Inon­da­tions. L’ur­ba­ni­sa­tion noie la ville

Les pluies dé­vas­ta­trices qui ont ré­cem­ment cau­sé la mort d’une quin­zaine de per­sonnes ré­vèlent l’en­jeu ma­jeur des ré­gions : le bé­ton­nage in­con­si­dé­ré des sols.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Frédéric Den­hez

Les pluies dé­vas­ta­trices qui ont ré­cem­ment cau­sé la mort d’une quin­zaine de per­sonnes ré­vèlent l’en­jeu ma­jeur des ré­gions : le bé­ton­nage in­con­si­dé­ré des sols.

C’est comme si l’on avait vi­dé 200 bou­teilles d’eau sur le ta­pis-brosse de l’en­trée pen­dant une heure. Le 15 oc­tobre 2018, au bas de la Montagne Noire, au-des­sus de Carcassonne, il est tom­bé dans l’Aude jus­qu’à 300 mm d’eau en quelques heures. Trois mois de pluie en une nuit… Ce­la a rap­pe­lé à tout le monde les inon­da­tions de 1999. Plus fortes, celles-là, plus meur­trières. La dif­fé­rence est que, cette an­née, on a beau­coup par­lé des sols. Et si l’on n’avait pas tant ur­ba­ni­sé, y au­rait-il eu au­tant de dé­gâts ? On ne se po­sait pas la ques­tion avant. Les sols n’in­té­res­saient per­sonne. De­puis quatre à cinq ans, ils oc­cupent les réunions pu­bliques, les com­mis­sions lo­cales des eaux, les co­mi­tés de bas­sin, étant entendu que la pluie qui tombe sur du ma­ca­dam ou une toi­ture ruis­selle, ca­vale, inonde, dé­truit. « C’est vrai, mais, de toute fa­çon, ça a été d’une in­ten­si­té ex­trême, car même en haut du bas­sin, à Cuxac-Ca­bar­dès, bien au-des­sus de Ville­gail­henc et de Trèbes, il y a de gros dé­gâts, ex­plique Jacques Tho­mas, in­gé­nieur éco­logue tar­nais, spé­cia­liste re­con­nu et res­pec­té des zones hu­mides et des sols, dont la bel­le­fa­mille a eu à su­bir la dé­vas­ta­tion des eaux. Au­cune in­fra­struc­ture ne peut pré­ser­ver d’une telle vio­lence. » L’état des sols n’au­rait donc pas comp­té ? « Là, on a vu la na­ture à l’état brut, face à la­quelle on ne peut rien. Après, c’est vrai que l’état des sols n’a pas ar­ran­gé les choses, mais notre dis­cours sur le rôle tam­pon des sols vi­vants po­reux ne vaut que pour les phé­no­mènes stan­dards. » Un sol vi­vant, po­reux, un sol de prai­rie ou de fo­rêt par exemple, ab­sorbe l’eau, l’épure, la contient, la ra­len­tit et la res­ti­tue len­te­ment aux nappes et aux ri­vières. Or, Trèbes le mar­tyr de l’eau s’est consi­dé­ra­ble­ment éten­du en un de­mi-siècle. Le pays de Carcassonne a trois fois plus de zones d’ac­ti­vi­té com­mer­ciale par ha­bi­tant que la moyenne na­tio­nale. Quand on des­cend la route de­puis la Montagne Noire, c’est frap­pant : on est sur un rem­blai qui do­mine des plaines ponc­tuées de pavillons et d’hy­per­mar­chés. Si l’eau dé­vale, rien ne vien­dra l’ar­rê­ter. Les cours d’eau ? Tel­le­ment rec­ti­fiés qu’ils res­semblent à des grands ca­ni­veaux, comme à Trèbes. Coïn­ci­dence, lors du lan­ce­ment de la consul­ta­tion pour l’éta­blis­se­ment de la stra­té­gie ré­gio­nale de la bio­di­ver­si­té, le len­de­main de la ca­tas­trophe, Ca­role Del­ga, la pré­si­dente de ré­gion, et Guillaume Choi­sy, le di­rec­teur gé­né­ral de l’agence de l’eau Adour-Ga­ronne, ont rap­pe­lé tous deux l’en­jeu ma­jeur en ré­gion Oc­ci­ta­nie : les sols.

Pas de car­to­gra­phie

En Nor­man­die, l’en­jeu est iden­ti­fié de­puis long­temps. En 2011, la Sa­fer, cet or­ga­nisme qui gère le foncier agri­cole, a créé une as­so­cia­tion, Vi­gi­sol, en col­la­bo­ra­tion avec Pa­trick Le Gouée, un pédologue de l’uni­ver­si­té de Caen-Nor­man­die. Le but était de sa­voir ce qu’il en était vrai­ment de l’usage des sols. Car per­sonne ne sa­vait quoi dire. En France, pays pour­tant ca­pable de ci­bler dans le mille un pick-up dji­ha­diste à 3 000 km de dis­tance, il est im­pos­sible d’avoir une car­to­gra­phie pré­cise des sols. Dans un conster­nant rap­port com­mun à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche agro­no­mique (Inra) et à l’Ins­ti­tut

fran­çais des sciences et tech­no­lo­gies des trans­ports, de l’amé­na­ge­ment et des ré­seaux (If­st­tar) pu­blié en dé­cembre 2017, les au­teurs es­ti­maient que, « se­lon la mé­thode (té­lé­dé­tec­tion ou en­quête sur le ter­rain), la sur­face ar­ti­fi­cia­li­sée du ter­ri­toire dif­fère consi­dé­ra­ble­ment », entre 5,6 et 9,3 % de la sur­face na­tio­nale. En gla­nant les dif­fé­rentes fa­çons de cal­cu­ler, et en in­té­grant les marges d’er­reur, de 2 à 50 % se­lon les ré­gions, on ar­rive en réa­li­té à un écart du simple au quin­tuple ! En dé­fi­ni­tive, les don­nées dis­po­nibles à l’échelle na­tio­nale per­mettent d’aler­ter sur les ten­dances, mais elles « ne consti­tuent pas une me­sure quan­ti­ta­tive pré­cise, d’au­tant qu’elles doivent être in­ter­pré­tées avec pré­cau­tion », concluent les au­teurs du rap­port.

« En fait, on ne sait même pas ce qu’est l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion, car cha­cun y va de sa dé­fi­ni­tion », dé­plore, aga­cé, Pa­trick Le Gouée. Ce qui ar­range tout le monde : comment ac­cu­ser un élu d’avoir amé­na­gé là où il n’au­rait pas fal­lu puis­qu’on ne lui avait ja­mais mon­tré pré­ci­sé­ment là où il ne fal­lait pas ? « Il faut ar­rê­ter de ter­gi­ver­ser : “ar­ti­fi­cia­li­sa­tion”, c’est un terme à la mode pour juste dire “ur­ba­ni­sa­tion”. Pour nous, c’est simple : c’est la perte de terres agri­coles. » Et, en Nor­man­die, les choses étaient graves. « En 2011, par rap­port à 2000, notre pre­mière cam­pagne de me­sures avait pu mon­trer que le sol de l’alors ré­gion Basse-Nor­man­die s’éva­nouis­sait à hau­teur de 1 ha par com­mune et par an, un chiffre énorme. Ce­la vou­lait dire que, en ex­tra­po­lant, la ré­gion pou­vait perdre tous ses sols agri­coles en sept cents ans », ré­sume Guillaume Jouan, res­pon­sable du ser­vice études et col­lec­ti­vi­tés à la Sa­fer. Un chiffre qui eut un im­pact cer­tain. Par quel mi­racle avait-il pu ob­te­nir une telle pré­ci­sion ? Ima­ge­rie aé­rienne, com­pa­rai­son des pho­tos prises au-des­sus des mêmes lieux au fil des ans, vé­ri­fi­ca­tion sur le ter­rain, avec les ca­dastres et les images de Google Earth et de Street View ? La marge d’er­reur est de 2,5 % et l’échelle, 1/2 000, per­met de tout voir. Il n’existe en théo­rie au­jourd’hui en Nor­man­die ni arbre iso­lé, ni éo­lienne, ni che­min, ni tour­bière que les élus ne puissent voir.

Consom­mer de l’es­pace

Vi­gi­sol est le seul ob­ser­va­toire pré­cis de l’usage des sols en France. Guillaume Jouan, son res­pon­sable, en est fier : « On a pu ap­por­ter à la nou­velle ré­gion Nor­man­die des chiffres pré­cis, ce qui était im­por­tant, car avant on di­sait, dans le vide : “On consomme de l’es­pace !” Et les élus nous ré­pon­daient : “Mais non, quand on sort de la ville, on voit du vert par­tout, il n’y a pas de pro­blèmes !” » De même que, pour le chan­ge­ment cli­ma­tique, on ne per­çoit pas les mo­di­fi­ca­tions constantes. « Ce qu’on a ob­ser­vé avec la der­nière cam­pagne de 2018, c’est qu’on est pas­sé pour la ré­gion à 0,4 ha de sols per­dus par an, ce qui veut dire que le rythme de l’ur­ba­ni­sa­tion a bais­sé de plus de moi­tié de­puis la pre­mière cam­pagne. » Une bonne nou­velle. Que re­la­ti­vise Pa­trick Le Gouée : « C’est l’ef­fet de la crise, je pense. » En cas de re­bond, re­prise du bé­ton­nage ?

Une re­la­ti­vi­sa­tion d’au­tant plus né­ces­saire que les fon­da­men­taux de­meurent les mêmes : la Nor­man­die perd des terres sur son lit­to­ral, au­tour des axes au­to­rou­tiers ma­jeurs, le long de la val­lée de la Seine et en pé­ri­phé­rie de ses grandes villes. Autre élé­ment in­tan­gible, c’est bien aux dé­pens des sols agri­coles que l’ur­ba­ni­sa­tion conti­nue de pro­gres­ser : 90 % des sur­faces ar­ti­fi­cia­li­sées ser­vaient au­pa­ra­vant à la pro­duc­tion ali­men­taire. A quoi ces terres à vaches et à maïs ont-elles été uti­li­sées ? Guillaume Jouan a la ré­ponse, et elle ré­serve des sur­prises : « Pour la moi­tié d’entre elles, c’est pour le lo­ge­ment, et sur­tout l’ha­bi­tat in­di­vi­duel dif­fus (31 %). » Le pa­villon iso­lé est la

“‘AR­TI­FI­CIA­LI­SA­TION’,

UN TERME à LA MODE POUR DIRE ‘UR­BA­NI­SA­TION’. POUR NOUS, C’EST LA PERTE DE TERRES AGRI­COLES.”

PA­TRICK LE GOUéE, PéDOLOGUE

cause pre­mière de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des sols nor­mands, loin de­vant les hy­per­mar­chés qui comptent pour 15 % du to­tal, plus loin en­core de­vant les in­fra­struc­tures rou­tières, à 8 %. La Manche a une autre par­ti­cu­la­ri­té qui ap­porte un éclai­rage in­édit. En vingt ans, les fermes se sont re­grou­pées, ce qui a en­traî­né une ex­ten­sion des bâ­ti­ments par re­mise aux normes. « Dans ce dé­par­te­ment, la part d’ur­ba­ni­sa­tion due à l’agri­cul­ture est pas­sée de 12 % en 2001 à 19 % en 2015 ! » Pa­trick Le Gouée, tou­jours aga­cé, pointe un autre élé­ment : « Il y a certes un coup de frein sur la consom­ma­tion de terres agri­coles, mais on consomme de plus en plus les meilleures terres, au­tour des villes. C’est ce­la, l’éta­le­ment ur­bain. En va­leur ab­so­lue, la consom­ma­tion baisse, mais, comme elle se concentre au­tour des pôles ur­bains, les pertes en qua­li­té de sols sont énormes. »

C’est bien ce que l’on ob­serve à Cau­dry, dans le sud du dé­par­te­ment du Nord, où l’éta­le­ment ur­bain conti­nue d’être com­man­dé par la grande dis­tri­bu­tion. Comme pen­due sous la route na­tio­nale rec­ti­ligne qui re­lie Le Ca­teau à Cam­brai, l’an­cienne ca­pi­tale de la dentelle est presque in­vi­sible de­puis une voi­ture. Du coup, l’an­cien maire – vingt-deux ans consé­cu­tifs de man­dat – a eu l’idée de mettre au bord de la route un hy­per­mar­ché Le­clerc et sa suite de ma­ga­sins, sur l’une des meilleures terres agri­coles d’Eu­rope. « Ça at­tire les gens, et ça re­dore l’image de la ville », es­time Ma­rion Mu­tez, char­gée de l’amé­na­ge­ment ur­bain sous la di­rec­tion du nou­veau maire, qui est le fils de l’an­cien. Le­quel est dé­pu­té de la cir­cons­crip­tion. Loin, le centre-ville est triste, le toit de la ba­si­lique me­nace ruine, les fa­çades aus­si. « Vous sa­vez, hy­per­mar­ché ou pas, le pe­tit commerce se meurt, de toute fa­çon. Les gens ne viennent pas. Car, pour al­ler au centre-ville, il faut dé­jà al­ler à Cau­dry. » Et, à en croire Ma­rion Mu­tez, le centre Le­clerc est la porte d’en­trée, il ne se­rait donc pas l’en­ne­mie du pe­tit commerce, bien au contraire. Il y a aus­si un théâtre et un ci­né­ma, oeuvres de l’an­cien maire, qui font ve­nir du monde par une pro­gram­ma­tion di­ver­si­fiée. Mais, voi­là, le maire ac­tuel est fa­vo­rable au pro­jet de com­plexe mul­ti­salle por­té par le pa­tron du Le­clerc, pré­vu à cô­té de son ma­ga­sin, au bord de la na­tio­nale. « C’est vrai que ça peut concur­ren­cer le ci­né­ma ac­tuel, mais ça peut aus­si at­ti­rer des gens vers les res­tau­rants du centre-ville… » Et si ce ci­né­ma ne se fait pas là, il se fe­ra ailleurs, at­ti­rant les sous des Cau­dré­siens en de­hors de leur ville. Ar­gu­ment clas­sique. Ce­la dit, pourquoi les ha­bi­tants iraient en voi­ture payer une place de ci­né­ma au moins 10 € alors qu’ils peuvent al­ler à pied au ci­né­ma ac­tuel pour 5 € ? So­phie Des­reu­maux, élue de l’op­po­si­tion au conseil mu­ni­ci­pal, est fu­rieuse : « C’est n’im­porte quoi. Mais que vou­lez-vous, ici, les sols, l’ur­ba­ni­sa­tion, tout le monde s’en fout. Il suf­fit de re­gar­der la place, toute mi­né­rale, avec des arbres en pot. Et les rues, et les trot­toirs, en en­ro­bé. » Le seul arbre en terre est dé­dié au mar­tyre de sainte Maxel­lende, pro­tec­trice de la ville. « On est dans une lo­gique très an­nées 80. Pas de réelle co­hé­rence entre le dé­ve­lop­pe­ment de la pé­ri­phé­rie et ce­lui du centre-ville. D’au­tant qu’il n’y a pas de voies di­rectes entre les deux points », dé­plore-t-elle. Des pé­ri­phé­ries, la ville veut en cons­truire de nou­velles, en pro­je­tant la construc­tion de quar­tiers pa­villon­naires… du cô­té de chez Le­clerc et à l’op­po­sé, der­rière la gare fer­ro­viaire. Loin du centre. « Il faut at­ti­rer les cadres qui vivent dans des ha­meaux au plus près de Cau­dry, afin qu’ils dé­pensent leurs sous ici », me dé­crit Ma­rion Mu­tez. So­phie Des­reu­maux pré­fé­re­rait que l’on ré­nove les belles mai­sons du cen­tre­ville. « C’est cher, c’est vrai, mais ré­no­ver et re­cons­truire sur l’exis­tant, sur les friches par exemple, ça évi­te­rait l’éta­le­ment ur­bain. » L’une des friches est celle de l’an­cien su­per­mar­ché Le­clerc. Il y au­ra des­sus un éco­quar­tier. Avec sans doute une rue prin­ci­pale bap­ti­sée au nom… de l’an­cien maire, pour­tant tou­jours bien vi­vant. « En sep­tembre, il y a eu un fo­rum des sports. Vous sa­vez où il s’est te­nu ? Pas au centre-ville, ce qui au­rait at­ti­ré du monde, non, sur le par­king du Le­clerc ! » Juste re­tour des choses, car Le­clerc, d’après la

“LES SOLS, TOUT LE MONDE S’EN FOUT. IL SUF­FIT DE RE­GAR­DER

LA PLACE MI­Né­RALE, AVEC DES ARBRES EN POT.

ET LES RUES, ET LES TROT­TOIRS, EN EN­RO­Bé.”

UNE HA­BI­TANTE DE CAU­DRY

mai­rie, fi­nance plus ou moins la plu­part des as­so­cia­tions spor­tives de la ville, et elles sont nom­breuses.

Des sols se­ront donc en­core per­dus, hé­las. De­puis la loi de mo­der­ni­sa­tion de l’économie de 2008, pro­mue alors par Em­ma­nuel Ma­cron et Jacques At­ta­li, rien ne peut de toute fa­çon en­tra­ver le dé­ve­lop­pe­ment des zones com­mer­ciales. Sur­tout pas le risque de concur­rence dé­loyale pour les com­merces des centres-villes, risque iden­ti­fié par de nom­breux maires, car la li­ber­té d’ins­tal­la­tion a été gra­vée dans le marbre de la loi. Seuls les ar­gu­ments en­vi­ron­ne­men­taux sont re­ce­vables. Une op­por­tu­ni­té ? « Oui, mais à propos de la consom­ma­tion d’es­paces, on ne s’in­ter­roge pas sur son im­pact en pro­fon­deur », se dé­sole Pa­trick Le Gouée. « Pour­tant, on l’a me­su­ré : on a cal­cu­lé pour le pays de l’ab­baye du Mont-Saint-Mi­chel que l’aug­men­ta­tion du ruis­sel­le­ment lié à l’ur­ba­ni­sa­tion, c’était 4 mil­lions de mètres cubes par an qui étaient dé­tour­nés de l’hy­dro­lo­gie lo­cale. » Le sol sert à tout, à l’eau, au car­bone, à notre ali­men­ta­tion. Tout dé­pend de sa bio­di­ver­si­té. En­core faut-il la connaître. Pour Lio­nel Ran­jard, di­rec­teur de re­cherche à l’Inra, en Bour­gogne, l’un des meilleurs connais­seurs en mi­cro­bio­lo­gie des sols, c’est le pro­blème en France : « On peut dire qu’il n’y a pas de sols morts, c’est cer­tain. Mais on a du mal en­core à ca­rac­té­ri­ser fi­ne­ment la qua­li­té d’un sol à l’échelle d’un ter­ri­toire. Or, cette qua­li­té dé­pend de mul­tiples pa­ra­mètres,

no­tam­ment phy­siques (ils donnent le gîte à la vie du sol) et chi­miques (le cou­vert). » Un autre im­pen­sé en France. Beau­coup trop d’élus se fichent du sol en sur­face, en­core plus ne pensent même pas aux ser­vices qu’il rend en pro­fon­deur. « Mais pas ici, à Di­jon. Ce qui in­té­resse l’ag­glo­mé­ra­tion, c’est d’avoir une ali­men­ta­tion du­rable. Le but, c’est de mettre en place une sorte de la­bel qui cer­ti­fie­rait tout, de la pro­duc­tion à la trans­for­ma­tion et la dis­tri­bu­tion, d’ici à 2030. Ça veut dire des cir­cuits courts, éco­lo­gi­que­ment ver­tueux, ce qui im­plique d’avoir des sols de qua­li­té, et qui stockent du car­bone. D’où notre pro­jet Ti­ga [Ter­ri­toire d’in­no­va­tion de grande am­bi­tion].» Un pro­jet de re­cherche trans­ver­sal très am­bi­tieux qui, à l’aide de 1 000 points d’échan­tillon­nage ré­par­tis sur 3 000 km2 de l’ag­glo­mé­ra­tion de Di­jon, de­vrait per­mettre d’ici à 2025 de dres­ser un ta­bleau de bord et une car­to­gra­phie pré­cise de la qua­li­té des sols. Le­quel au­ra vo­ca­tion à éclai­rer les élus en ma­tière d’amé­na­ge­ment et à ai­der agri­cul­teurs et amé­na­geurs à sa­voir ce qu’ils font à l’échelle de la par­celle. « On es­saie de faire un peu pa­reil en Nor­man­die », re­bon­dit So­phie Raous, di­rec­trice d’un or­gane de mé­dia­tion unique en France, l’Ins­ti­tut ré­gio­nal de dé­ve­lop­pe­ment du­rable (IRD2), ba­sé à Caen. Fi­nan­cé par le conseil ré­gio­nal, il fait des en­vieux dans les autres ré­gions. « Dans les ter­ri­toires ru­raux, il y a une prise de conscience plus forte, de­puis la loi Alur par exemple, qui a in­tro­duit des li­mi­ta­tions de la consom­ma­tion. Les élus com­mencent à faire le lien entre sto­ckage de car­bone et chan­ge­ment cli­ma­tique, donc avec les sols qui, s’ils sont de qua­li­té, captent le car­bone. Les prai­ries par exemple. Mais, voi­là, le gros manque, c’est l’in­gé­nie­rie ter­ri­to­riale. » Les choses avancent, len­te­ment, mais il manque des in­di­ca­teurs, des ta­bleaux de bord et des « sa­chants ». Les élus qui veulent faire bien, res­ter droits face aux amé­na­geurs et de­meu­rer dans les clous de la loi, ont be­soin de conseillers bien for­més, qui sont très rares. « La so­lu­tion, elle est hu­maine, c’est le sa­voir, et elle est dans la na­ture. Or, on le voit, l’Edu­ca­tion na­tio­nale pro­meut les maths et l’économie et sa­cri­fie les sciences na­tu­relles, alors qu’on ne cesse de par­ler de cli­mat, de bio­di­ver­si­té et de sols. C’est aber­rant ! » Quand on ne veut pas voir, on fait en sorte de ne rien voir.

Cher­cher, se for­mer

Les 176 ha de terres de Fran­çois Tam­boise à la ferme du Tron­quoy, entre Cau­dry et Mon­tin­gy-enCam­bré­sis, sont cou­verts en per­ma­nence. Al­ter­nance de blé et de col­za et, entre les cultures, de la pha­cé­lie, du tour­ne­sol, du trèfle, du ra­dis, de l’avoine. « Je fais mon mé­lange moi-même, pour ap­por­ter de l’azote na­tu­rel­le­ment au sol et pour qu’il se la­boure tout seul ! » Fin oc­tobre, ses champs sont bleus et jaunes sous le ciel bas. Une « conser­va­tion des sols » com­plexe, car les graines des plantes de cou­ver­ture sont dif­fi­ciles à trou­ver et le sa­voir, Fran­çois Tam­boise a dû l’ac­qué­rir seul. Il ne la­boure plus et pul­vé­rise des pro­duits pour ra­len­tir la crois­sance ou dé­truire ses plantes in­ter­ca­laires. Ses sols sont po­reux, comme les aime Jacques Tho­mas ; dans la main, ils sentent le cham­pi­gnon. « J’ai plein de ter­riers de mu­lots, vu que je ne la­boure plus, mais, puisque j’ai de­man­dé aux chas­seurs de ne pas pié­ger les re­nards, je n’ai pas de pro­blème. » L’agri­cul­teur ne voit pas comment il pour­rait se pas­ser du gly­pho­sate. Et puis il voit les ma­raî­chers bio de Gou­zeau­court, 400 ha en tout, se fa­ti­guer à désher­ber et à ré­col­ter à la main. Ça lui fait peur. Son fils, Ké­vin, in­gé­nieur, y ap­prend pour­tant le mé­tier. Il re­pren­dra sans doute la ferme de son père… « Il faut cher­cher, se for­mer, on fi­ni­ra par trou­ver, ou pas », ré­pond-il à son père, tout fier de mon­trer la cuve où il concocte son pu­rin d’or­ties, pes­ti­cide na­tu­rel très bio­com­pa­tible. For­mer les usa­gers des sols à ne presque plus uti­li­ser les pes­ti­cides, voi­là le cre­do des ac­teurs de ter­rain. Avec quel argent ? Mys­tère. Il est tel­le­ment plus simple de la­bou­rer et de bé­ton­ner. * Jour­na­liste, confé­ren­cier, spé­cia­liste des ques­tions d’en­vi­ron­ne­ment. Au­teur du Bio, au risque de se perdre (Bu­chet-Chas­tel, 2018) et du Sol, en­quête sur un bien

en pé­ril (Champs/Flam­ma­rion, 2018).

“LA SO­LU­TION, ELLE EST HU­MAINE, C’EST LE SA­VOIR,

ET ELLE EST DANS LA NA­TURE. OR, ON LE VOIT, L’éDU­CA­TION NA­TIO­NALE PRO­MEUT LES MATHS ET SA­CRI­FIE LES SCIENCES NA­TU­RELLES.”

SO­PHIE RAOUS

MAR­TYR DE L’EAU, Trèbes, ci­té de 5 600 ha­bi­tants près de Car­cas­sone, a dé­plo­ré, le 15 oc­tobre, six décès lors des inon­da­tions.

iCHAOS Dans le pe­tit vil­lage de Ville­gail­henc, dans l’Aude, cer­tains ont, le 15 oc­tobre, tout per­du.L’eau a en­va­hi rues et mai­sons, où elle est mon­tée jus­qu’à 1,50 m.

SO­LI­DA­RI­Té Une cen­taine de bé­né­voles étaient à pied d’oeuvre pour ai­der au net­toyage de Conques-surOr­biel, dans l’Aude, le 16 oc­tobre.

AL­TER­NANCE Fran­çois Tam­boise gère 176 ha de terres dans sa ferme du Tron­quoy, à Mon­ti­gny-enCam­bré­sis. Elles sont cou­vertes en per­ma­nence : “Je fais mon mé­lange moi-même, pour ap­por­ter de l’azote na­tu­rel­le­ment au sol et pour qu’il se la­boure tout seul !”

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