Nées gar­çons

Che­veux longs, Bar­bie et robes obli­ga­toires ! Léo­nie et Ga­briel­la n’ont que faire des po­lé­miques sur les cli­chés et l’in­éga­li­té des genres. Filles à deux cents pour cent, elles sont pour­tant nées gar­çons.

Marie Claire Enfants - - SO­CIÉ­TÉ - Par Ju­liette Erhel Photos Ca­mille Ma­lis­sen

C’est l’heure de la sieste à Ru­mil­ly. Tout semble en­dor­mi dans la pe­tite ville de Haute-Sa­voie, si ce n’est la bande d’ir­ré­duc­tibles têtes blondes de Faye et Ben­ja­min. Cam­pés sur le ca­na­pé du sa­lon, Cla­ra (8 ans), Léo­nie (6 ans), Na­than (4 ans) et Alé­zia (presque 2 ans) ne semblent pas vou­loir s’avouer vain­cus face au som­meil. Si­tôt la per­mis­sion de se chan­ger ac­cor­dée en rai­son de la mé­téo clé­mente du dé­but d’après-mi­di, les deux aî­nées s’en­volent dans leur chambre entre deux rires pour en­fi­ler les robes si convoi­tées.

Ce mo­ment de joie ul­time pour les deux fillettes a une si­gni­fi­ca­tion toute par­ti­cu­lière pour Léo­nie. À l’école, elle n’a pas – en­core – l’au­to­ri­sa­tion de por­ter des robes, ni même des jupes ou des bar­rettes. Léo­nie est née gar­çon. Il ya en­core quelques mois, elle s’ap­pe­lait Evan et in­quié­tait beau­coup ses pa­rents. Tur­bu­lent, violent – par­ti­cu­liè­re­ment en­vers sa toute pe­tite soeur – et au­to­des­truc­teur, Evan était sui­vi, sans suc­cès, dans le centre mé­di­co-psy­cho­lo­gique in­fan­to-ju­vé­nile de sa ville où l’on pré­co­ni­sait alors de l’em­me­ner en hô­pi­tal psy­chia­trique : une so­lu­tion évi­dem­ment ju­gée in­ac­cep­table pour ses pa­rents. C’est à sa grand-mère pa­ter­nelle que le pe­tit gar­çon en souf­france fi­nit par confier : « Je suis une fille et je veux m’ap­pe­ler Léo­nie. » Il a à peine 5 ans et ce que ses pa­rents prennent d’abord pour une lu­bie est loin d’être une pa­role en l’air. Lors d’un repas par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vant, Faye et Ben­ja­min fi­nissent par cé­der et ac­cordent à l’en­fant le droit de se chan­ger « en fille ». De re­tour à table, Léo­nie est trans­fi­gu­rée. Se­reine et obéis­sante, du moins au­tant qu’un en­fant peut l’être, elle semble en­fin avoir fait la paix avec elle-même. De­puis cet épi­sode mar­quant, toute la fa­mille a choi­si d’ac­com­pa­gner Léo­nie dans son che­mi­ne­ment. Elle est au­jourd’hui sui­vie à Gre­noble par une spé­cia­liste de la dys­pho­rie de genre qui s’étonne à chaque ren­contre de la dé­ter­mi­na­tion de l’en­fant.

Léo­nie est, en ef­fet, par­ti­cu­liè­re­ment pré­coce. Pé­do­psy­chiatre, le doc­teur Ma­rie-France Le Heu­zey est l’une des spé­cia­listes de la dys­pho­rie de genre de l’hô­pi­tal Ro­bert-De­bré, où une an­tenne dé­diée, com­po­sée d’en­do­cri­no­logues et de psy­chiatres, a été créée spé­cia­le­ment pour les jeunes pa­tients. Elle se fé­li­cite du dé­ve­lop­pe­ment d’un ré­seau de spé­cia­listes à Pa­ris et dans quelques villes de pro­vince per­met­tant de trai­ter des de­mandes de plus en plus nom­breuses, mais ne dé­nombre dans ses consul­ta­tions que de très rares cas de jeunes en­fants de l’âge de Léo­nie. Il faut pré­ci­ser qu’en France, il a fal­lu at­tendre 2013 pour que les mi­neurs soient pris en charge et ac­com­pa­gnés sur un plan psy­cho­lo­gique et hor­mo­nal dans leur dé­marche. Si, dans les pays les plus en avance sur cette ques­tion du trans­genre tels que les Pays-Bas ou le Ca­na­da, les en­fants en souf­france sont ac­com­pa­gnés dès le plus jeune âge pour faire leur « tran­si­tion so­ciale » – ou changement de pré­nom et d’ap­pa­rence pu­blique – cer­tains spé­cia­listes fran­çais pré­co­nisent d’at­tendre l’aube de la pu­ber­té en rai­son d’un fort taux de « dé­sis­te­ment » des pe­tits. Se­lon les statistiques, seuls 20 % des en­fants nés gar­çons et 50 % des en­fants nés filles per­sis­te­raient dans leur vo­lon­té de chan­ger de sexe, alors que tous les autres fi­ni­raient par se ré­trac­ter. Une tran­si­tion so­ciale trop pré­coce ne se­rait donc pas dans l’in­té­rêt des nom­breux « dé­sis­tants ».

À 15 ans, Ga­briel­la semble, quant à elle, au moins aus­si dé­ter­mi­née que Léo­nie. Avant de faire son ap­pa­ri­tion au sa­lon, elle a pas­sé de longues mi­nutes à se pré­pa­rer dans sa chambre : ma­quillage, robe, ta­lons com­pen­sés, la jeune fille, mal­gré une évi­dente timidité, a te­nu à faire une en­trée remarquée afin qu’il ne sub­siste au­cun doute sur son iden­ti­té. As­pi­rante

« En France, il a fal­lu at­tendre 2013 pour que les mi­neurs soient pris en charge et ac­com­pa­gnés sur un plan psy­cho­lo­gique et hor­mo­nal dans leur dé­marche. »

sty­liste et man­ne­quin, fan de mode et des­si­na­trice ac­com­plie, l’ado­les­cente, née Ga­briel, est sui­vie de­puis un an par l’équipe de l’hô­pi­tal Ro­bert-De­bré. Après la dé­ci­sion col­lé­giale des psy­chiatres et en­do­cri­no­logues du ser­vice que re­quiert le pro­to­cole, elle s’est vu reconnaître le droit à re­ce­voir le trai­te­ment pour en­ta­mer sa trans­for­ma­tion. Sous l’ef­fet d’hor­mones qui bloquent sa pu­ber­té et em­pêchent, entre autres, sa pi­lo­si­té ou sa mus­cu­la­ture de se dé­ve­lop­per, la jeune fille doit en­core pa­tien­ter quelques mois avant les cross hor­mones fé­mi­nines qui achè­ve­ront de mo­di­fier sa sil­houette. Il fau­dra qu’elle at­tende ses 18 ans pour se po­ser la ques­tion de l’opé­ra­tion chi­rur­gi­cale qui mo­di­fie­ra ses or­ganes gé­ni­taux. Dou­lou­reuse, lourde, l’in­ter­ven­tion ne fait, à ce jour, pour elle, au­cun doute : « Je me sens dé­jà mieux au­jourd’hui, mais je ne se­rai vrai­ment bien que quand j’au­rai un vrai corps de fille, c’est ce que je suis de­puis tou­jours. » De­puis toute pe­tite, « Ga­by », comme conti­nuent de l’ap­pe­ler ses pa­rents, a tou­jours eu une ap­pé­tence pour les « trucs » de filles. Col­lec­tion de Bar­bie et ob­ses­sion du rose dès l’âge de 3 ou 4 ans : sa mère ne se sou­vient pas avoir « ti­qué » si ce n’est pour pro­té­ger son en­fant contre les mo­que­ries, quand Ga­by a ré­cla­mé de mettre ses chaus­sons roses pour en­trer à l’école. Lorsque Ga­briel­la s’est ré­vé­lée à l’âge de 12 ans, ce­la n’a donc été une sur­prise pour per­sonne mais bien une source de re­mise en ques­tion pour sa ma­man. « Je me suis tout de suite sen­tie cou­pable : j’avais tou­jours vou­lu une fille. Lorsque j’étais en­ceinte de Ga­by, j’ai beau­coup pleu­ré quand on m’a an­non­cé que c’était un gar­çon. »

Faye, la ma­man de Léo­nie, avoue avoir très vite sen­ti « quelque chose de bi­zarre » alors même que son bé­bé était un nou­veau-né : « Il n’avait que quelques se­maines et je di­sais à mon ma­ri qu’Evan se­rait gay… »

Si, à ce jour, la mé­de­cine n’ex­plique pas le phé­no­mène trans­genre, le doc­teur Le Heu­zey reste très pru­dente à ce su­jet et évoque une com­bi­nai­son de fac­teurs gé­né­tiques – comme un do­sage anor­mal d’hor­mones mâles ou fe­melles au mo­ment de la gros­sesse – et de causes en­vi­ron­ne­men­tales – comme, par exemple, la psy­cho­lo­gie des pa­rents. Quoi qu’il en soit, et même si des cher­cheurs conti­nuent de me­ner des études, la po­si­tion des mé­de­cins à Ro­bert-De­bré ou à la Sal­pê­trière n’est pas tant de s’in­ter­ro­ger sur le « pour­quoi » que sur le « comment » ve­nir en aide à ces en­fants. Le terme an­cien de « dys­pho­rie », re­te­nu ré­cem­ment dans les clas­si­fi­ca­tions mé­di­cales, vient rem­pla­cer la no­tion de « trouble », ou di­sor­der en an­glais, pour mettre l’ac­cent sur la souf­france des jeunes : l’in­ter­ven­tion des psy­chiatres dans le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion a ain­si pour but de trai­ter la dé­tresse en­gen­drée par la dys­pho­rie et non le fait d’être trans­genre qui, en soit, n’est plus consi­dé­ré comme une pa­tho­lo­gie.

An­goisses, dé­pres­sions et dé­primes sont mal­heu­reu­se­ment des maux fré­quents chez les jeunes trans­genres qui, en plus de ne pas sup­por­ter leur en­ve­loppe cor­po­relle, doivent faire face à l’in­com­pré­hen­sion de leurs pairs. Avec la bé­né­dic­tion d’équipes en­sei­gnantes et pé­da­go­giques très ou­vertes et bien­veillantes, Léo­nie et Ga­briel­la ont en­ta­mé leurs tran­si­tions so­ciales à l’école, en dou­ceur et sous cer­taines condi­tions. En classe, Léo­nie porte tou­jours le pré­nom d’Evan, elle est tou­te­fois au­to­ri­sée à por­ter des tu­niques et autres vê­te­ments de filles, à l’ex­clu­sion des robes et des jupes qui de­vront at­tendre son en­trée en CP. Dans la liste d’ap­pel, Ga­briel s’est mu­té en Ga­briel­la de­puis le dé­but de l’an­née, et la jeune fille a le droit de s’ha­biller comme toutes les ados de son âge, dans la li­mite de ce que peut to­lé­rer un col­lège pri­vé. C’est au mo­ment où la cloche sonne que les choses se com­pliquent. So­li­taire, Léo­nie a très peu d’amis dans la cour de ré­cré, et pour cause : cer­tains pa­rents ont in­ter­dit à leurs en­fants de jouer « avec ça ». Ga­briel­la, si elle n’est pas har­ce­lée, se plaint d’être trop sou­vent seule et de n’avoir per­sonne à qui se confier. Les deux filles at­tendent avec im­pa­tience la pro­chaine an­née sco­laire : ren­trant res­pec­ti­ve­ment à l’école élé­men­taire et au ly­cée, Léo­nie et Ga­briel­la vont pou­voir, en chan­geant d’éta­blis­se­ment, lais­ser der­rière elles toute am­bi­guï­té quant à leur iden­ti­té. Ad­mises dans leurs nou­velles écoles en tant que filles à part en­tière, elles pour­ront s’af­fir­mer face à des ca­ma­rades igno­rant tout de leur pas­sé.

« J’ai tou­jours été une fille, c’est juste qu’il y a eu un pro­blème au mo­ment de la nais­sance. »

En fa­mille, c’est à la fois plus simple et plus com­pli­qué : les deux filles ont beau être ai­mées, sou­te­nues et ac­com­pa­gnées au­tant que ce­la est pos­sible, elles ne pour­ront ja­mais ef­fa­cer les mé­moires de leurs proches. « J’ai tou­jours été une fille, c’est juste qu’il y a eu un pro­blème au mo­ment de la nais­sance. » L’évi­dence pour Ga­briel­la n’est pas une vé­ri­té for­cé­ment fa­cile à di­gé­rer pour ses pa­rents, et en­core moins pour Emi­ly, sa jeune soeur de 9 ans. Le sur­nom « Ga­by » per­met d’évi­ter de se trom­per de pré­nom, mais les confu­sions entre les pro­noms « il » et « elle » res­tent fré­quentes. Et les murs du sa­lon, ha­billés d’in­nom­brables photos de fa­mille, de­meurent ha­bi­tés par le sou­rire fi­gé et un peu nos­tal­gique du pe­tit Ga­briel. Avec Léo­nie, Cla­ra – de deux ans son aî­née – se fé­li­cite d’avoir ga­gné une pe­tite soeur avec la­quelle elle peut jouer, échan­ger des vê­te­ments ou se cha­mailler à loi­sir. La pi­lule est plus dif­fi­cile à ava­ler pour Na­than qui se re­trouve seul gar­çon au mi­lieu d’une fra­trie de filles. Sui­vi à titre per­son­nel par la même psy­cho­logue que sa soeur, Na­than s’ex­prime en outre de­vant une thé­ra­peute de groupe qui re­çoit ré­gu­liè­re­ment toute la fa­mille.

Sui­vi mé­di­cal lourd, ac­com­pa­gne­ment psy­cho­lo­gique in­dis­pen­sable : les dé­marches mul­tiples et fas­ti­dieuses vont de pair avec de dou­lou­reuses com­pli­ca­tions ad­mi­nis­tra­tives. Si les chan­ge­ments de pré­noms de Léo­nie et Ga­briel­la sont en cours, grâce à une ré­cente cir­cu­laire per­met­tant à la mai­rie du lieu de ré­si­dence d’opé­rer di­rec­te­ment la mo­di­fi­ca­tion, les men­tions des sexes obéissent à des lois beau­coup plus ri­gides et ne pour­ront être mo­di­fiées qu’après leur ma­jo­ri­té et sur dé­ci­sion des tri­bu­naux.

Dans leurs par­cours se­més d’em­bûches, Léo­nie comme Ga­briel­la ont la chance d’être en­tou­rées par des fa­milles ai­mantes et des pro­fes­sion­nels ou­verts et bien­veillants. En France, les men­ta­li­tés peinent en­core à évo­luer et il reste ex­trê­me­ment dif­fi­cile pour les jeunes trans­genres de se construire un ave­nir dans la so­cié­té tant le su­jet conti­nue à cho­quer, ou du moins à dé­ran­ger…

Pause com­plice dans le quo­ti­dien des deux soeurs Emi­ly et Ga­briel­la.

Léo­nie et Cla­ra : les deux in­sé­pa­rables.

Toute la fa­mille unie pour sou­te­nir Léo­nie.

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