DETTE PU­BLIQUE : N’ES­PÉ­RONS RIEN DE LA MA­GIE !

Nous nous en­det­tons de plus en plus et, même à taux zé­ro, c’est un pro­blème qu’au­cune “an­nu­la­tion” ou autre tour de passe-passe ne peut ré­gler à notre place.

Marianne Magazine - - Agora Tribune - PAR PHI­LIPPE MA­NIÈRE

La dette pu­blique, pen­dant long­temps consi­dé­rée comme un non­su­jet par les po­li­tiques et les mé­dias alors qu’elle ga­lo­pait, a fi­na­le­ment fait ir­rup­tion dans le dé­bat pu­blic fran­çais. Mais, cu­rieu­se­ment, c’est sur le mode as­sez ba­roque de sa sup­pres­sion pure et simple que beau­coup en parlent au­jourd’hui. L’ar­gu­ment est en gros le sui­vant : nous avons dû nous en­det­ter pour les meilleures rai­sons du monde (la der­nière en date étant la crise du Co­vid-19), au­jourd’hui, cette dette nous en­nuie, an­nu­lons-la ! Idée gé­niale – au point qu’on se de­mande pour­quoi on n’y a pas pen­sé plus tôt : vrai­ment, quelle fâ­cheuse ha­bi­tude que de rem­bour­ser ses dettes, et que d’ar­gent avons-nous di­la­pi­dé par le pas­sé à le faire !

Une plaie à soi­gner

La vé­ri­té est que l’an­nu­la­tion de la dette est im­pos­sible. Pas­sons ra­pi­de­ment sur les ar­gu­ments mo­raux et ju­ri­diques (« Pac­ta sunt ser­van­da ») : ils n’in­té­ressent guère les « éco­no­mistes » ré­vo­lu­tion­naires qui voient en la ré­pu­dia­tion de la pa­role don­née une simple op­tion par­mi d’autres. Exa­mi­nons donc la ques­tion d’un point de vue égoïste. D’abord, un em­prun­teur qui ne rem­bourse pas est im­mé­dia­te­ment mar­qué du sceau de l’in­fa­mie : qui peut s’ima­gi­ner que les dé­ten­teurs de ca­pi­taux, s’ils ont un doute sur le fait qu’on leur ren­dra leur bel et bon ar­gent, conti­nue­ront à nous le confier ? Soit nous ne pour­rons plus em­prun­ter, soit ce se­ra à un coût pro­hi­bi­tif. Or, faute d’ar­gent frais pour re­nou­ve­ler la dette qui ar­rive à échéance, il nous fau­drait nous ser­rer la cein­ture, et pas qu’un peu. Pen­dant les sept ans que les mar­chés ont mis à « ou­blier » qu’elle avait fait dé­faut, la Grèce a dû cruel­le­ment ré­duire ses bud­gets so­ciaux et le trai­te­ment des fonc­tion­naires. Est-ce vrai­ment ce que l’on veut ?

En­suite, on ou­blie trop sou­vent qu’un quart de notre dette pu­blique est en fait entre les mains des mé­nages fran­çais (sou­vent via leurs contrats d’as­su­rance vie). Si bien que, en cas d’an­nu­la­tion, c’est… nous tous qui perdrions du jour au len­de­main la bagatelle de 500 mil­liards d’eu­ros ! Pas de pro­blème, ré­pondent les par­ti­sans de l’an­nu­la­tion : rem­bour­sons les mé­nages, voire les grands in­ves­tis­seurs pour ne pas les dé­goû­ter, mais pas la BCE (Banque cen­trale eu­ro­péenne) – qui dé­tient près de 20 % de notre stock de dette –, puis­qu’elle n’a pas les mêmes at­tentes que les autres prê­teurs. D’in­nom­brables ob­jec­tions ju­ri­diques (rup­ture de l’éga­li­té entre les créan­ciers) et di­plo­ma­tiques (bon cou­rage pour vendre à nos voi­sins ce tour de passe-passe qui re­quer­rait un amen­de­ment des trai­tés eu­ro­péens !) rendent hau­te­ment im­pro­bable un tel trai­te­ment sé­lec­tif. Mais, sur­tout, même si nous y par­ve­nions, nous fe­rions là en­core un trou dans nos propres poches : ce sont les États de l’eu­ro­zone qui pos­sèdent la BCE et, donc, se par­tagent, en termes de bi­lan, ses gains comme ses pertes. Quel bé­né­fice y a-t-il à ré­duire la dette ici, pour la voir ré­ap­pa­raître là ? Au­cun, évi­dem­ment.

La dette pu­blique n’est pas un caillou dans la chaus­sure qu’il suf­fi­rait de re­ti­rer pour pou­voir mar­cher comme avant. C’est une plaie pu­ru­lente qu’il faut soi­gner et ci­ca­tri­ser. Com­ment ? En dé­pen­sant moins et, sur­tout, en re­nouant avec la com­pé­ti­ti­vi­té, mère de cette crois­sance qui, seule, peut al­lé­ger le far­deau de l’en­det­te­ment. Il n’y a pas de ma­gie en ma­tière de fi­nances pu­bliques. n

EN CAS D’AN­NU­LA­TION, C’EST… NOUS TOUS QUI PERDRIONS DU JOUR AU LEN­DE­MAIN LA BAGATELLE DE 500 MIL­LIARDS D’EU­ROS !

PHI­LIPPE MA­NIÈRE, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut Mon­taigne de 2004 à 2006, est pré­sident du ca­bi­net Vae So­lis Com­mu­ni­ca­tions. Il vient de pu­blier le Pan­go­lin et l’ISF, aux Éd. de l’Ob­ser­va­toire.

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