Jean-Pierre Che­vè­ne­ment : “Les Eu­ro­péens se sont accommodés de la vas­sa­li­té”

Au sein d’une UE apa­thique face aux vi­sées amé­ri­caines, la France se doit de re­trou­ver une réelle po­li­tique d’in­dé­pen­dance.

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR JEAN-PIERRE CHE­VÈ­NE­MENT*

La vas­sa­li­sa­tion ac­tuelle de l’Eu­rope, telle qu’on peut l’ob­ser­ver face aux ini­tia­tives de Do­nald Trump, a des ra­cines très an­ciennes. L’« Eu­ra mé­rique » n’est pas tom­bée du ciel. Ain­si, c’est sous Oba­ma qu’a été im­po­sée l’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té du droit amé­ri­cain.

Ce qui est nou­veau, avec Do­nald Trump, ce n’est pas la vo­lon­té de pro­lon­ger la su­pré­ma­tie des EtatsU­nis au XXIe siècle pour en­rayer la mon­tée en puis­sance de la Chine. Ce sont les mé­thodes : ain­si la re­mise en cause du dogme libre-échan­giste par un pro­tec­tion­nisme des­ti­né à res­tau­rer le « site de pro­duc­tion » amé­ri­cain, ou la dé­non­cia­tion uni­la­té­rale de l’ac­cord de dé­nu­cléa­ri­sa­tion de l’Iran de juillet 2015 pour im­po­ser un blo­cus des­ti­né à sa­per la pré­pon­dé­rance de ce pays au Moyen-Orient, ré­sul­tat non vou­lu de la guerre du Golfe.

Ti­mide ri­poste

Face à la taxa­tion de l’acier et de l’alu­mi­nium par les Etats-Unis, l’Union eu­ro­péenne n’a exer­cé qu’une ti­mide ri­poste en taxant le beurre de ca­ca­huètes. In­ver­se­ment, elle hé­site à taxer les GA­FA. L’Al­le­magne sait qu’elle n’est pas en po­si­tion de force. Son com­merce ex­té­rieur est ex­cé­den­taire de 49 mil­liards d’eu­ros sur les EtatsU­nis. Elle est prise en otage à tra­vers son in­dus­trie au­to­mo­bile, très for­te­ment im­plan­tée sur le mar­ché amé­ri­cain. Elle craint la taxa­tion de ses grosses cy­lin­drées. C’est la rai­son pour la­quelle l’Eu­rope tout en­tière fait pro­fil bas, dans une guerre com­mer­ciale d’ailleurs prin­ci­pa­le­ment di­ri­gée contre la Chine, dont l’ex­cé­dent com­mer­cial sur les Etats-Unis ap­proche les 244 mil­liards d’eu­ros !

Les Eu­ro­péens ont des in­té­rêts lé­gi­times à dé­fendre aus­si bien visà-vis de la Chine que des Etats-Unis. Mais il ne leur est pas en­core ve­nu à l’es­prit que la bonne pos­ture pour les dé­fendre était l’in­dé­pen­dance. Le mar­ché unique eu­ro­péen est un im­mense mar­ché. La place de l’Union eu­ro­péenne dans le com­merce in­ter­na­tio­nal est bien su­pé­rieure à celle des Etats-Unis. Mais ceux-ci sont un Etat, tan­dis que l’Union eu­ro­péenne à 27 est ma­jo­ri­tai­re­ment com­po­sée d’Etats dont la pro­tec­tion amé­ri­caine est l’ho­ri­zon et le libre-échan­gisme la phi­lo­so­phie. Le mar­ché eu­ro­péen n’est un atout que sur le pa­pier. Atout en­tiè­re­ment vir­tuel, im­po­tence conju­guée bien réelle !

L’Union eu­ro­péenne pa­raît ain­si bien in­ca­pable de des­ser­rer les pinces du G2, c’est-à-dire du condo­mi­nium si­no-amé­ri­cain sur le monde, dont l’ho­ri­zon, en quelques an­nées, s’est consi­dé­ra­ble­ment rap­pro­ché.

L’Eu­rope as­siste comme mé­du­sée au chan­ge­ment de pa­ra­digme qui ca­rac­té­rise la po­li­tique amé­ri­caine, la sub­sti­tu­tion au libre échan­gisme et au mul­ti­la­té­ra­lisme des quatre der­nières dé­cen­nies d’une jux­ta­po­si­tion de « deals » prag­ma­tiques (ain­si l’ac­cord avec le Mexique) ou bru­taux : ain­si la dé­non­cia­tion du trai­té – dit “5+1” – avec l’Iran et le ré­ta­blis­se­ment d’un blo­cus des­ti­né à pro­vo­quer un « chan­ge­ment de ré­gime ».

Les cinq autres pays si­gna­taires (France, Grande-Bre­tagne, Rus­sie, Chine plus l’Al­le­magne) peuvent bien dé­cla­rer main­te­nir leur si­gna­ture au bas du trai­té de dé­nu­cléa­ri­sa­tion de l’Iran. Les en­tre­prises eu­ro­péennes, quant à elles, ne main­tiennent pas leurs pro­jets d’in­ves­tis­se­ments. C’est ain­si que To­tal, Re­nault, Peu­geot et Air­bus ont plié ba­gage avant toute concer­ta­tion entre Eu­ro­péens. Si « ju­teux » que soit le mar­ché iranien, les in­té­rêts de nos en­tre­prises aux Etats-Unis sont plus consi­dé­rables en­core. Leur peur des sanc­tions ex­tra­ter­ri­to­riales l’em­porte sur toute autre consi­dé­ra­tion. La France, et les autres pays eu­ro­péens, se trouvent ain­si pié­gés par la « glo­ba­li­sa­tion ». L’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té du droit amé­ri­cain s’im­pose, parce que dans l’es­prit des di­ri­geants eu­ro­péens, il n’y a pas de subs­ti­tut his­to­ri­que­ment conce­vable à la su­pré­ma­tie amé­ri­caine. En­vo­lées les illu­sions du mul­ti­la­té­ra­lisme, les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens n’at­tendent un ré­pit pro­vi­soire d’ailleurs que d’un

LA PART DE L’EU­ROPE DANS LE COM­MERCE MON­DIAL EST BIEN SU­PÉ­RIEURE À CELLE DES ÉTATS-UNIS. CE QUI NOUS FAIT DÉ­FAUT, C’EST LA VO­LON­TÉ PO­LI­TIQUE.

chan­ge­ment de ma­jo­ri­té au Congrès en no­vembre pro­chain.

C’est dire que notre di­plo­ma­tie est lit­té­ra­le­ment té­ta­ni­sée par un rap­port de forces dou­ble­ment dé­fa­vo­rable : d’abord entre les Etats-Unis et l’Eu­rope au dé­tri­ment de celle-ci, et en­suite en Eu­rope même, par le dés­équi­libre crois­sant entre l’Al­le­magne et la France, lui-même consé­quence des choix er­ro­nés faits dans la pé­riode 1980-1990 : ral­lie­ment au néo­li­bé­ra­lisme, au pré­texte de « l’Eu­rope ».

L’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, à tra­vers le sys­tème Swift qui ré­git les tran­sac­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales, connaît par­fai­te­ment celles qui dé­rogent aux règles qu’elle a fixées à l’en­contre des pays consi­dé­rés par elle comme « dé­viants ». Pour échap­per aux sanc­tions ex­tra­ter­ri­to­riales amé­ri­caines, le nou­veau mi­nistre des Af­faires étran­gères al­le­mand, Hei­ko Maas, a pro­po­sé dans une dé­cla­ra­tion à la presse de construire un sys­tème fi­nan­cier in­dé­pen­dant des Etats-Unis et du dol­lar, une sorte de « Fonds mo­né­taire eu­ro­péen », et un sys­tème de paie­ment Swift as­so­cié qui per­met­trait de s’af­fran­chir des contrôles de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine. Que n’avait-il pas dit ! Il s’est fait im­mé­dia­te­ment tan­cer par la chan­ce­lière, nul­le­ment dé­si­reuse de s’en­ga­ger dans une confron­ta­tion avec Do­nald Trump.

En France, notre mi­nistre de l’Eco­no­mie, Bru­no Le Maire, a, lui aus­si, sou­hai­té « la créa­tion d’ins­tru­ments de fi­nan­ce­ment in­dé­pen­dants qui n’existent pas au­jourd’hui […] pour que l’Eu­rope soit un conti­nent sou­ve­rain et non un vas­sal ». A dé­faut d’ou­til eu­ro­péen, on pour­rait en­vi­sa­ger la créa­tion d’une ins­ti­tu­tion du type BFCE (Banque fran­çaise du com­merce ex­té­rieur), tra­vaillant uni­que­ment en eu­ros et n’uti­li­sant que des équi­pe­ments dans les­quels n’en­tre­rait au­cun com­po­sant amé­ri­cain. Ce­la, la France, à une autre époque, était ca­pable de le faire pour se do­ter d’une force de dis­sua­sion. Elle n’en pa­raît plus ca­pable au­jourd’hui, car il lui fau­drait pour ce­la agir de ma­nière au­to­nome.

Or l’eu­ro, mal­gré les ro­do­mon­tades qui ont pré­cé­dé l’adop­tion du trai­té de Maas­tricht, n’a pas été créé pour concur­ren­cer le dol­lar : il n’est que son pe­tit frère qui doit lui te­nir la main. Certes l’eu­ro re­pré­sente plus d’un quart des ré­serves des banques cen­trales et un cin­quième des tran­sac­tions mon­diales. Mais la part de l’Eu­rope dans le com­merce mon­dial est bien su­pé­rieure à celle des Etats-Unis. Ce qui fait dé­faut chez les Eu­ro­péens, c’est la vo­lon­té po­li­tique. Pour que l’eu­ro pèse, il fau­drait sans doute des émis­sions d’obli­ga­tions en eu­ros dont l’Al­le­magne ne veut pas. Com­ment sor­tir de ce cercle vi­cieux de l’« Eu­ra­mé­rique » ? La sou­ve­rai­ne­té im­plique une vo­lon­té, c’est-à-dire un ef­fort. La vas­sa­li­té est un confort. Les Eu­ro­péens jus­qu’ici s’en sont accommodés.

Sa­voir “jouer mon­dial”

Ne se­rait-il pas temps pour la France de ré­ap­prendre à « jouer mon­dial », d’an­ti­ci­per sur la ré­forme du sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal et sur l’avè­ne­ment d’une « Eu­rope eu­ro­péenne » ? Notre po­li­tique n’est pas vouée au sui­visme. Elle de­vrait épou­ser da­van­tage les contours d’un monde de plus en plus po­ly­cen­trique. L’in­dé­pen­dance est un bien en soi, quel que soit le cadre dans le­quel elle s’exerce, parce qu’elle per­met de « faire le­vier ».

Rien ne doit em­pê­cher la France de se do­ter des moyens d’une po­li­tique in­dé­pen­dante pour dé­fendre ses in­té­rêts lé­gi­times. Charles de Gaulle, alors pré­sident de la Ré­pu­blique, lan­çait cette bou­tade : « Mon verre est pe­tit. Mais je bois dans mon verre. Et je trinque tout alen­tour ! » Avec l’Al­le­magne, l’Es­pagne et l’Ita­lie, bien sûr, mais aus­si la Rus­sie sans la­quelle il n’y a pas d’Eu­rope eu­ro­péenne, sans ou­blier en route la Grande-Bre­tagne et pour fi­nir les Etats-Unis et la Chine qui ne sont pas les en­ne­mis de la France. A la bonne vôtre !

UN OU­TIL D’AU­TO­NO­MIE “On pour­rait en­vi­sa­ger la créa­tion d’une ins­ti­tu­tion du type Banque fran­çaise du com­merce ex­té­rieur, tra­vaillant uni­que­ment en eu­ros et n’uti­li­sant que des équi­pe­ments dans les­quels n’en­tre­rait au­cun com­po­sant amé­ri­cain.”

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