Qua­sar, gon­flé à bloc

IN­GÉ­NIEUR, IN­VEN­TEUR, PROVOCATEUR, RÉ­VO­LU­TION­NAIRE UTOPISTE, QUA­SAR KHANH FUT LE PLUS GON­FLÉ DES DE­SI­GNERS DU POP-AGE. DÉ­CÉ­DÉ EN 2016, APRÈS LA RÉ­TROS­PEC­TIVE “POPVILLE”, UN GROS LIVRE NOIR LUI EST CONSA­CRÉ CHEZ AL­BIN MICHEL. ABC D’UNE TRA­JEC­TOIRE FULGURAN

Marie Claire Maison - - Contents - Par PIERRE LÉONFORTE

Ae­ros­pace C’est en 1967 que Qua­sar créa la pre­mière ligne de mo­bi­lier gon­flable dont la mise au point a ré­cla­mé 350 000 francs et pour la­quelle il a fon­dé une firme. Lo­go orange/noir, gamme com­plète – “Sa­tel­lite”, “Ap­po­lo”, “Ve­nus”, “Plu­ton”, “Ju­pi­ter” + ver­sions ba­by + lu­mi­naires : l’Ae­ros­pace Collection se­ra ex­po­sée en 1968 aux Arts dé­co­ra­tifs tan­dis que le pre­mier ca­ta­logue ju­mel­le­ra sa sor­tie avec celle du film de Stan­ley Ku­brick, “2001, L’odys­sée de l’es­pace” où fi­gurent, soit dit en pas­sant, les sièges d’Oli­vier Mourgue. Pro­duits à Mon­treuil au rythme de 1000 pièces par mois, com­mer­cia­li­sés via la mai­son Hugues Chevalier, les gon­flables de Qua­sar cassent la ba­raque. Pro­po­sés en trans­pa­rent, bleu, rouge, jaune, gris fu­mé, c’est en orange qu’ils se vendent le plus, pop-époque oblige. À New York, Bloo­ming­dale’s les ex­pose dans ses Mo­del Rooms. À Hol­ly­wood, les stars en pis­cine ne jurent que par les “French Fla­tables”. Trois fois plus épais qu’un ba­nal ma­te­las gon­flable de plage, il ar­rive hé­las à ces gon­flables, li­vrés à plat avec kit de ré­pa­ra­tion, de se dé­gon­fler à l’im­pro­viste. Coup de pompe fa­tal aux ventes.

Ci­né­ma Spec­ta­cu­laire, le mo­bi­lier gon­flable de Qua­sar ne pou­vait pas lou­per le coche du ci­né­ma. En 1968, le dé­co­ra­teur Agos­ti­no Pace l’uti­li­sa pour meu­bler la chambre “étouf­fante” de Chloé dans la adap­ta­tion du ro­man de Bo­ris Vian, “L’écume des jours”, réa­li­sée par Charles Bel­mont. En 1969, c’est Gé­rard Ou­ry, flai­rant le po­ten­tiel ga­guesque de ces fau­teuils gon­flables, qui les uti­li­se­ra pour la fa­meuse scène de la pis­cine dans “Le Cer­veau”, avec Da­vid Ni­ven, Eli Wal­lach et un ci­gare écra­sé sur l’ac­cou­doir. Pchiiit!

De­si­gn, etc. Il n’y a pas que l’Ae­ros­pace Collection. Il y au­ra aus­si l’aven­ture-plexy. Puis la collection de mo­bi­lier en mousse po­ly­es­ter bi-den­si­té à as­pect ve­lou­té. Cette an­ti-trans­pa­rence mo­no­bloc opaque se­ra un suc­cès com­mer­cial. Qua­sar mul­ti­plia pour ce­la les struc­tures : fon­dée fin 1972, CBZ Qua­sar du­re­ra jus­qu’en 1975. Trois ans au­pa­ra­vant, un jeune de­si­gner pro­met­teur y a fait ses presque-dé­buts : Phi­lippe Starck. Qua­sar, lui, était dé­jà par­ti ailleurs.

Em­ma­nuelle K. Née en 1937, Em­ma­nuelle était man­ne­quin chez Ba­len­cia­ga et chez Gi­ven­chy quand elle ren­con­tra Qua­sar. Leur ma­riage au­ra lieu en dé­cembre 1957. Ses pre­miers mo­dèles des­si­nés au dé­but des an­nées 1960 fe­ront mouche au Prin­temps, chez Do­ro­thée Bis, chez Pierre d’Al­by. Pion­nière du prêt-à-por­ter, col­la­bo­rant avec Ca­cha­rel, Em­ma­nuelle K. ini­tie­ra la marque Em­ma Ch­ris­tie, puis maille­ra avec suc­cès Le Bis­trot du Tri­cot. Adu­lée en Ita­lie où Mis­so­ni, Kri­zia et Max Ma­ra s’ar­rachent ses ta­lents, elle lan­ce­ra sa propre marque en 1971 après avoir par­ti­ci­pé à l’ex­pé­rience Créa­teurs & In­dus­triels. Sym­bo­li­sée par ses fa­meuses gi­ga-lu­nettes des­si­nées avec Pierre Mar­ly, l’op­ti­cien des stars, sa mai­son se­ra l’une des plus flo­ris­santes des an­nées 1970 à 1990. Best sel­lers : les jupes-cu­lottes, les dou­dounes, les lu­nettes et les pa­ra­pluies trans­pa­rents. Em­ma­nuelle et Qua­sar Khanh di­vor­ce­ront en 1983. Em­ma­nuelle Khanh est dé­cé­dée en fé­vrier 2017. 2F amille Ar­ri­vé à Pa­ris en 1949 avec sa mère, Qua­sar vé­cut son ado­les­cence à Sceaux. Étu­diant, il se­ra hé­ber­gé à la Ci­té uni­ver­si­taire, pa­villon du Viet­nam. Puis il loue­ra une chambre meu­blée bou­le­vard Ras­pail.Ma­rié, père de fa­mille, il ha­bi­te­ra long­temps rue Le Ver­rier, dans le VIe ar­ron­dis­se­ment. En 1975, il achè­te­ra à Garches la cé­lèbre mai­son Ara­kel Nu­bar Bey construite en 1931 par les frères Au­guste et Gus­tave Per­ret. L’adresse : 75, rue du 19-Jan­vier. Un pur ma­ni­feste ar­chi­tec­tu­ral. Là, ayant lais­sé tom­bé la mode et le de­si­gn, Qua­sar écrit des chan­sons, des pièces de théâtre…

Gé­nie ci­vil et naval Khanh fe­ra math sup’ et math spé au ly­cée Saint-Louis, puis en­tre­ra aux Ponts-et-Chaus­sées en 1955 d’où il sor­ti­ra di­plô­mé en gé­nie mé­ca­nique et gé­nie ci­vil. Son pre­mier em­ploi l’en­ver­ra tra­vailler sur les bar­rages où il dé­cou­vri­ra les techniques gon­flables. En 1975, Qua­sar abou­tit au pre­mier con­cept de ba­teaux et avions à ef­fet de sol. En 1988, il lance à Tou­lon la firme Khanh Hy­drair, spé­cia­li­sée dans la concep­tion et la pro­duc­tion de ba­teaux sur cous­sins d’air. Le pre­mier pro­to­type, Hy­drair KM2, se­ra pré­sen­té en 1990. À ses dé­buts, Qua­sar avait ima­gi­né le pro­jet de ville-re­fuge sus­pen­due, Lost Ark, dont le prin­cipe se­ra re­pris (sans lien) pour le film de Ro­land Em­me­rich, “Le jour d’après”.

Livre Pa­rue voi­là quelques se­maines aux édi­tions Al­bin Michel, in­ti­tu­lée “Qua­sar Khanh, De­si­gner Vi­sion­naire”, la mo­no­gra­phie consa­crée à Qua­sar et pré­fa­cée par Phi­lippe Starck et illus­tré par le pho­to­graphe Ben­ja­min Chel­ly, est un ou­vrage à six mains avec textes de Fa­brice Peltier, au­teur de “L’Im­pact du Pack” et de “De­si­gn pour les Nuls”, et co-cu­ra­telle de Marc Mi­ne­ray et Be­noît “Ben” Ra­mo­gni­no. Le pre­mier est aux com­mandes de la Ga­le­rie 4, stand 72 du Mar­ché Dau­phine, aux Puces de Saint-Ouen; le se­cond pi­lote la Vel­vet Ga­le­rie de la rue Gué­né­gaud dans le VIe ar­ron­dis­se­ment pour le Mar­ché Dau­phine. Tous deux sont de grands col­lec­tion­neurs de Qua­sar qu’ils consi­dèrent, in­ta­ris­sables, comme leur de­si­gner-fé­tiche (236 pages).

UNE ICÔNE DE LA POP CULTURE QUI AIME LE LUXE

Modes et tra­vaux Qua­sar fut aus­si créa­teur de mode. Sa pre­mière collection, “ma­ni­feste pour un re­tour à l’éro­tisme sain et aux pro­por­tions na­tu­relles de la femme”, était com­po­sée de robes-co­quilles en ar­gent, la­mé et or “for­mées” par le même joaillier que pour Car­tier. La presse US exulte : in­vi­tés à New York pour le bal April in Pa­ris au Wal­dorf-As­to­ria, Qua­sar et Em­ma­nuelle Khanh posent avec Ni­no Cer­ru­ti. Le se­cond opus de mode se­lon Qua­sar vi­se­ra l’homme et fe­ra un car­ton plein : lan­cée en 1971, pro­duite par Bi­der­mann, com­pre­nant 15 mo­dèles dont le cé­lèbre ca­ban “Ba­kou” ven­dus à plus de 200 000 exem­plaires, la ligne se­ra dif­fu­sée par le ma­ga­sin Brum­mell du Prin­temps.

Mis­so­ni En 1967, Em­ma­nuelle Khanh collabore de­puis un an avec la mai­son de mode ita­lienne Mis­so­ni. La collection prin­temps-été 68 est pré­sen­tée à Mi­lan, dans la pis­cine So­la­ri, oeuvre de l’ar­chi­tecte Ar­ri­go Ar­ri­ghet­ti (1963) avec l’ins­tal­la­tion “Uto­pie Spa­tiale” si­gnée Qua­sar qui a im­mer­gé sa “Mai­son Flot­tante” dans le grand bas­sin. Man­ne­quins en maillots et hommes-gre­nouille font le show. Un ta­bac me­ga-splash.

PPour lexy Qua­sar “le monde est trans­pa­rent”. Mon­té sur vé­rins hy­drau­liques, son sys­tème de sièges mo­du­laires en plexy ther­mo­mou­lé à chaud en forme de U, se­ra dif­fu­sé aux Ga­le­ries Lafayette. Un flop. Trop dur. Qua­sar Nguyen Manh Khanh, dit Qua­sar. Ou le nom d’une ga­laxie très éner­gé­tique dif­fu­sant une source de lu­mière plus in­tense que celle de toutes les étoiles de l’uni­vers. En toute mo­des­tie.

Tu­ture Pre­mier nom: “Lilli­put”, pro­to­ty­pé 3 places sur la base d’une 4L. Deuxième nom: “Le Cube”, cage de verre à 5 places, chas­sis et mé­ca­nique d’une Mi­ni Aus­tin. Mise au point : 200 000 francs. Lan­cé en 1969, “Le Cube” me­su­rait 2 x 1,80 m avec une hau­teur de 1,85 m. Aus­si bap­ti­sée “l’aqua­rium rou­lant” ou “la vé­ran­da à rou­lettes”, clas­sée par le “Time Ma­ga­zine” par­mi les 43 voi­tures mar­quantes de l’his­toire, elle fit même la cou­ver­ture du ma­ga­zine “Adam”. Mi­reille Darc la condui­ra dans “Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas… mais elle cause” (Michel Au­diard, 1970). Pro­duit en An­gle­terre par Uni­ver­sal Po­wer Drives Ltd, puis par Qua­sar-Uni­po­wer, “Le Cube” fut usi­né à 15 exem­plaires. En 2013, le ma­ga­zine “Au­to-Ré­tro” la dé­si­gna comme l’une des 13 au­tos à es­sayer avant de mou­rir.

Viet­nam Né en 1934 à Ha­noï, très tôt or­phe­lin de père, Qua­sar Khanh quit­ta le Viet­nam en 1949 pour s’ins­tal­ler en France. Il re­par­ti­ra y vivre en 1995, s’ins­tal­lant à Ho-Chi-Minh Ville. Sol­li­ci­té à par­tir de 1993 par le mi­nis­tère de la Dé­fence viet­na­mien, il tra­vaille­ra sur plu­sieurs pro­jets dont ce­lui d’un pont en spi­rale re­liant la vieille ville de Ha­noï à l’autre rive du fleuve. Qua­sar s’in­gé­nie­ra aus­si à créer un de­si­gn made-in-Viet­nam ba­sé sur le tra­vail du bam­bou. Il s’es­saie­ra aus­si à la tech­nique an­ces­trale de la fonte d’alu­mi­nium dans le sable, ou­vrage dé­li­cat dé­bou­chant sur la pro­duc­tion de pièces uniques, dont le fau­teuil “Ner­vure”, édi­té sur place par la ga­lé­riste Mi­chèle de Albert. Vi­sant le de­si­gn et le luxe, Qua­sar fonde sur place la so­cié­té Qua­sar Khanh Ltd Viet­nam. Au­pa­ra­vant, il avait ima­gi­né la “Bam­boo­clette”, vé­lo en bam­bou, no­tam­ment ache­té par Lu­cia­no Be­net­ton et aus­si par Kate Moss et John­ny Depp. Dans le livre, Othel­lo Khanh, son fils, ra­conte com­ment étaient fa­bri­qués et ven­dus, di­rec­te­ment dans leur sa­lon, sans sa­bot pour carte bleue, ces vé­los qui sont de­ve­nus col­lec­tors.

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1. Le “Ches­ter­field” en PVC, coll. Ae­ros­pace, 1968. 2. Othel­lo et At­lan­tique sur le fau­teuil “Adam et Ève”, rue Le Ver­rier. 3. Fau­teuil “Sa­tel­lite”, coll. Ae­ros­pace, 1968. 4. Qua­sar pose à cô­té de son pre­mier pro­to­type de ba­teau. 5. Mo­no­gra­phie...

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1 © Ben­ja­min Chel­ly/Coll. Vel­vet Ga­le­rie et Ga­le­rie 47.

© Ben­ja­min Chel­ly / Coll. Vel­vet Ga­le­rie et Ga­le­rie 47. 3 1 1. Qua­sar Khanh de­vant le jeu d’échecs qu’il a des­si­né. 2. Le mo­dèle ori­gi­nal du “Cube”. 3. Le vé­lo en bam­boo “Bam­boo­clette”.

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