in­ter­view Au­drey Tau­tou par Au­drey Tau­tou

Pro­pos re­cueillis par Fa­brice Gai­gnault. Pho­tos Au­drey Tau­tou. A Arles*, la co­mé­dienne dis­crète ex­pose pour la pre­mière fois ses pho­to­gra­phies qu’elle gar­dait se­crètes. Des au­to­por­traits sur­tout, qui in­ter­rogent la no­to­rié­té, ra­content le re­gard des autre

Marie Claire - - Sommaire -

A quoi tient l’en­vie de dé­voi­ler sou­dain autre chose de soi-même ? Qu’ap­prend-on du re­gard que nous ren­voie notre propre image ? Mi­roir in­ver­sé ou puits sans fond dans le­quel on cherche en vain une vé­ri­té qui sans cesse nous échappe ? Et sur­tout, peut-être, qu’est-ce qui pousse une co­mé­dienne af­fir­mant re­cher­cher avant tout la vé­ri­té des rap­ports hu­mains, dé­tes­tant la sur­abon­dance de l’ex­ploi­ta­tion de son image sta­ri­sée, à de­ve­nir le mo­dèle-co­baye de ses propres in­ter­ro­ga­tions, au risque de la contra­dic­tion ? Ren­contre pa­ri­sienne, sur la ter­rasse en­so­leillée de l’Hô­tel Mon­ta­lem­bert, avec Au­drey Tau­tou, alors qu’Arles ré­vèle à la lu­mière sa part d’ombre long­temps res-

tée à l’abri des re­gards : la pro­duc­tion pho­to­gra­phique plé­tho­rique de la co­mé­dienne, entre pho­tos sou­ve­nirs de cen­taines de jour­na­listes l’ayant in­ter­viewée et nom­breux au­to­por­traits, en pas­sant par des sel­fies po­sés et des tra­ves­tis­se­ments lu­diques. Cette ta­na­gra au vi­sage abri­té der­rière des Ray-Ban à la mon­ture co­lo­rée dé­roule, d’une voix gouailleuse, le pro­pos pré­cis d’une dé­marche com­plexe, par­fois en­tre­cou­pé de mots désuets. Il y a en Au­drey Tau­tou une part de France sé­pia, une France pro­vin­ciale im­muable, avec son lan­gage à la clar­té d’eau claire qui dé­tonne, avec bon­heur.

(*) « Su­per­fa­cial », jus­qu’au 24 sep­tembre

à l’ab­baye de Mont­ma­jour.

Ma­rie Claire : L’an der­nier, lors d’une in­ter­view réa­li­sée à la même pé­riode de l’an­née, vous nous aviez confié faire de la pho­to de­puis long­temps mais ne pas avoir en­vie de mon­trer votre tra­vail. Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’avis ?

Au­drey Tau­tou : Un ma­ga­zine m’avait pro­po­sé de pu­blier l’un de mes au­to­por­traits. J’ai ap­pe­lé Sam Stourd­zé, le di­rec­teur des Ren­contres d’Arles, afin de sa­voir de quelle ma­nière je pou­vais par­ler de mon pro­jet dans le mi­lieu de la pho­to­gra­phie et de m’as­su­rer que dé­voi­ler mon tra­vail per­son­nel n’était pas quelque chose de pré­ma­tu­ré ou de vain. De fil en ai­guille, Sam m’a pro­po­sé d’ex­po­ser à Arles cet été. Mais comment est née cette at­ti­rance pour la pho­to­gra­phie ?

Toute pe­tite. A 11 ans, à l’oc­ca­sion de ma com­mu­nion so­len­nelle, j’ai re­çu en ca­deau, de la part de ma fa­mille, un ap­pa­reil pho­to­gra­phique d’adulte, un Ni­kon F401. Ma pre­mière pho­to dont je me sou­vienne est celle d’un che­val, prise lors d’un sé­jour lin­guis­tique en An­gle­terre. Je sou­hai­tais alors de­ve­nir pri­ma­to­logue, comme Dian Fos­sey, qui était ma grande ad­mi­ra­tion. De­puis je n’ai ja­mais ar­rê­té. Pour­quoi n’avoir pas son­gé, toute jeune, à de­ve­nir pho­to­graphe ?

Ça ne m’avait ja­mais tra­ver­sé l’es­prit. Pé­do­psy­chiatre, oui, j’y avais pen­sé.

N’est-ce pas pa­ra­doxal de cher­cher la confron­ta­tion au tra­vers de l’image avec soi-même et les autres lorsque l’on est sur­ex­po­sée mé­dia­ti­que­ment ?

Ces au­to­por­traits, c’est ni tout à fait moi, ni tout à fait un fan­tasme. Une star c’est un fan­tasme. Je pho­to­gra­phie un no wo­man’s land.

Oui, mais vous êtes fil­mée, aus­cul­tée, scru­tée en per­ma­nence. Pour­quoi ce be­soin d’en ra­jou­ter en­core ?

Jus­te­ment ! Quand vous êtes une ac­trice, on vous fan­tasme. J’ai eu en­vie de ra­con­ter le re­gard des autres sur moi. Je n’aborde ab­so­lu­ment pas mes au­to­por­traits comme des per­son­nages. Ça ne m’a même ja­mais tra­ver­sé l’es­prit.

Qui est-ce, alors, sur les pho­tos ?

Je n’en sais rien. Je ne joue pas un per­son­nage. Je ne suis pas elle. Je suis mon propre su­jet, mais un su­jet in­dé­fi­nis­sable.

Mais ce n’est pas pour cas­ser une image ?

Pas du tout ! Et quand bien même je cas­se­rais une image, je la cas­se­rais au­près de qui ? Even­tuel­le­ment au­près d’un pu­blic fran­çais qui se dé­pla­ce­ra pour al­ler voir ce pro­jet-là et qui au­ra un autre re­gard sur moi, mais bon…

Dans cer­tains de vos au­to­por­traits, vous ap­pa­rais­sez gri­mée, voire tra­ves­tie en homme. Est-ce une ma­nière de ques­tion­ner le genre, comme d’autres femmes pho­to­graphes telles que Claude Ca­hun ou, au­jourd’hui, Cin­dy Sher­man ?

Non, je ne ques­tionne pas le genre, ou alors d’une fa­çon in­cons­ciente. Je ne veux rien prou­ver à qui­conque. Mon image pu­blique me pré­cède, elle ar­rive avant moi, Au­drey, en tant que femme. Que faire de cette image ? C’est sur­tout ce­la qui m’in­té­resse. Je n’ai pas de pro­blème à être une femme, alors le ques­tion­ne­ment par rap­port à ma fé­mi­ni­té, mon sta­tut de femme, mon corps de femme, non ! Ce n’est pas dans ma pro­blé­ma­tique.

Lorsque vous re­gar­dez vos pho­tos, vous ap­pre­nez quand même des choses sur vous, non ?

Rien du tout ! C’est en re­vanche la né­ces­si­té de les réa­li­ser qui m’a per­mis de mieux me dé­cou­vrir. Je me suis ren­du compte, même si tout ce­la n’était pas pré­mé­di­té, que c’était une fa­çon de des­si­ner mon che­min.

Pour­quoi ? Il n’était pas tout tra­cé, avec votre réus­site au ci­né­ma ?

Vous met­tez jus­te­ment le doigt là où ça coince. Dès mes dé­buts comme ac­trice, tout s’est pas­sé si vite et si fort que je n’ai pas eu le temps de me po­ser de ques­tions, même si j’avais tou­jours ce be­soin de pho­to­gra­phier, d’écrire, de des­si­ner, de créer des bi­joux, de bri­co­ler, de fa­bri­quer. Pen­dant vingt ans j’ai joué mon rôle d’ac­trice avec sé­rieux et dé­voue­ment, mais avec tou­jours la sen­sa­tion de mar­cher sur un fil fra­gile, du­quel je pou­vais bas­cu­ler d’un mo­ment à l’autre. Je n’avais pas l’im­pres­sion d’avan­cer avec la même évi­dence que mes co­pines ac­trices.

Vous vou­lez dire que vous n’avez ja­mais ai­mé ce mé­tier ?

Je ne me suis, en tout cas, ja­mais sen­tie à l’aise dans le cirque mé­dia­tique, et en­core moins dans ce que peut re­pré­sen­ter une ac­trice, dans les cli­chés qu’elle vé­hi­cule. De­puis vingt ans, je me suis ap­pli­quée comme une folle pour ap­prendre une langue étran­gère, jus­qu’au jour où j’ai réa­li­sé que je n’ar­ri­vais pas à l’ap­prendre. C’est ar­ri­vé avec l’âge et la ré­flexion, →

et sur­tout l’ana­lyse. A 40 ans, j’ai réa­li­sé que, oui, je peux être ac­trice, j’ai du plai­sir à l’être ; mais, non, ce n’est pas ma per­sonne, ce n’est pas ma na­ture. Est-ce pour ce­la que l’on vous voit main­te­nant si peu à l’écran, et plu­tôt dans des rôles se­con­daires ?

Ab­so­lu­ment. J’ai be­soin d’en­fin exis­ter par moi-même. Ces der­nières an­nées, j’ai re­fu­sé beau­coup de rô­les­titres. In­cons­ciem­ment, j’avais be­soin de me faire un peu ou­blier, de me mettre à dis­tance de l’image. Mais vous res­sur­gis­sez en vous ex­hi­bant à Arles, non ?

Ce­la n’a rien à voir. Là, je ne joue pas du tout, je ne pose pas dans mon rap­port aux gens.

Mais alors, qu’avez-vous dé­cou­vert sur vous ?

A quel point il m’était vi­tal, dé­sor­mais, d’être le mo­teur de mes propres ex­pres­sions.

Et que voyez-vous sur ces pho­tos ?

Je ne com­prends pas votre ques­tion. Je ne vois rien de moi. Je ne me re­garde pas. Je cherche plus à confron­ter le pu­blic à son re­gard qu’à com­prendre qui je suis. Mes pho­tos in­ter­rogent la fa­bri­ca­tion d’une image, la no­to­rié­té. Pour­quoi, alors que vous êtes exac­te­ment la même per­sonne, ça pro­voque au­tant de chan­ge­ments dans les rap­ports so­ciaux ? Pour­quoi le re­gard de l’autre im­plique né­ces­sai­re­ment une part de fan­tasme, dé­marche que j’éprouve moi-même en­vers les per­sonnes que j’ad­mire.

Que veut dire « su­per­fa­cial » ?

Su­per-face, parce que la no­to­rié­té de votre vi­sage vous rend, de ma­nière su­per­fi­cielle, un tout pe­tit peu plus qu’hu­main.

Vous ai­mez votre vi­sage ?

Je n’en chan­ge­rais pas. Il y a plein de trucs que je n’aime pas de­dans, mais je vais vous dire : en fait, je m’en fous ! Je sais que je ne suis pas une splen­deur, je sais que je ne suis pas un ca­geot. Je n’y pense pas. Pour­quoi avoir at­ten­du si long­temps avant de mon­trer vos pho­tos ?

Je gar­dais tout en se­cret, par peur du ju­ge­ment, peur de ne pas être lé­gi­time. Je n’en res­sen­tais pas non plus la né­ces­si­té. Je suis ar­ri­vée à un point de non-re­tour, je n’ar­rive plus à jouer le jeu mé­dia­tique d’ac­trice re­nom­mée : la car­rière, tout ça… J’ai sen­ti que pour sau­ver ma peau il fal­lait que je me fasse un peu ou­blier. Et dé­jà je me sens mieux. Moins je suis dans la lu­mière, mieux je me porte.

Y a-t-il une image à ja­mais gra­vée en vous ? Oui, une pho­to de ma ma­man, prise par mon père, dans son bain. Je la trouve ma­gni­fique. Mon père en avait réa­li­sé le ti­rage. Quel re­gard por­tez-vous sur le tra­vail de ceux qui vous pho­to­gra­phient ? Je pense par exemple à la séance pour Ma­rie Claire, l’an der­nier.

Là, c’était par­ti­cu­lier, parce que c’est le jour où j’ai ap­pris la mort de ma grand­mère. Je m’en sou­vien­drai toute ma vie. Toute ma vie ! J’étais dans un état se­cond. Et j’ai beau­coup ai­mé. D’ha­bi­tude, je ne suis pas à l’aise, je suis em­po­tée. Comme j’ai beau­coup d’au­to­dé­ri­sion, j’ai énor­mé­ment de mal à me prendre au sé­rieux. Ce­la dit, vous avez long­temps don­né le change.

Oui, c’est vrai, j’ai long­temps été une bonne élève au ci­né­ma. En re­vanche, je n’ai ja­mais pen­sé à mon mé­tier en termes de car­rière et d’ob­jec­tifs. Les no­mi­na­tions m’ont tou­jours fait ni chaud ni froid. Je n’ai ja­mais com­pris pour­quoi tout ce­la me lais­sait in­dif­fé­rente. Je me suis même de­man­dé si je ne me men­tais pas, si ce n’était pas une forme d’or­gueil. Cette ex­po­si­tion, c’est une nou­velle nais­sance ?

C’est en tout cas l’aveu de ce que je suis et veux af­fir­mer, sans faux-sem­blant. La mort de ma grand­mère a été un dé­clen­cheur pour qu’en­fin j’ac­couche. En s’étei­gnant le jour de ses 89 ans, elle a trou­vé le truc mné­mo­tech­nique im­pa­rable afin que je me sou­vienne de sa date de nais­sance toute ma vie. Bon, al­lez, je vous sa­lue. Tiens, je vous fais la bise ! — f.g.

“Je ne me suis ja­mais sen­tie à l’aise dans ce que peut re­pré­sen­ter une ac­trice, dans les cli­chés qu’elle vé­hi­cule. J’ai be­soin d’en­fin exis­ter par moi-même.”

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