La main et le sabre ALEXIS JEN­NI

Marianne Magazine - - Culture -

L’écri­vain a com­men­té 50 films de 1 mi­nute 30 sur la Pre­mière Guerre mon­diale, pour France 2. Il a vi­sion­né des images d’ar­chives en 3D, et s’est donc re­trou­vé au mi­lieu des sol­dats. J’écri­vais ce que je voyais, et ce que je sen­tais de ce que ces re­liefs évo­quaient puis­sam­ment, j’es­sayais d’être là avec eux, pen­dant des mois j’ai été par­mi eux dans la 3D, et je lus, je lus tout ce que je pou­vais, les gaz, les bles­sés, les avions, les morts, en­core les morts, tou­jours plus de morts. Et un jour, un jour très pré­cis où j’avais en­tre­pris de ra­con­ter la chi­rur­gie de guerre qui per­met­tait de ré­pa­rer les membres bri­sés pour ren­voyer au plus vite les bles­sés se faire tuer, de­vant la photo d’un homme dont on ré­pa­rait le bras, qui re­gar­dait fixe­ment l’ob­jec­tif d’un air d’in­son­dable ré­si­gna­tion, de­vant ce re­gard qui me com­pre­nait puisque par la 3D j’étais dans le même es­pace que lui, brus­que­ment je com­pris et je res­sen­tis une vio­lente nau­sée, un hor­rible ma­laise phy­sique. Tous les morts se rap­pe­lèrent à moi, tous les morts in­utiles, tous les vi­vants lan­cés à l’as­saut dans l’es­poir que cette fois ça marche, ou bien la pro­chaine, tous les hommes un par un sa­cri­fiés firent brus­que­ment re­ten­tir leurs cris d’ago­nie et de ter­reur dans ma poi­trine, j’eus un brusque haut-le-coeur, je man­quai de vo­mir sur l’écran de mon or­di­na­teur où me fixait ce re­gard, j’ar­ra­chai les lu­nettes pour m’éva­der de cet es­pace 3D où j’étais avec eux, je me le­vai et me mis à tour­ner dans la pièce, le coeur au bord des lèvres, […] me­na­çant de s’em­bal­ler ou de s’ar­rê­ter, je ne sais plus. Je n’en pou­vais plus de tous ces morts. Et je sen­tis avec une sin­gu­lière in­ten­si­té que chaque homme n’a qu’une seule mort, et que lors­qu’on dit que 25 000 hommes sont morts ce jour-là dans un as­saut échoué, c’est que 25 000 fois un seul homme a vu la guerre se ter­mi­ner pour lui ce jour-là, et qu’il n’a rien su de la suite. Ce­ci, on le sait, mais on ne le com­prend pas parce que c’est trop af­freux, je com­pris d’un coup tout ce que je sa­vais dans une mons­trueuse dé­glu­ti­tion, je man­quai d’en vo­mir, et pour plu­sieurs jours j’ar­rê­tai ce tra­vail in­sup­por­table. Quand je re­pris l’écri­ture de ces textes, les der­niers trai­taient de 1918 et j’ac­cueillis la fin de la guerre avec un sou­la­ge­ment phy­sique.

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