LAU­RA­NA : SON FAU­TEUIL, SA BLON­DEUR, SA FORCE

C’était une jeune fille in­sou­ciante qui dé­fi­lait dans les sa­lons de ma­riage jus­qu’à cet ac­ci­dent de la route qui la lie, à 22 ans, à un fau­teuil rou­lant. Mais Lau­ra­na Du­ha­mel conti­nue de vivre et de culti­ver sa co­quet­te­rie. Et a concou­ru au titre de Reine

Marie Claire - - Sommaire - Par Ca­the­rine Du­rand. Photos Ar­naud Du­mon­tier.

C’était le 12 jan­vier 2014. Je n’ou­blie­rai ja­mais cette date. » Ce soir-là, Lau­ra­na, qui adore la fête, part avec ses amis en boîte à Com­piègne. « J’étais as­sise à l’ar­rière de la voi­ture, le conduc­teur a ta­pé le rond-point à grande vi­tesse… plu­sieurs ton­neaux, et c’est le trou noir. » Elle se ré­veille­ra après l’opé­ra­tion, à l’hô­pi­tal d’Amiens. Les autres s’en sont sor­tis sans trop de casse, pas Lau­ra­na : à 22 ans, on lui an­nonce qu’elle est pa­ra­plé­gique, avec 5 % de chance de pou­voir re­mar­cher un jour. « J’ai 22 ans, je ne suis même pas à la moi­tié de ma vie. At­teinte au ni­veau de la poi­trine, j’étais à 1 cm de la tétraplégie… Sur le coup, on se dit : “J’ai eu de la chance !” » Après un mois d’hos­pi­ta­li­sa­tion, une nou­velle vie com­mence : la ré­édu­ca­tion dans un centre spé­cia­li­sé à Saint-Go­bain, dans l’Aisne, pour ren­for­cer les muscles et ap­prendre à vivre en fau­teuil. « C’est très dur. Je fai­sais six heures de sport par jour, alors que du sport, avant, j’avais dû en faire six heures dans ma vie ! (Rire.) Je râ­lais, re­fu­sant de me faire des bras mus­clés comme un bon­homme ! Mais je n’ai rien lâ­ché. J’étais tou­jours pim­pante, bien ma­quillée, et je fai­sais la mus­cu en ta­lons… » Lau­ra­na a une pas­sion dans la vie : la mode. En­fant, elle fait dé­fi­ler ses pou­pées Bar­bie ; jeune fille, elle est man­ne­quin pour des créa­teurs de robes de ma­riée et dé­file dans les sa­lons du ma­riage. « Pe­tits, on me di­sait : “Ton frère, c’est le spor­tif, ta soeur, l’in­tel­li­gence, et toi, la beau­té et le monde des paillettes. Il faut que tu fasses Miss France.” C’est pour ça que je me suis pré­sen­tée à l’élec­tion de la Reine du mu­guet en 2013. » Une tra­di­tion lo­cale, mais aus­si un trem­plin pour les jeunes filles qui rêvent du titre de Miss France de­puis que la Pi­carde Elo­die Gos­suin, ex-Reine du mu­guet, a rem­por­té le titre na­tio­nal en 2001. De retour chez ses pa­rents le 31 dé­cembre der­nier, Lau­ra­na croise l’ani­ma­teur de la soi­rée qui lui fait une pro­po­si­tion sur­pre­nante : « Pour­quoi tu ne te re­pré­sen­te­rais pas ? » Lau­ra­na croit à une blague. « Je lui ai ré­pon­du : “Je ne me­sure plus 1, 70 m mais 1,35 m !” Ja­mais je n’au­rais dé­fi­lé avec des han­di­ca­pées ni par­ti­ci­pé à “Miss fau­teuil”, mais dé­fi­ler avec des va­lides, oui ! » Le dé­fi la sti­mule, France 3 la mé­dia­tise et les ré­seaux s’em­ballent, mais pas tou­jours, hé­las, pour l’en­cou­ra­ger. « Des proches des concur­rentes pro­tes­taient : “Elle va pro­fi­ter de son fau­teuil rou­lant pour ga­gner !” Et, le soir de l’élec­tion, per­sonne ne me par­lait. J’ai eu en­vie d’aban­don­ner, mais je n’étais pas là pour rem­por­ter le prix, juste pour faire pas­ser un mes­sage. J’ai fait un dis­cours pour rap­pe­ler que l’éga­li­té est ins­crite dans notre de­vise, et mon­trer que cette éga­li­té existe. » Même si elle n’est fi­na­le­ment pas élue, son pa­ri, lui, est ga­gné. Il suf­fit de se pro­me­ner à Com­piègne pour me­su­rer sa cote de po­pu­la­ri­té. Des en­fants l’in­ter­pellent : « T’es trop belle, on t’a vue à la té­lé » ; des pas­sants l’ac­costent : « Ce que vous faites est gé­nial. » Lau­ra­na est de­ve­nue un sym­bole et une mi­li­tante : avec l’As­so­cia­tion des pa­ra­ly­sés de France, elle fait de la sen­si­bi­li­sa­tion et se bat au­près des mai­ries pour que la loi sur l’ac­ces­si­bi­li­té des per­sonnes à mo­bi­li­té ré­duite, vo­tée il y a dix ans, ne soit pas qu’un beau prin­cipe. A 23 ans, Lau­ra­na pense au fu­tur. « Je me vois avec des en­fants – on me drague plus qu’avant d’ailleurs – et j’ai beau­coup de pro­jets. Pa­ra­plé­gique, la vie est dif­fé­rente, mais je la vis ! » Avec ses amies, ses vi­rées shopping, ses coif­fures cur­ly, et après un BTS de ges­tion en al­ter­nance, un em­ploi dans une en­tre­prise de tech­niques in­no­vantes. Un seul re­gret : ne plus pou­voir dan­ser, ce qu’elle ado­rait. Et un nou­veau pré­nom. « Laura est morte le 12 jan­vier 2014, j’ai ajou­té les deux pre­mières lettres du mot “nais­sance”, avant je pen­sais plus à moi qu’aux autres, je suis de­ve­nue Lau­ra­na. Une femme avec une autre vi­sion de la vie. »

« JA­MAIS JE N’AU­RAIS DÉ­FI­LÉ AVEC DES HAN­DI­CA­PÉES, MAIS AVEC DES VA­LIDES, OUI ! »

LAU­RA­NA, AS­PI­RANTE REINE DU MU­GUET 2015

Lau­ra­na a pas­sé près d’un an dans un centre de ré­édu­ca­tion spé­cia­li­sé à Saint-Go­bain. Elle s’y est fait des amis, des jeunes

ac­ci­den­tés de la vie, comme Florent Swi, qui a écrit une chan­son, « In­tou­chables », sur le thème de la dif­fé­rence.

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