C’EST DIT par Jack Dion

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Le jour où l’Eu­rope s’est cou­chée de­vant Trump

On se sou­vien­dra du 5 novembre 2018 comme du jour où l’Union eu­ro­péenne s’est cou­chée de­vant Do­nald Trump. A cette date est en­trée en vi­gueur la se­conde vague de sanc­tions amé­ri­caines contre l’Iran, après la dé­non­cia­tion de l’ac­cord de 2015 sur le nu­cléaire ira­nien. Elle se tra­duit par l’ins­tau­ra­tion d’un em­bar­go sur le pé­trole et l’in­ter­dic­tion pour les en­tre­prises oc­ci­den­tales de com­mer­cer avec Té­hé­ran, sous peine de sanc­tions.

Comment a ré­agi l’Eu­rope à ce dik­tat ? Elle a dit que c’était mal, elle a geint, elle a lar­moyé, puis elle s’est ré­si­gnée, comme si l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain devait être ac­cep­té aus­si nor­ma­le­ment que le pas­sage à l’heure d’hi­ver. Entre-temps, la qua­si­to­ta­li­té des groupes eu­ro­péens pré­sents en Iran ont fait leurs va­lises, à com­men­cer par Re­nault, PSA et To­tal. Le groupe pé­tro­lier se­ra rem­pla­cé par son concur­rent chi­nois Chi­na Na­tio­nal Pe­tro­leum Corp., tout heu­reux de prendre le re­lais et nul­le­ment me­na­cé de re­pré­sailles, no­nobs­tant la guerre com­mer­ciale dé­cla­rée par Trump. Ja­dis, Sta­line avait lan­cé à propos de l’in­fluence ac­cor­dée au Va­ti­can :

« Le pape, com­bien de di­vi­sions ? » Le propos pour­rait s’ap­pli­quer aux grands prêtres de l’eu­ro­cra­tie qui siègent à Bruxelles. Ils ac­cu­mulent les ser­mons sur l’Eu­rope qui pro­tège, l’Eu­rope qui af­firme son in­dé­pen­dance, l’Eu­rope qui forge sa propre dé­fense. Dans la réa­li­té, ils ne sont que les mis­si do­mi­ni­ci de la Mai­son-Blanche.

Lorsque Do­nald Trump a clai­ron­né qu’il vou­lait frap­per l’Iran à la caisse – quitte à faire le jeu des durs du ré­gime des mol­lahs –, cer­tains ont ré­pli­qué qu’il n’était pas ques­tion de cé­der. Tout ré­cem­ment, les mi­nistres Bru­no Le Maire et Jean-Yves Le Drian, re­joints par leurs ho­mo­logues bri­tan­niques et al­le­mands, ain­si que par Fe­de­ri­ca Mo­ghe­ri­ni, haute re­pré­sen­tante de l’UE pour les af­faires étran­gères, ont pu­blié un com­mu­ni­qué com­mun où l’on peut lire ces fortes pa­roles : « Nous avons pour ob­jec­tif de pro­té­ger les ac­teurs éco­no­miques eu­ro­péens qui sont en­ga­gés dans des échanges com­mer­ciaux lé­gi­times ave l’Iran. » Fort bien. Bra­vo. Et alors ? Alors, rien. Au­cun pas­sage à l’acte. Au­cune ini­tia­tive pour pas­ser du sta­tut de vic­time consen­tante à ce­lui de puis­sance au­to­nome ca­pable de ta­per du poing sur la table pour faire en­tendre sa voix.

Saint Augustin di­sait : « A force de tout voir, on fi­nit par tout sup­por­ter. A force de tout sup­por­ter, on fi­nit par tout to­lé­rer. A force de tout to­lé­rer, on fi­nit par tout ac­cep­ter. A force de tout ac­cep­ter, on fi­nit par tout ap­prou­ver. » C’est ce que fait l’Eu­rope. Elle ac­cepte tout des Etats-Unis, no­tam­ment le règne du dol­lar et la pos­si­bi­li­té pour l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine d’im­po­ser sa lé­gis­la­tion hors de ses fron­tières, tel un cow-boy se croyant in­ves­ti du droit d’im­po­ser la loi du Far West aux quatre coins du monde.

Le 12 sep­tembre der­nier, le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jean-Claude Jun­cker, pro­non­çait un dis­cours où il af­fir­mait : « L’ heure de la sou­ve­rai­ne­té eu­ro­péenne a dé­fi­ni­ti­ve­ment son­né. » Pour l’heure, on en est plu­tôt à la sou­ve­rai­ne­té amé­ri­caine sur l’Eu­rope. Au pas­sage, Jun­cker lan­çait : « Il est aber­rant que les com­pa­gnies eu­ro­péennes achètent des avions eu­ro­péens en dol­lars amé­ri­cains et non pas en eu­ros. » Entre-temps, la Bel­gique a fait mieux : elle a ache­té des avions de chasse amé­ri­cains F-35 en dol­lars amé­ri­cains. Vive le dé­col­lage de l’Eu­rope amé­ri­caine !

Cu­rieu­se­ment, cer­tains semblent s’ac­com­mo­der de cette si­tua­tion

ubuesque. Les in­tel­lec­tuels, ja­dis si prompts à dé­non­cer l’em­pire so­vié­tique, sont aux abon­nés ab­sents. Nombre d’entre eux sont ob­sé­dés par la Chine ou la Rus­sie, alors que ces pays, aus­si dan­ge­reux soient-ils, n’ont pas la même em­prise que les Etats-Unis. Voi­ci peu, le Monde osait ce titre : « Wa­shing­ton au­to­rise fi­na­le­ment huit pays à ache­ter du pé­trole ira­nien ». Trump peut ain­si choi­sir les clients du brut made in Iran. Au pas­sage, on ap­pre­nait que la France ne fi­gu­rait pas dans la liste des heu­reux chan­ceux. C’est dom­mage. On ima­gine ce que l’on li­rait dans le quo­ti­dien de ré­vé­rence si, par hy­po­thèse fu­neste, Pou­tine avait pris une telle ini­tia­tive.

Dès qu’il s’agit des Etats-Unis, tout change. Trump a beau être una­ni­me­ment dé­tes­té, l’Amé­rique reste l’Amé­rique, sym­bole d’une hy­per­puis­sance qui fait rê­ver les élites mon­dia­li­sées, même quand elle est la co­pie conforme de l’URSS de Bre­j­nev.

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