Marianne Magazine

STOP À L’HIS­TOIRE VIC­TI­MAIRE

Dans son der­nier livre, Ian­nis Ro­der es­time que l’en­sei­gne­ment de l’his­toire dans sa ver­sion em­pa­thique n’a pas été ca­pable d’éra­di­quer le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme.

- PAR JEAN-PAUL BRI­GHEL­LI Society · Palestinian Authority · Hannah Arendt · Algeria · Paraguay · Saint-Denis

Avoir Ian­nis Ro­der comme pro­fes­seur d’his­toire vous chan­ge­rait de ceux qui ont fait de leur dis­ci­pline le champ clos de la mise en concur­rence des vic­times et le ter­rain d’ex­pres­sion des sen­ti­ments au dé­tri­ment des faits. Cette éga­li­sa­tion des gé­no­cides et des souf­frances conta­mine l’en­sei­gne­ment de l’his­toire en gé­né­ral et ce­lui de la Shoah en par­ti­cu­lier. « D’autres peuples ont souf­fert et on n’en parle ja­mais ! », lui disent ses élèves de Seine-Saint-De­nis. Et l’ombre de la Pa­les­tine flotte ain­si sur Au­sch­witz.

L’in­jure su­prême

Ce puis­sant pe­tit livre dé­bute par un mea culpa : par­don d’avoir en­sei­gné l’his­toire, un temps, comme on m’a de­man­dé de le faire en ar­ri­vant dans le mé­tier. La Shoah en­trait dans les pro­grammes (1989), on cher­chait l’émo­tion plu­tôt que les faits. Et, de fait, « trente ans de po­li­tiques de mé­moire et d’en­sei­gne­ment de la Shoah n’ont fait dis­pa­raître ni le ra­cisme ni l’an­ti­sé­mi­tisme », par­ti­cu­liè­re­ment sur la Toile.

Le pé­da­go­gisme, que Ro­der a su­bi et at­ta­qué (dans Ta­bleau noir : la dé­faite de l’école, 2008), a éten­du ses pseu­do­podes par­tout. En jouant la carte du dia­logue et de la sym­pa­thie au lieu d’en­sei­gner l’his­toire, on ir­rite l’an­ti­pa­thie na­tu­relle de ces po­pu­la­tions pour qui, comme dit Georges Be­nayoun, l’an­ti­sé­mi­tisme est « dé­jà dé­po­sé dans l’es­pace do­mes­tique, dé­po­sé sur la langue, dé­po­sé dans la langue ». Comment en­sei­gner la Shoah à des élèves pour qui « juif » est l’in­jure su­prême ?

C’est à ce dé­fi que ré­pond ce livre, constat ac­ca­blant de so­cio­lo­gie sco­laire dans sa pre­mière par­tie, et cours d’his­toire d’une pré­ci­sion ma­gni­fique par la suite. Comment évi­ter la « concur­rence mé­mo­rielle », contre-ef­fet des « lois mé­mo­rielles » chères à Ch­ris­tiane Tau­bi­ra et contre les­quelles se sont éle­vés tant d’his­to­riens – Pierre Vi­dal-Na­quet ou Pierre No­ra par exemple ? « Une vé­ri­table pas­sion vic­ti­maire ha­bite au­jourd’hui une par­tie de nos so­cié­tés oc­ci­den­tales. »

A tout ré­cit trop stric­te­ment axé sur la souf­france ré­pond im­mé­dia­te­ment, dans la conscience tour­men­tée d’élèves pleins d’igno­rance et de contre-vé­ri­tés, un contre-ré­cit de souf­frances autres, noyant ain­si dans l’océan des dou­leurs tout ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de chaque gé­no­cide.

« La Shoah n’est pas un vac­cin contre la haine » – et son en­sei­gne­ment, lors­qu’il n’est pas ri­gou­reux, ne fait qu’at­ti­ser les haines.

« L’émo­tion, dit très bien Ro­der,

té­ta­nise la pen­sée. » L’hy­per­mné­sie im­po­sée par l’ins­ti­tu­tion « a eu pour consé­quence d’em­pê­cher de re­con­naître l’an­ti­sé­mi­tisme ve­nu d’ailleurs » – et d’iden­ti­fier clai­re­ment les meurtres d’Ilan Ha­li­mi et de Sa­rah Ha­li­mi, les as­sas­si­nats d’en­fants de Mo­ham­med Me­rah, l’at­taque d’un su­per­mar­ché ca­sher par Ame­dy Cou­li­ba­ly comme des crimes ra­cistes.

Com­pa­rai­sons ris­quées

« Gé­no­cide » est un terme fa­ci­le­ment gal­vau­dé par un en­sei­gne­ment pseu­do-his­to­rique qui to­lère les rap­pro­che­ments in­to­lé­rables. In­sis­ter sur la souf­france au lieu de se col­le­ter avec la « ba­na­li­té du mal » (Han­nah Arendt), c’est éga­li­ser toutes les souf­frances. A terme, ce­la pour­rait en­traî­ner un homme po­li­tique à ha­sar­der des com­pa­rai­sons ris­quées, par exemple entre la Shoah et la guerre d’Al­gé­rie – un pa­ral­lèle qu’heu­reu­se­ment per­sonne n’a en­core fait… Mais on ne sait ja­mais : of­frons le livre de Ian­nis Ro­der à tous les ba­te­leurs ten­tés de confor­mer l’his­toire à leur vi­sion élec­to­rale, et à tous les en­sei­gnants qui ne savent plus comment ré­pli­quer à leurs élèves. ▪

L’HY­PER­MNÉ­SIE IM­PO­SÉE PAR L’INS­TI­TU­TION “A EU POUR CONSÉ­QUENCE D’EM­PÊ­CHER DE RE­CON­NAÎTRE L’AN­TI­SÉ­MI­TISME VE­NU D’AILLEURS”.

 ??  ?? Sortir de l’ère vic­ti­maire. Pour une nou­velle ap­proche de la Shoah et des crimes de masse, par Ian­nis Ro­der, Odile Ja­cob, 224 p., 21,90 €.
Sortir de l’ère vic­ti­maire. Pour une nou­velle ap­proche de la Shoah et des crimes de masse, par Ian­nis Ro­der, Odile Ja­cob, 224 p., 21,90 €.
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