Les Loups gris montrent les crocs

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Bru­no Rieth

En France, ces jeunes Fran­co-Turcs se re­ven­diquent de la branche ar­mée du MHP, le par­ti ul­tra­na­tio­na­liste turc. De quoi in­quié­ter les au­to­ri­tés. En­quête.

Cet été, à Lyon, une es­couade de jeunes Fran­co-Turcs s’est illus­trée dans des échauf­fou­rées lors d’une ma­ni­fes­ta­tion proar­mé­nienne. Ils se re­ven­di­quaient des Loups gris, la branche ar­mée du MHP, le par­ti ul­tra­na­tio­na­liste turc. De quoi in­quié­ter les au­to­ri­tés fran­çaises. En­quête.

De sa voix rauque, Ah­met Ce­tin, vi­sage glabre bar­ré d'une im­po­sante mous­tache, lance à ses par­ti­sans : « Nous ne connais­sons pas la peur ! Nous sommes les sol­dats des mon­tagnes ! Je suis le com­man­do turc ! » Le groupe d'une cin­quan­taine d'in­di­vi­dus ras­sem­blés der­rière le jeune Fran­co-Turc de 23 ans, pour cer­tains ca­gou­lés, re­prend en choeur ses pa­roles. Sur la vi­déo pos­tée sur les ré­seaux so­ciaux par Ce­tin lui-même, on les voit réa­li­ser un même signe avec leurs doigts : le pouce, le ma­jeur et l'an­nu­laire joints, l'in­dex et l'au­ri­cu­laire dres­sés pour for­mer le pro­fil et les oreilles d'un loup. Loin d'être ano­din, ce geste est le sym­bole de ral­lie­ment des Loups gris, une or­ga­ni­sa­tion pa­ra­mi­li­taire turque rat­ta­chée aux ul­tra­na­tio­na­listes du Par­ti d'ac­tion na­tio­na­liste (MHP). Des images tour­nées le 24 juillet, à Dé­cines-Char­pieu, une com­mune de 28 000 âmes si­tuée au nord-est de Lyon, peu avant que la bande de Ce­tin ne tente d'at­ta­quer une ma­ni­fes­ta­tion proar­mé­nienne. Dans une autre vi­déo, lors d'un di­rect sur Ins­ta­gram, Ah­met Ce­tin ex­horte cette fois les Turcs de France à s'or­ga­ni­ser : « Sur Pa­ris, sur Stras­bourg, on nous ap­pelle en ren­fort. Où on va ? Dé­jà, vous n'êtes pas réunis, vous n'êtes pas sou­dés, vous n'êtes pas un groupe. » Crâ­ne­ment, il dé­clare aus­si : « Que le gou­ver­ne­ment [turc] me donne une arme et 2 000 € et je fe­rai ce qu'il y a à faire où que ce soit en France », re­gret­tant qu'à Mar­seille les Ar­mé­niens puissent « ma­ni­fes­ter de­vant le consu­lat turc ». Une lo­gor­rhée qui in­quiète et in­ter­roge : le jeune père de fa­mille et ses ca­ma­rades consti­tuent-ils vrai­ment l'avant-garde des Loups gris en France ?

Le 17 sep­tembre, de­vant les juges du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Bourg-en-Bresse (Ain), Ah­met Ce­tin, pour­sui­vi pour « in­ci­ta­tion à la haine », a joué les in­gé­nus. Niant tout ap­pel à la vio­lence, il a ex­pli­qué que ses pa­roles sur l'ar­gent et l'arme étaient une ma­nière de sou­li­gner qu'il n'était jus­te­ment « pas un fonc­tion­naire de l'État turc ré­mu­né­ré à or­ga­ni­ser des ma­ni­fes­ta­tions ». Mieux, il a ré­fu­té toute ap­par­te­nance au mou­ve­ment des Loups gris, et ce, mal­gré les nom­breuses pho­tos pu­bliées sur In­ter­net le mon­trant far­dé de la par­faite pa­no­plie de ces mi­li­tants ul­tra­na­tio­na­listes, mous­tache et signe de ral­lie­ment à l'ap­pui. Pis, sur l'une d'entre elles, on le voit se re­cueillir sur la tombe d'Ab­dul­lah Çat­li. Ori­gi­naire comme Ce­tin de Nev­se­hir, en Tur­quie, Çat­li, tra­fi­quant de drogue et d'armes no­toire, a été l'un des pa­trons des Loups gris dans les an­nées 19801990. Il est mort dans un ac­ci­dent de voi­ture en 1996. Deux ans plus tard, un rap­port d'en­quête ré­vè­lait l'im­pli­ca­tion d'Ab­dul­lah Çat­li dans de nom­breuses af­faires

d’as­sas­si­nat politique, no­tam­ment contre des per­son­na­li­tés kurdes. Des opé­ra­tions me­nées en lien avec des agents des ser­vices de ren­sei­gne­ments ci­vil et mi­li­taire turcs. Il fi­gu­rait éga­le­ment par­mi les ac­cu­sés dans la ten­ta­tive d’as­sas­si­nat contre Jean-Paul II… Des ad­mi­ra­tions loin d’être ras­su­rantes. Pour les pro­pos te­nus, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique a re­quis contre Ce­tin six mois de pri­son avec sur­sis, la pri­va­tion du droit d’éli­gi­bi­li­té pen­dant cinq ans et 2 000 € d’amende. La dé­ci­sion se­ra ren­due le 5 no­vembre. Quant à la réa­li­té de l’or­ga­ni­sa­tion des Loups gris, la ques­tion est prise très au sé­rieux par l’État fran­çais. D’au­tant qu’Ah­met Ce­tin, an­cien pré­sident de Co­jep France Jeu­nesse (Con­seil pour la jus­tice, l’éga­li­té et la paix) et can­di­dat aux lé­gis­la­tives en 2017 du Par­ti éga­li­té et jus­tice (proche du pré­sident turc Er­do­gan), n’en était pas à son coup d’es­sai. En 2018, il avait par­ti­ci­pé à un ras­sem­ble­ment de­vant le consu­lat de Tur­quie à Lyon pour le « pro­té­ger » d’at­taques de mi­li­tants kurdes.

Se­lon nos in­for­ma­tions, après les in­ci­dents de Dé­cines-Char­pieu, les ser­vices de ren­sei­gne­ment se sont lan­cés à la pêche à l’in­fo pour es­sayer d’en sa­voir plus sur la pré­sence de ce mou­ve­ment en France. Ce que nous confirme Agit Po­lat, porte-pa­role du Con­seil dé­mo­cra­tique kurde en France : « Des agents de la di­rec­tion du ren­sei­gne­ment de la pré­fec­ture de po­lice sont ve­nus nous voir. Ils s’in­quié­taient de la tour­nure des évé­ne­ments cet été et vou­laient re­cueillir d’éven­tuelles in­fos. » Et, se­lon le Kurde, les au­to­ri­tés au­raient bien rai­son de s’in­quié­ter. « Les Loups gris sont l’un des pi­liers des basses oeuvres des ser­vices se­crets turcs. Même en France », ex­plique-t-il. Dans la nuit du 9 au 10 jan­vier 2013, trois mi­li­tantes de la cause kurde furent as­sas­si­nées dans un ap­par­te­ment en plein coeur de Pa­ris. L’en­quête fran­çaise ré­vé­le­ra les liens entre le prin­ci­pal sus­pect, Ömer Gü­ney, un tren­te­naire d’ori­gine turque, et le MIT, le ser­vice de ren­sei­gne­ment turc. Elle mon­tre­ra éga­le­ment que Gü­ney, qua­li­fié par ses proches d’« ul­tra­na­tio­na­liste », se pré­sen­tait lui-même comme un Loup gris.

« Dans de nom­breux pays eu­ro­péens, comme l’Al­le­magne, les Loups gris sont très or­ga­ni­sés. Ils ont des mos­quées et des ca­fés dans les­quels ils se re­trouvent et re­crutent. En France, ils ne semblent pas pour le mo­ment en être ar­ri­vés là », ajoute Agit Po­lat. Un constat que par­tage Jules Boyad­jian, le pré­sident du Co­mi­té de dé­fense de la cause ar­mé­nienne (CDCA), tout en y ap­por­tant une nuance : « C’est ef­fec­ti­ve­ment la pre­mière fois de­puis très long­temps que nous as­sis­tons à un tel ras­sem­ble­ment de Loups gris. Le der­nier date de 2006, ils s’étaient réunis pour contes­ter la dé­ci­sion de la mu­ni­ci­pa­li­té de Lyon d’édi­fier un mé­mo­rial du gé­no­cide ar­mé­nien de 1915. » Ce­pen­dant, le CDCA a sai­si le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, dès le len­de­main des évé­ne­ments de Dé­cines-Char­pieu, pour faire dis­soudre les Loups gris comme « grou­pe­ment de fait ».

Car, of­fi­ciel­le­ment, en France, les Loups gris n’ont pas d’exis­tence en tant qu’or­ga­ni­sa­tion.

Iden­ti­taire et idéo­lo­gique

« Il n’y a pas vrai­ment d’or­ga­ni­sa­tion des Loups gris, c’est avant tout quelque chose d’iden­ti­taire et d’idéo­lo­gique. Nous sommes mu­sul­mans et pan­tur­quistes, c’est-à-dire pour la réu­nion de tous les peuples tur­co­phones dans la Tur­quie. Pour ré­su­mer, les Loups gris, c’est la dé­fense du peuple turc, de la Tur­quie et de l’is­lam. Mais pas l’is­lam de l’Ara­bie saou­dite ou du Qa­tar ! Non, l’is­lam turc », confie un jeune Fran­co-Turc de 17 ans se re­ven­di­quant de cette mou­vance. Il ra­conte d’ailleurs n’avoir ja­mais ren­con­tré des per­sonnes par­ta­geant ses idées dans la vraie vie, mis à part dans sa fa­mille. L’es­sen­tiel de ses dis­cus­sions, avec des jeunes le plus sou­vent, se fait sur les ré­seaux so­ciaux. Et pour se re­con­naître entre eux, ils in­tègrent dans leur bio, en plus d’un dra­peau turc, une tête de loup. Ce qui laisse à pen­ser que les Loups gris sont, en France, en­core à l’état em­bryon­naire. Reste que, sur les ré­seaux so­ciaux, le jeune homme écri­vait au su­jet des échauf­fou­rées de cet été : « Sa­chez bien une chose, les Loups gris qui sont ve­nus à Dé­cines, c’est qu’une par­tie du groupe. Les plus dan­ge­reux sont les plus dis­crets. » n

SYM­BOLE DE RAL­LIE­MENT Le grou­pus­cule pa­ra­mi­li­taire se re­con­naît grâce à ce signe : le pouce, le ma­jeur et l’an­nu­laire joints, l’in­dex et l’au­ri­cu­laire dres­sés pour for­mer le pro­fil et les oreilles d’un loup. Ci-des­sus, à Dé­cines-Char­pieu, dans la ban­lieue de Lyon, le 24 juillet, peu avant la ten­ta­tive d’at­taque d’une ma­ni­fes­ta­tion ar­mé­nienne.

“JE SUIS LE COM­MAN­DO TURC”, pro­clame, sur les ré­seaux so­ciaux, Ah­met Ce­tin, pour­sui­vi pour “in­ci­ta­tion à la haine”. Ci-des­sus, se re­cueillant sur la tombe d’Ab­dul­lah Çat­li, l’un des pa­trons des Loups gris dans les an­nées 1980-1990, soup­çon­né no­tam­ment d’avoir as­sas­si­né des per­son­na­li­tés kurdes. Of­fi­ciel­le­ment, en tant qu’or­ga­ni­sa­tion, les Loups gris n’ont pas d’exis­tence en France.

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