Le plai­sir et l’in­ceste : ce qui n’a ja­mais été dit

Parce qu’il ra­conte l’im­pen­sable – le plai­sir que peut éprou­ver une femme vio­lée par son père de­puis l’en­fance – “Jours d’in­ceste” (1) nous a si­dé­rées. Le psy­cha­na­lyste Bruno Cla­vier (2) nous aide à ap­pré­hen­der ce té­moi­gnage que l’au­teure a vou­lu ano­nyme.

Marie Claire - - News - Par Ca­the­rine Cas­tro

Je ne vou­lais pas lire Jours d’in­ceste. Il a traî­né là, sur une table, pen­dant plu­sieurs jours, comme une brû­lure. Puis je l’ai lu. D’une traite, sans pou­voir le re­po­ser, in­ca­pable d’in­ter­rompre ce ré­cit de sang et de pierre. C’est l’histoire vraie d’un in­ceste ra­con­té par la vic­time. Pour la pre­mière fois, une « in­ces­tuée » viole l’autre ta­bou de l’in­ceste : elle dé­crit sa souf­france mais aus­si, le plus cho­quant, son plai­sir. Ecri­vant comme on char­cute une plaie, l’au­teure nous en­glou­tit avec elle dans l’abîme, avec les mots du sexe, des mots por­nos. Ce té­moi­gnage est tel­le­ment si­dé­rant que la ques­tion sur­git : et si c’était un fake ? Lo­rin Stein, di­rec­teur de la pres­ti­gieuse The Pa­ris Re­view, édi­teur et tra­duc­teur amé­ri­cain de Mi­chel Houel­le­becq, qui a choi­si de pu­blier Jours d’in­ceste aux Etats-Unis, s’est bien sûr po­sé la ques­tion : « Nous avons in­ter­viewé de vieux

amis de l’au­teure, à qui elle avait confié les faits il y a plu­sieurs an­nées. Ils ont aus­si, in­dé­pen­dam­ment les uns des autres, cor­ro­bo­ré de nom­breux autres points de son ré­cit. Nous avons éga­le­ment consul­té des dos­siers mé­di­caux de la vic­time, qui cor­res­pondent point par point à ses sou­ve­nirs. En­fin, après avoir tra­vaillé sur ce texte avec l’au­teure, je n’ai au­cun doute sur son hon­nê­te­té et sa clar­té d’es­prit. » Sou­hai­tant pré­ser­ver son ano­ny­mat, l’au­teure ne ré­pon­dra à au­cune de nos ques­tions. Nous avons donc de­man­dé à Bruno Cla­vier, psy­cha­na­lyste qui suit de nom­breuses vic­times d’in­ceste, d’ap­por­ter un éclai­rage à ces mots nés en en­fer. Il nous aver­tit : « Ce livre va être un ob­jet de fas­ci­na­tion, mais le lire est un risque qu’il faut prendre. C’est un té­moi­gnage fon­da­men­tal, aus­si grand que les grands ou­vrages sur la Shoah. Le dan­ger se­rait de le prendre tel quel, et d’en­tre­te­nir l’am­bi­guï­té dont peuvent s’em­pa­rer tous les vio­leurs du monde : “Je l’ai prise de force et elle prend son pied.” C’est dan­ge­reux. Il faut lire ce livre avec du coeur. Pour ne pas être dupe. » Eclai­rage, ex­traits du livre à l’ap­pui.

L’au­teure : « Un en­fant ne peut pas s’échap­per. Et plus tard, quand j’au­rais pu, il était trop tard.

Mon père contrô­lait mon es­prit, mon corps, mon dé­sir. J’avais en­vie de lui (…). J’y re­tour­nais et j’en vou­lais en­core. »

Bruno Cla­vier : Le corps, chez les jeunes en­fants, est ex­trê­me­ment sen­sible. L’abu­seur kid­nappe le plai­sir de l’en­fant, qui lui ap­par­tien­dra à vie. Ce se­rait beau­coup plus simple s’il n’y avait pas de plai­sir. Cette femme a été vio­lée par son père à par­tir de l’âge de 3 ans. Lorsque les abus ont lieu très tôt, un for­ma­tage s’opère. L’en­fant va être for­ma­té à vie dans ce rap­port du bour­reau et de la vic­time, avec entre les deux du dé­sir, du plai­sir, de la honte, de la culpa­bi­li­té. C’est ir­ré­sis­tible, comme la sou­ris fas­ci­née par le serpent. Sexuel­le­ment, elle est sur-sti­mu­lée par la per­ver­sion de son père. Elle est ex­ci­tée par son pré­da­teur parce que c’est un être hu­main et que les hu­mains sont des êtres de dé­sir. Et il lui est im­pos­sible d’in­té­grer ce­la, car cette per­sonne, qu’elle est cen­sée ai­mer et qui est cen­sée l’ai­mer, vient faire du mal en fai­sant du bien. L’au­teure : « Les sen­sa­tions sont en­fer­mées dans mon corps et mon corps se sou­vient de tout. » B.C : Son dé­sir ne se­ra que ça, ja­mais elle ne joui­ra au­tant qu’avec son bour­reau. Pas parce qu’elle est per­verse, pas parce que la na­ture hu­maine est comme ça, mais parce qu’elle n’a pas le choix : pour re­trou­ver le dé­sir, il faut re­tour­ner au­près de ce­lui qui a la clé de l’in­tense dé­sir kid­nap­pé. L’abus sexuel est un court-cir­cuit, comme deux fils qui ne de­vraient ja­mais se tou­cher. Quand ça se touche, ça fait dis­jonc­ter. Les per­sonnes sont dis­jonc­tées à vie. Et elles es­saient sans ar­rêt de re­mettre le cou­rant.

L’au­teure : « Je suis de­ve­nue sexy pour res­ter en vie. »

B.C : On ap­pelle ça « l’ori­gi­naire », sans le­quel il n’y au­rait pas d’em­pa­thie. Dans la phase ini­tiale de l’en­fance, entre 0 et 3 ans, il n’y a pas de moi consti­tué. Moi c’est l’autre. Cet ori­gi­naire per­siste toute notre vie. Pour que je puisse éprou­ver de l’em­pa­thie pour l’autre, l’autre doit être moi. C’est ce que les sciences ap­pellent les neu­rones mi­roirs. C’est pour ça que les abu­sés disent : « C’est moi qui l’ai fait. » Dans l’in­ceste, com­ment dire que c’est un autre alors que c’est mon sang ? L’au­to­des­truc­tion est la ré­ponse uti­li­sée pour épar­gner le père. Puisque je ne peux pas le dé­tes­ter, lui, je me dé­teste. L’au­teure : « Mon père a sou­le­vé la cou­ver­ture et vu mon corps de 21 ans. J’étais nue et je mouillais. J’avais en­vie de sen­tir sa grosse queue dure en moi. »

B.C : On pour­rait être fas­ci­né par ce ré­cit sexuel. La lec­ture de ce livre im­pose, à mon avis, de ne pas en­trer dans cette fas­ci­na­tion. On doit être très ferme : c’est ar­ri­vé à une en­fant, pas à une adulte. Toute per­sonne abu­sée se­ra en­fant toute sa vie, elle reste à l’âge où elle a été abu­sée. Ce­la n’a rien à voir avec une sexua­li­té adulte. Il y a une sexua­li­té in­ces­tueuse qui, parce qu’elle s’exerce sur un en­fant, est non consen­tante, la loi le dit. Il faut à tout prix éle­ver le dé­bat. Re­gar­dons l’en­fant. Un adulte l’a condam­née à n’avoir pas d’autre fa­çon de vivre et de pen­ser. 1. Ed. Payot. 2. Au­teur de Les fan­tômes de

l’analyse, éd. Payot.

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