Les stars, hommes et femmes comme les autres

L’ac­teur fran­çais a per­du son ca­rac­tère sa­cré et ne fait plus fan­tas­mer les foules ? C’est vrai. Nou­velle preuve avec la troi­sième sai­son de “Dix pour cent”.

Marianne Magazine - - Culture - PAR BE­NOîT FRAN­QUE­BALME

Même si ça fait mal de l’écrire, Jacques Sé­gué­la avait peu­têtre rai­son. Avec trente ans d’avance. En 1989, le pu­bard est in­vi­té sur le pla­teau d’« Apo­strophes » face à Kirk Dou­glas. Il pro­voque l’in­ter­prète my­thique de Spar­ta­cus : « Une star, c’est le mi­roir de nos fan­tasmes. Une per­sonne à qui l’on pense et qui ouvre de petites fe­nêtres vers l’ima­gi­naire. Ce n’est pas le cas de Kirk Dou­glas. Mais c’est un im­mense ac­teur. » Sur le coup, Pi­vot manque de s’étouf­fer avec ses lu­nettes et Dou­glas a en­vie de lui ba­lan­cer sa fos­sette dans les UV. On se dit que, dé­ci­dé­ment, « Jac­quot » ne perd ja­mais une oc­ca­sion de se ri­di­cu­li­ser. Ré­tros­pec­ti­ve­ment, on s’aper­çoit que Sé­gué­la n’avait fait qu’an­ti­ci­per les choses de ce cô­té-ci de l’At­lan­tique. C’est quoi être une « étoile » en 2018 ? Vendre des mil­lions de disques ? Ga­gner la Coupe du monde de foot­ball ? De­ve­nir pré­sident des Etats-Unis ? En tout cas, plus for­cé­ment être un ac­teur fran­çais. Une des der­nières re­pré­sen­tantes de cette pres­ti­gieuse li­gnée s’ap­pelle Ca­the­rine De­neuve. Dans le Jour­nal du di­manche en 2015, elle fai­sait cet amer constat : « Il n’y a plus de stars en France. Une star est quel­qu’un qui doit se mon­trer peu et res­ter dans la ré­serve. » Mal­gré les de­mandes in­sis­tantes du pro­duc­teur Do­mi­nique Bes­ne­hard, créa­teur très ins­pi­ré de « Dix pour cent », De­neuve re­fuse en­core d’y ap­pa­raître. Et c’est lo­gique.

La sé­rie de France 2 in­carne à mer­veille la dé­sa­cra­li­sa­tion du co­mé­dien fran­çais. Dans la sai­son 1, des ac­teurs d’im­por­tance avaient re­fu­sé d’ap­pa­raître dans leur propre rôle. Ils crai­gnaient que cette dé­mons­tra­tion d’au­to­dé­ri­sion ne tourne au jeu de mas­sacre. Na­tha­lie Baye, Ju­lie Gayet ou Cé­cile de France s’y étaient pour­tant prê­tées et le ré­sul­tat fut brillam­ment tor­dant. Pour la sai­son 2, suc­cès ai­dant, Fa­brice Lu­chi­ni et Isa­belle Ad­ja­ni re­joi­gnaient la troupe.

Open bar

Dans cette troi­sième édi­tion, c’est open bar. « Dix pour cent » est un triomphe pu­blic et cri­tique et peut, qua­si­ment, en­rô­ler qui elle veut. Jean Du­jar­din, Mo­ni­ca Bel­luc­ci et Gé­rard Lan­vin ont cette fois re­joint la fête et ne s’épargnent pas du­rant les trois pre­miers épi­sodes. En pleine crise de « [Da­niel] Day Le­wis », le pre­mier re­fuse de sor­tir de son rôle pré­cé­dent, ne se lave plus et vit dans un ti­pi. En quête d’un « mec nor­mal », la deuxième se prend crampe sur crampe. En­fin, Lan­vin rentre le ventre pen­dant ses es­sais cos­tume et se bloque le dos en pleine ré­pé­ti­tion. Le tout, sous l’oeil go­gue­nard de la tou­jours en­ceinte An­dréa (Camille Cot­tin), du sour­nois Mathias (Thi­bault de Mon­ta­lem­bert) et du dé­pri­mé Ga­briel (Gré­go­ry Mon­tel), le trio d’agents de la so­cié­té ASK. Ces der­niers sont sou­mis à la rude fé­rule d’Hi­cham Ja­nows­ki (As­saâd Bouab) et en ont plus que marre…

Bien qu’un peu moins vif sur les deux pre­miers épi­sodes, l’en­semble reste drôle. C’est ce dont il est le symp­tôme qui nous rend tris­tou­nets. La re­li­gion a ren­du l’âme, les idéo­lo­gies ont plié bou­tique et nous, pauvres foules sen­ti­men­tales, avons déses­pé­ré­ment be­soin de rê­ver. Alors voir nos petites « fe­nêtres vers l’ima­gi­naire » frô­ler le pa­thé­tique, ça nous amuse mais nous colle aus­si un peu le ca­fard. Le corps du roi est nu et on a fu­rieu­se­ment en­vie de lui tailler un beau cos­tard paille­té. Fi­na­le­ment, c’est Johnny et Ed­dy qui étaient dans le vrai : on veut des lé­gendes.

“Dix pour cent”, le mer­cre­di à 21 heures sur

France 2.

CRé­PUS­CULE DES IDOLES La sé­rie n’épargne pas le star-sys­tem fran­chouillard. Ci-des­sus, Jean Du­jar­din.

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