LA CHRONIQUE DE DA­VID ABI­KER Com­ment je leur ra­conte des sa­lades

Chaque mois, l’écri­vain- chro­ni­queur Da­vid Abi­ker nous donne sa vi­sion des rap­ports de couple.

Marie Claire - - Sommaire -

Quand viennent les beaux jours, les femmes que je croise en ville à l’heure du dé­jeu­ner mangent plus vo­lon­tiers de la salade que des ris de veau. Non, ce n’est pas une gé­né­ra­li­té. Il existe de très nom­breux trai­tés de so­cio­lo­gie ali­men­taire qui prouvent qu’à l’ar­ri­vée de l’été, la femme mange de la ver­dure tan­dis que le VRP bâfre une an­douillette sauce mou­tarde. La salade, ce fléau qui frappe en prio­ri­té les femmes de cette ma­la­die qu’est le dié­té­ti­que­ment cor­rect. Car l’ar­ri­vée de la salade dans les ha­bi­tudes sai­son­nières des femmes est pour moi le signe d’une pres­sion so­ciale in­sen­sée qui pousse mes fran­gines à ru­mi­ner plu­tôt qu’à se nour­rir. Alors, à quelques jours des va­cances, je les ob­serve, ap­pli­quées, mé­tho­diques mais ré­si­gnées, at­ta­quer leur feuille de salade tan­dis que poussent par­tout des af­fiches mon­trant de sculp­tu­rales bom­basses en bi­ki­ni. Comme cer­tains vont à Ca­nos­sa, les femmes se font une rai­son et mangent de la salade. La salade c’est l’en­nui, la salade c’est la contrainte qui en­ferme la femme. Ne pas s’en bar­bouiller le gloss pour res­ter im­pec. Bien mâ­cher cin­quante-deux fois, bouche her­mé­ti­que­ment close. Ne pas sau­cer. Sans ou­blier le contrôle des dents, his­toire de dé­bus­quer le pe­tit mor­ceau de salade qui s’y se­rait coin­cé. Pen­dant ce temps, les hommes pro­fitent plei­ne­ment de leur li­ber­té de man­ger, tan­dis que les femmes n’ont que celle de mai­grir. La salade verte, c’est le dra­peau d’un ré­gime des­po­tique qui ne dit pas son nom ! Alors, tel une sorte de « Mar­tin Bur­ger King », j’ai fait un rêve. Ce­lui de pous­ser la porte d’un de ces salade bars asep­ti­sés, ces pur­ga­toires du dé­sir, ces ci­me­tières à pa­pilles, pour y li­bé­rer les femmes de leurs feuilles de salade, de leurs cru­di­tés, de ces ver­dures tristes comme un jour sans pain (beur­ré). So­li­daire, ré­vol­té et gal­va­ni­sé par ma mis­sion, je m’ap­pro­che­rais d’elles et leur crie­rais : « Ou­blie ta ro­quette, ose les tri­poux, laisse-toi ten­ter par la cer­velle, goûte aux gé­siers confits, suce les pieds de porc pa­nés, tente le bou­din, laisse fondre sur ta langue les foies de vo­laille, fais-toi du bien avec un mu­seau vi­nai­grette, sa­voure ces oreilles de porcs ris­so­lées. » Ain­si je tra­ver­se­rais la ville, pous­sant ma char­rette à dé­lices, sui­vi, tel le joueur de flûte, d’un mil­lier de bour­geoises conver­ties aux charmes vo­lup­tueux et fon­dant de ces mor­ceaux de choix qu’on ap­pelle les abats.

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