Lac­ta­lis, un scan­dale fran­çais

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Laurent Val­di­guié

Les af­faires met­tant en cause le pre­mier groupe lai­tier mon­dial se mul­ti­plient.

Les af­faires met­tant en cause le pre­mier groupe lai­tier mon­dial se mul­ti­plient. La der­nière en date : la com­pa­gnie sa­vait de­puis 2009 que l’usine de Craon était conta­mi­née par la sal­mo­nelle ago­na. “Ma­rianne” ré­vèle que 85 tests po­si­tifs ont été ca­chés, at­tes­tant la pré­sence d’autres types de bac­té­ries.

Opa­ci­té à tous les étages. Dans les re­la­tions com­mer­ciales avec les éle­veurs de lait, dans la chaîne de pro­duc­tion, dans ses comptes, et jusque dans l’ac­tion­na­riat de la fa­mille Bes­nier. Le sys­tème Lac­ta­lis est dé­sor­mais entre les mains de trois juges d’ins­truc­tion pa­ri­siens, Jean-Luc Ga­daud, Bri­gitte Jo­li­vet et Adrien Lal­le­ment. Après neuf mois d’en­quête pré­li­mi­naire, le par­quet de Pa­ris a ou­vert en oc­tobre une in­for­ma­tion ju­di­ciaire contre X pour « trom­pe­rie sur les qua­li­tés sub­stan­tielles des mar­chan­dises », « bles­sures in­vo­lon­taires » et « in­exé­cu­tion par un ex­ploi­tant du sec­teur ali­men­taire de pro­cé­dures de re­trait ou de rap­pel d’un pro­duit pré­ju­di­ciable à la san­té ». En ligne de mire prin­ci­pale, l’usine de Craon.

L’en­quête de Ma­rianne ré­vèle au­jourd’hui, près d’un an après la découverte de sal­mo­nelles dans des laits in­fan­tiles de cette usine de Mayenne, que des tests po­si­tifs avaient été en­re­gis­trés tous les ans (à l’ex­cep­tion de 2015) de 2008 à 2017 !

Souches “exo­tiques”

Se­lon nos in­for­ma­tions, 85 contrôles po­si­tifs à la sal­mo­nelle, dont 10 sur des « pro­duits » et 75 dans « l’en­vi­ron­ne­ment » de l’usine, avaient été dé­ce­lés en huit ans. Ces 85 tests met­taient à jour la pré­sence de douze souches dif­fé­rentes de bac­té­ries, dont d’étranges souches « exo­tiques », ana­lyse pour Ma­rianne le Dr Fran­çois-Xa­vier Weill, qui di­rige le centre na­tio­nal de ré­fé­rence de la sal­mo­nelle à l’Ins­ti­tut Pas­teur. « La souche Na­po­li vient par exemple de rep­tiles ou de ba­tra­ciens », dé­taille le spé­cia­liste. Comment cette souche s’est-elle re­trou­vée, en 2008 et en 2012, dans une usine de lait in­fan­tile ?

C’est un ta­bleau re­mis ré­cem­ment par Lac­ta­lis à la pré­fec­ture de la Mayenne, sur in­jonc­tion ad­mi­nis­tra­tive, qui liste ces 85 tests po­si­tifs de­puis 2008, et dont ap­pa­rem­ment les ser­vices de l’Etat igno­raient l’exis­tence. « In­croyable, sou­pire Quen­tin Guille­main, qui a créé l’as­so­cia­tion des fa­milles vic­times du lait contaminé à la sal­mo­nelle (AFVLCS). Jus­qu’à pré­sent, seule la souche Sal­mo­nelle ago­na était en cause, et nous écar­tions les fa­milles dont les en­fants avaient été conta­mi­nés par d’autres souches. Mais il va peut-être fal­loir tout re­con­si­dé­rer. » Et en­vi­sa­ger des cas an­té­rieurs de conta­mi­na­tion à d’autres sal­mo­nelles…

Autre ré­vé­la­tion édi­fiante de ce ta­bleau, en 2009, 2011, et 2014, des tests po­si­tifs à la sal­mo­nelle ago­na ont été dé­ce­lés (ce­lui de 2011 dans des pro­duits). Or, c’est cette souche de sal­mo­nelle qui avait dé­jà ren­du ma­lade 146 en­fants en 2005. L’usine était cen­sée avoir été dé­con­ta­mi­née. Mais ces trois tests suf­fi­saient à mon­trer qu’il n’en était rien… et au­raient ma­ni­fes­te­ment dû in­ci­ter Lac­ta­lis à en­tre­prendre de nou­veaux tra­vaux sa­ni­taires dès 2009. L’en­quête ju­di­ciaire va ten­ter de com­prendre pourquoi il n’en a rien été.

Face au mas­to­donte et à ses zones d’ombre, Quen­tin Guille­main, pa­tiem­ment, cherche à com­prendre. Sa fille, Li­nette, née en sep­tembre 2017 avec une in­to­lé­rance aux pro­téines de lait de vache, se nour­ris­sait ex­clu­si­ve­ment de lait en poudre sur or­don­nance, ache­té

en pharmacie. « En dé­cembre, quand j’ai dé­cou­vert que ma fille pre­nait du lait de Craon, je me suis ren­du de nuit à la pharmacie de garde. Per­sonne ne sa­vait en­core quoi faire… N’ob­te­nant au­cune ré­ponse, j’ai dé­ci­dé de mon­ter l’as­so­cia­tion. »

Terrible constat

Aver­ti par l’ins­ti­tut Pas­teur, c’est le mi­nis­tère de la San­té, le 1er dé­cembre 2017, qui re­mon­te­ra la piste des laits de l’usine de Craon et or­don­ne­ra des re­traits, les 2, 9 et 21 dé­cembre. Mais des boîtes in­fec­tées se­ront ven­dues, no­tam­ment dans des grandes sur­faces, jus­qu’en jan­vier 2018. « Après la pre­mière alerte, comme nous sa­vons dé­sor­mais sé­quen­cer l’ADN des bac­té­ries de sal­mo­nelle, nous avons re­mon­té la piste et consta­té que la bac­té­rie de 2017 était la même que celle de 2005 à Craon », confie le Dr Weill. Autre découverte du la­bo­ra­toire, en ana­ly­sant tous les échan­tillons conser­vés des sal­mo­nelles ago­na en France, les scien­ti­fiques ont éta­bli que 27 en­fants, entre 2010 et 2016, ont été conta­mi­nés avec cer­ti­tude par l’usine de Craon. Un autre en Es­pagne et un en Grèce. « Il est évident que cette souche, même en petites quan­ti­tés dif­fi­ci­le­ment dé­ce­lables, cir­cu­lait dans l’usine de­puis long­temps et se re­trou­vait oc­ca­sion­nel­le­ment dans le lait », dé­clare le médecin de l’Ins­ti­tut Pas­teur. Un constat qui met à mal la ver­sion of­fi­cielle de Lac­ta­lis se­lon la­quelle des tra­vaux dans l’usine, en fé­vrier 2017, au­raient « li­bé­ré » la bac­té­rie de 2005…

Il pa­raît clair au contraire que la chaîne de pro­duc­tion de Craon était in­fec­tée de­puis 2005, et que mal­gré les tests po­si­tifs de 2009, 2011 et 2014 à la sal­mo­nelle ago­na, rien n’a bou­gé. Com­bien de bé­bés au to­tal ont été ma­lades ?

« Nous avons plus de 800 fa­milles dont les en­fants ont soit contrac­té une sal­mo­nel­lose, soit consom­mé du lait contaminé, pré­cise Me Jade Dous­se­lin, l’avo­cate de l’as­so­cia­tion. A l’ar­ri­vée, il y au­ra beau­coup plus de cas que les 36 cas of­fi­ciels ac­tuels », as­sure l’avo­cate. En France, si la sal­mo­nel­lose est trai­tée en mi­lieu hos­pi­ta­lier, les bé­bés sortent de l’hô­pi­tal sans sé­quelles, mais dans d’autres pays, faute de soins, elle peut en­traî­ner la mort. Or l’usine de Craon ex­por­tait dans 85 pays… Se­lon nos in­for­ma­tions, le par­quet de Tours en­quête sur le cas d’un nou­veau-né de 2 mois dé­cé­dé le 25 dé­cembre 2017, une pre­mière en­quête di­li­gen­tée à Bourges ayant mon­tré que le bé­bé consom­mait du lait de Craon. « Une ex­per­tise est en cours sur les causes de la mort de cet en­fant », confie à Ma­rianne une source ju­di­ciaire.

Cu­rieux fric-frac

Outre l’af­faire de la sal­mo­nelle, d’autres fronts judiciaires concernent le géant du lait. Une autre af­faire ré­vè­lée par le Ca­nard en­chaî­né vise cette fois un cu­rieux fric-frac ef­fec­tué dans les lo­caux de la Di­rec­tion gé­né­rale de la concur­rence et de la ré­pres­sion des fraudes, à Pa­ris, en mai der­nier. Un vol sans ef­frac­tion de trois or­di­na­teurs et d’une ta­blette. « On sait que les or­di­na­teurs conte­naient des dos­siers sen­sibles Lac­ta­lis, confie Me Dous­se­lin. C’est pour­tant le com­mis­sa­riat du XIIIe qui a été sai­si de l’en­quête, alors que le vol semble être l’oeuvre soit de pro­fes­sion­nels, soit car­ré­ment de fonc­tion­naires en in­terne. » L’avo­cate a dé­po­sé plainte pour « dis­si­mi­la­tion de preuves » au­près du par­quet de Pa­ris.

Autre front, ce­lui de l’opa­ci­té fi­nan­cière. Se­lon un rap­port d‘en­quête réa­li­sé pour le compte de la Con­fé­dé­ra­tion pay­sanne, dont nous ré­vé­lons au­jourd’hui la te­neur, cette opa­ci­té ca­che­rait au contraire « une vaste opé­ra­tion de dis­si­mu­la­tion fis­cale », via des re­mon­tées de bé­né­fices dans des pa­ra­dis fis­caux. « Sur ces ques­tions, nous ne fai­sons au­cun commentaire », dé­clare à Ma­rianne le porte-pa­role du groupe.

“NOUS AVONS PLUS DE 800 FA­MILLES TOU­CHÉES PAR LE LAIT DE CRAON. IL Y AU­RA PLUS DE CAS QUE LES 36 OF­FI­CIELS AC­TUELS.” JADE DOUS­SE­LIN, AVO­CATE DE AFVLCS

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