STO­RY Amy Wi­ne­house : la di­va dé­vas­tée

Elle est morte à 27 ans, en­se­ve­lie par la drogue. Ar­tiste à fleur de peau, ta­lent à la dé­me­sure au­to­des­truc­trice, per­son­na­li­té aus­si at­ta­chante qu’in­sup­por­table, la chan­teuse bri­tan­nique res­tait une énigme. Jus­qu’au do­cu­men­taire coup- de-poing* qui a seco

Marie Claire - - Sommaire - Par Fa­brice Gai­gnault

Le 28 juin 2007, Amy Wi­ne­house donne un concert pri­vé à Paris. Vê­tue d’une robe ar­gen­tée, la chan­teuse in­ter­prète « Back to black », l’al­bum qui va faire d’elle une star pla­né­taire. Toute la presse hexa­go­nale ou presque a ac­cou­ru à l’in­vi­ta­tion de Valéry Zei­toun, alors di­rec­teur gé­né­ral d’AZ, la mai­son de disques d’Amy en France. La star don­ne­ra ce soir-là la me­sure de son ta­lent. Fixant de son re­gard fu­ri­bard Blake Fiel­der-Ci­vil, l’homme de sa vie, qu’elle vient d’épou­ser à Mia­mi, lui ba­lan­çant des Scuds entre deux cou­plets, of­frant au pu­blic la sen­sa­tion cu­rieuse d’as­sis­ter en di­rect aux pré­misses d’une de leurs in­nom­brables scènes de mé­nage. Tout était là. La voix soul jaz­zy, au ni­veau des Sarah Vau­ghan, Are­tha Frank­lin et Billie Ho­li­day. La pré­sence sin­gu­lière, mi­nus­cule sil­houette poids plume agré­men­tée d’une im­mense chou­croute sombre qui, dès les dé­buts, a fas­ci­né Karl La­ger­feld, au point de s’en em­pa­rer pour une col­lec­tion et de la com­pa­rer à Bri­gitte Bar­dot. Le corps re­peint en ta­touages, dont un « Blake » au­des­sus du sein gauche. Des yeux comme des trous noirs, pas­sant de l’ironie à la mé­lan­co­lie, de la tris­tesse à l’ex­tase. Le re­gard comme l’hu­meur, chan­geant d’une se­conde à l’autre… Un do­cu­men­taire, si­gné Asif Ka­pa­dia, re­trace l’exis­tence mé­téo­rique de cette di­va car­bo­ni­sée par les ex­cès à 27 ans. Ici, nul bla­bla de proches fil­més dans des ca­na­pés d’hô­tels, che­mise blanche et bru­shing im­pec­cable pour l’oc­ca­sion. Les faits, seule­ment les faits. Des archives fil­mées qui ne mentent ni en­jo­livent une vie, et ne sont pas là pour lus­trer la lé­gende. Trou­blant, émou­vant, de dé­cou­vrir, sur VHS, la toute jeune femme dé­con­ner avec ses amies et, dé­jà, chan­ter.

PÈRE MAN­QUANT

Amy Jade Wi­ne­house est née le 14 sep­tembre 1983, dans le nord de Londres, d’un chauf­feur de taxi et d’une phar­ma­cienne. Le père, Mit­chell ? Un dingue de Sarah Vau­ghan, Di­nah Washington, El­la Fitz­ge­rald, To­ny Ben­nett et l’im­mense Frank Si­na­tra. Amy baigne dans cette am­biance jaz­zy, loin des ca­nons mu­si­caux des an­nées 80. A 9 ans, pre­mier choc violent : le père adu­lé dé­serte le do­mi­cile fa­mi­lial. Ce père « qui a ra­té les choses im­por­tantes avec moi », di­ra-t-elle, et dont elle ne rêve que d’une chose : « Me re­trou­ver, en­fant, sur ses ge­noux. » Dé­bous­so­lée, Amy en­tre­prend sa longue dé­grin­go­lade sco­laire. « J’ai com­men­cé à me la jouer trash, je suis tom­bée en dé­pres­sion, on m’a mise sous Se­roxat à 13 ans. » L’ado traîne avec ses co­pines, s’ins­crit dans une école de théâtre, d’où elle se fait vi­rer à 14 ans. Dès qu’elle le peut,

chez elle ou dans des pe­tites salles, Amy chante. Ecrit ses pre­miers mor­ceaux. « Je ne peux ra­con­ter que des his­toires vé­cues, même si elles sont tristes. J’ai mis dès le dé­part la barre très haut, parce que, bi­be­ron­née au jazz, je trou­vais que ce qui sor­tait n’ap­por­tait rien de nou­veau. »

LA CIBLE DES TA­BLOÏDS

C’est son pe­tit co­pain de l’époque, James Ty­ler, qui va la pous­ser à pré­sen­ter une ma­quette chez Is­land Re­cords. Choc. « Frank » (comme Si­na­tra), son pre­mier al­bum, sort en oc­tobre 2003. Suc­cès cri­tique. Et disque d’or outre-Manche. Mais c’est trois ans plus tard, avec « Back to black », co­pro­duit par Mark Ron­son, que le suc­cès est pla­né­taire. Amy est de­ve­nue entre-temps la cible des ta­bloïds bri­tan­niques. Car la chan­teuse n’a pas le pro­fil « Fo­rei­gn Of­fice ». Elle dit ce qu’elle pense : Di­do en fait les frais, plus tard ce se­ra Bo­no. Im­pré­vi­sible, in­te­nable en pro­mo, agres­sive lors­qu’elle a bu, par­fois odieuse avec son en­tou­rage (« Avec elle, dit une amie d’en­fance, on pou­vait se sen­tir très im­por­tant, puis plus rien. ») : pas fa­cile de cô­toyer ce tout pe­tit bout de femme ca­pable de faire va­ciller des mo­losses par ses coups de gueule et ses coups d’éclat. Pour­tant, comme le dé­clare son ma­na­ger, Ch­ris King : « Elle pou­vait être drôle, joyeuse et pleine de gaie­té, comme elle le fut au mo­ment de son ma­riage. » Dans son do­cu­men­taire, Asif Ka­pa­dia sou­ligne la com­plexi­té émo­tion­nelle du per­son­nage : « Elle vou­lait être ai­mée mais ne fai­sait rien pour. Sou­vent, lorsque ceux qui l’ai­maient ten­taient de lui té­moi­gner leurs sen­ti­ments, elle les re­je­tait. » Pas be­soin de de­man­der l’avis d’un psy, Amy s’en est char­gée elle-même : c’est ce père ab­sent, sou­dain dis­pa­ru, puis ré­ap­pa­ru avec la gloire de sa fille, qui est au centre du pro­blème. Un autre homme va être « le pro­blème » : Blake Fiel­der-Ci­vil, son amour dam­né, son « homme », qui s’est fait ta­touer « Amy » der­rière l’oreille gauche. Avec lui, elle va som­brer dans les drogues dures. Ja­mais l’ex­pres­sion « à la vie à la mort » n’au­ra aus­si bien son­né qu’en pré­sence de ce couple aus­si in­cer­tain qu’au­to­des­truc­teur. En août 2007, Amy Wi­ne­house se fait hos­pi­ta­li­ser à la suite d’une over­dose d’hé­roïne, d’ecs­ta­sy, de co­caïne, de ké­ta­mine et d’al­cool. Cure de dés­in­tox sans grand ef­fet, puisque l’au­teure de « Re­hab » y re­tourne en mars 2008. Entre Amy et son ma­ri, c’est « Play bles­sures » à tous les étages. Les pa­pa­raz­zis les sur­prennent à la sor­tie de leur do­mi­cile, leurs corps re­cou­verts de sca­ri­fi­ca­tions san­glantes. La star mul­ti­plie les es­clandres, les in­sultes, voire les coups, af­fai­blie par sa consom­ma­tion de drogues et d’al­cool à la­quelle s’ajoutent des trai­te­ments pour soi­gner ses troubles ali­men­taires. Amy en­chaîne en ef­fet crises de bou­li­mie et ano­rexie. Sa consom­ma­tion de crack la me­nace à plus ou moins long terme d’un em­phy­sème pul­mo­naire. Sa ré­si­dence de Cam­den « res­semble à un squat puant », se­lon une co­pine. Ul­ti­ma­tum de sa mai­son de disques : « Si tu n’ar­rêtes pas tes conne­ries, et si tu re­fuses d’en­trer en cure, nous rom­pons le contrat. » La chan­teuse fait amende ho­no­rable, pro­met tout ce qu’on veut, ac­cepte de s’exi­ler à Sain­teLu­cie, dans les Ca­raïbes. Là-bas, elle semble s’éloi­gner des deux fan­tômes en­tê­tants de sa vie, son père et Blake, qui a fi­ni par la quit­ter après

un long pas­sage der­rière les bar­reaux pour usage de stu­pé­fiants. La jeune femme semble al­ler mieux, re­mi­sant au pla­card les drogues dures au pro­fit d’herbe et d’al­cools lo­caux. Mais son père, dé­bar­quant avec une équipe de té­lé, pro­voque un nou­veau séisme men­tal : « Pour­quoi écris-tu ma vie à ma place ? Tu as be­soin d’ar­gent pour te com­por­ter ain­si ? Je pou­vais t’en don­ner ! » Ce père qu’elle conti­nue d’ido­lâ­trer mal­gré tout. Dé­vas­tée par la mort de sa grand-mère ado­rée, af­fron­tant une ré­pu­ta­tion d’ar­tiste vel­léi­taire, de folle fu­rieuse, de dro­guée in­gé­rable, bra­vant les meutes de chiens à ap­pa­reils photos, la chan­teuse se ré­adapte dif­fi­ci­le­ment – c’est un eu­phé­misme – à son An­gle­terre na­tale.

BLAKE, L’AMOUR À MORT

Valéry Zei­toun re­fuse de croire, comme beau­coup, que la meilleure en­ne­mie d’Amy, c’est el­le­même. Il pré­fère mettre la tra­gé­die de cette vie si brève au débit de Blake et des mé­dias people. « Ils ont été ab­jects en se fou­tant de sa gueule dans les talk-shows, dans les der­nières an­nées. Un jour, Amy m’a confié : “Tu sais, mon seul rêve c’est de don­ner six en­fants à mon mec, de leur faire à bouf­fer tous les jours. Je rêve à en cre­ver d’une vie comme tout le monde.” Per­sonne n’a com­pris que la vraie rai­son de sa mort, ce n’est pas les mé­docs et la drogue, c’est l’amour. Elle est morte d’avoir ai­mé à en cre­ver Blake, un mec épou­van­table qui l’a dé­truite. Un soir, dans les loges, elle avait de­man­dé de la coke et de l’hé­ro à Pascal Nègre, alors vice-pré­sident d’Uni­ver­sal Mu­sic In­ter­na­tio­nal, ce qui l’avait as­sez cho­qué. Cette anec­dote est sym­bo­lique du mal­en­ten­du la con­cer­nant : la drogue ne comp­tait pas tant que ça, c’était un pré­texte pour dire : “J’en ai rien à foutre du bu­si­ness, de la cé­lé­bri­té et de l’ar­gent.” » A la mi-juin 2011, Zei­toun dîne à Paris avec le ma­na­ger d’Amy, qui lui as­sure que sa pro­té­gée va beau­coup mieux, et qu’elle est dé­ci­dée à re­faire de la scène et un al­bum. Mais un mois plus tard, le 23 juillet, un ami l’ap­pelle : « De­puis cette nuit, le dea­ler d’Amy Wi­ne­house est au chô­mage. » Valéry Zei­toun s’en­vole aus­si­tôt pour Londres, où la cé­ré­mo­nie fu­né­raire se dé­roule dans une sy­na­gogue pleine à cra­quer de sa fa­mille et de la « grande fa­mille du show-bu­si­ness ». Scène pré­mo­ni­toire : à la fin du clip réa­li­sé pour le tube « Back to black », Amy se re­cueillait seule de­vant une fosse cen­sée sym­bo­li­ser ses amours dé­funtes pour Blake, et peut-être une vie dont elle ne vou­lait plus. Elle chan­tait : « On ne s’est dit au re­voir qu’avec des mots/Je suis morte une cen­taine de fois/Tu es re­tour­né vers elle/Et je suis re­tour­née dans le noir. » La veille de sa dis­pa­ri­tion, Amy avait confié à une co­pine d’en­fance : « Tout va bien, j’ai en­vie de te voir. A de­main. » Ecran noir. Billie Ho­li­day lui a peut-être souf­flé le mot de la fin dans son au­to­bio­gra­phie, « La­dy sings the blues » : « On m’a dit que per­sonne ne chante le mot “amour” comme je le fais. Sans doute parce que je me sou­viens de ce qu’il si­gni­fie. »

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1. Amy vers 10 ans. Son père vient de les quit­ter, sa mère, son frère et elle. 2. En avril 2007, avec Blake Fiel­der-Ci­vil, l’homme de sa vie, au fes­ti­val Coa­chel­la. 3. Avec l’une de ses amies. Amy a tou­jours écrit ses mor­ceaux.

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6 4. En no­vembre 2007, avec son père, au pro­cès de Blake, son ma­ri. 5. Pho­to­gra­phiée par Bryan Adams pour le ma­ga­zine « i-D » en 2007. 6. En mars 2007, à New York, au Bo­we­ry Ball­room.

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