ne pas faire de scan­dale, mais si vous vous aper­ce­vez de votre er­reur, je me conten­te­rai de vos ex­cuses », pré­cise-t-il, grand prince. Dans la fa­mille, du cô­té Chey­net « tout court », c’est pré­ci­sé­ment des ex­cuses que l’on at­tend. Car la culpa­bi­li­té du cou­sin ne fait au­cun

“ILS ONT RA­BOU­TÉ DES GÉ­NÉA­LO­GIES. DES PAR­TI­CULES ONT ÉTÉ AJOU­TÉES À TOUT LE MONDE !” UN MEMBRE DE LA COM­MIS­SION DES PREUVES DE L’AS­SO­CIA­TION D’EN­TRAIDE DE LA NO­BLESSE FRAN­çAISE

doute. « Il s’est confes­sé, il m’a tout avoué, ra­conte Vincent Chey­net. A la mi-sep­tembre 2011, je l’ai ap­pe­lé pour lui dire : j’ai tout dé­cou­vert, j’ai les preuves. Là, il a cra­qué, il a avoué avoir fait des bê­tises. Il a même com­men­cé à s’ex­cu­ser mais il s’est vite ar­rê­té. C’est un per­son­nage de théâtre. » Après son ex­clu­sion de l’ANF en 2011, l’ordre de Malte et les Cin­cin­na­ti ont aus­si fer­mé la porte. Marc reste en­core membre du Jo­ckey Club, mais les ser­veurs ont lais­sé tom­ber le « mon­sieur le comte » pour « mon­sieur ».

Pour Jean-Marc Blanc, un exa­mi gé­néa­lo­giste qui l’a ren­con­tré dans les an­nées 90, c’est un homme pris à son propre piège : « Il a tra­fi­qué l’acte de nais­sance de sa mère en Corse, ra­conte-t-il. Elle n’est pas ba­ronne, ni des­cen­dante des ducs de La Ro­che­fou­cauld, son père n’était pas co­lo­nel de ca­va­le­rie, ni ba­ron du Saint-Em­pire, ni Croix de fer de pre­mière classe. Elle était la fille na­tu­relle d’un cor­don­nier ita­lien qui a émi­gré en Aus­tra­lie. On vient juste de re­trou­ver son acte de dé­cès. » Les do­cu­ments d’im­mi­gra­tion en Aus­tra­lie montrent le nom de la fa­mille ma­ter­nelle, Pus­tian­naz et non Pus­tian­naz von Priel.

Actes d’état ci­vil contre­faits

En 2016, Marc Chey­net de Beau­pré a été pour­sui­vi de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Pri­vas, pour des­truc­tion de l’état ci­vil an­cien de la com­mune de Ro­che­maure, d’où sont ori­gi­naires ses an­cêtres. Comme membre de la so­cié­té gé­néa­lo­gique de l’Ar­dèche (SA­GA), il s’était por­té vo­lon­taire pour une opé­ra­tion de nu­mé­ri­sa­tion de l’état ci­vil. « On lui avait don­né une ac­cré­di­ta­tion pour ac­cé­der aux re­gistres ori­gi­naux. Il ve­nait as­sez sou­vent. D’après le per­son­nel de la salle de lec­ture, il tra­vaillait tou­jours le dos tour­né », se sou­vient l’an­cien pré­sident. Après son pas­sage, les ser­vices des ar­chives de l’Ar­dèche ont consta­té 187 pages ar­ra­chées dans les re­gistres d’état ci­vil de Ro­che­maure, dont la plu­part concer­naient des Chey­net ! Au pro­cès, le tri­bu­nal a ju­gé pos­sible que Marc Chey­net de Beau­pré ait com­mis ces dé­gra­da­tions d’ar­chives entre 1980 et 2011 mais il l’a re­laxé au bé­né­fice du doute… sur la date à la­quelle les faits ont été com­mis. Celle-ci n’ayant pas pu être éta­blie avec pré­ci­sion, la pres­crip­tion de l’ac­tion pu­blique a joué en sa fa­veur.

Mais il est au­jourd’hui sous la me­nace d’autres pour­suites. Le 29 mars der­nier, la mai­rie de Ro­che­maure a fait consta­ter par un huis­sier que tous les actes de l’état ci­vil pré­sents dans les ar­chives mu­ni­ci­pales et com­por­tant le nom « Chey­net de Beau­pré » sont contre­faits. Elle a dé­po­sé une plainte contre X au­près du pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pri­vas pour les faire in­va­li­der. Tout ré­cem­ment, le 7 sep­tembre, la di­rec­trice des Ar­chives na­tio­nales a fait un si­gna­le­ment au pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Bo­bi­gny. Un plan du XVIIIe siècle de l’église de Ro­che­maure conser­vé par ses ser­vices a été mo­di­fié. Une main in­con­nue a ra­jou­té « Cha­pelle de M. Chey­net de Beau­pré ». Em­ma­nuel Rous­seau, di­rec­teur des fonds aux Ar­chives na­tio­nales est for­mel : « Des par­ties de ce do­cu­ment ont été mo­di­fiées. Mais, ajoute-t-il, il est im­pos­sible de sa­voir par qui et quand. Le plan n’avait ja­mais été pho­to­gra­phié avant 2004. La seule pho­to que nous avons, c’est le plan dans son état ac­tuel. Elle a été com­man­dée par… Marc Chey­net de Beau­pré. »

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