Ga­by, oh Ga­by !

Anne et Claire Be­rest sont soeurs et ro­man­cières. Et, pour la pre­mière fois, écrivent en­semble. Leur ar­riè­re­grand-mère Ga­briële Buf­fet, qui élec­tri­sa Pi­ca­bia et Du­champ, est l’ob­jet de leur pal­pi­tante bio­gra­phie. Re­tour sur une aven­ture fa­mi­liale.

Marie Claire - - Livres - Par Gilles Che­naille

Son in­tel­li­gence fou­droyait les li­bi­dos. Ga­briële Buf­fet était une jeune femme in­dé­pen­dante, mu­si­cienne, fé­mi­niste avant l’heure. Dé­but du xxe siècle : Ga­by aide Pi­ca­bia à for­ma­li­ser les concepts qui don­ne­ront un nou­vel es­sor à sa pein­ture. Puis croise la route de nom­breux ar­tistes, dont Guillaume Apol­li­naire, et ceux qui vont de­ve­nir les maîtres des avant-gardes. Et, bien sûr, le gé­nial Du­champ, ami très in­time du couple – le­quel de­vient trio… Anne et Claire Be­rest ont vou­lu que leurs deux styles ne fassent plus qu’un. Une seule voix, une seule écri­ture, un « je » à deux. Une ex­pé­rience lit­té­raire or­ga­ni­sée ain­si : cha­cune écri­vait une di­zaine de pages, puis les en­voyait à l’autre. Et elles ré­écri­vaient li­bre­ment par-des­sus, avant de se les ren­voyer. Un ping-pong qui al­lait jus­qu’à trente ré­écri­tures. Jus­qu’à ne plus sa­voir qui avait écrit quoi. Là était le bon en­droit

Marie Claire : Quelles par­ti­cu­la­ri­tés de Ga­briële vous ont-elles dé­ci­dées à en faire un per­son­nage de ro­man ? Anne Be­rest : Une femme libre, amou­reu­se­ment, in­tel­lec­tuel­le­ment, fa­mi­lia­le­ment… une femme qui n’était pas de son temps. Si bien que cer­tains de ses com­por­te­ments sont dé­rou­tants, même pour nous, femmes du xxie siècle.

Claire Be­rest : Son autre ca­rac­té­ris­tique est d’être en dé­ca­lage per­ma­nent. Ses ré­ac­tions, ses sen­ti­ments sont im­pré­vi­sibles et in­imi­tables. Elle prend sans cesse la tan­gente. Ga­briële est en per­pé­tuelle éva­sion : des carcans, des idées re­çues. Elle est el­le­même un sus­pense face à l’évi­dence.

A.B. : Et puis il faut dire que les évè­ne­ments qui ont tra­ver­sé sa vie furent to­ta­le­ment ro­ma­nesques. Ce­la… c’est la part folle des ha­sards de la vie.

Le plus dif­fi­cile, dans ce travail com­mun ?

C.B. : Après des an­nées de re­cherches, or­ga­ni­ser cette tonne de notes pour construire le livre. Il y avait tant d’his­toires et d’anec­dotes à ra­con­ter ! Nous étions par­ties pour écrire huit cents pages. Il a fal­lu en cou­per la moi­tié.

A.B. : Pour moi, c’est le mo­ment où il s’est ar­rê­té. Pen­dant trois an­nées, nous avons joué à écrire un livre, comme des en­fants. Et sou­dain il a fal­lu ces­ser.

Le mo­ment où votre soeur vous a le plus éner­vée, dans cette aven­ture ?

C.B. : Il ar­ri­vait qu’elle me dise : « Là, ça ne va pas du tout ce que tu viens d’écrire : on ne sait pas qui parle, où on est, ni quand… » C’était éner­vant, parce qu’elle avait évi­dem­ment rai­son. A.B. : Mais à au­cun mo­ment ! (Men­songe énorme.)

La plus douée de vous deux ?

C.B. : Ha, ha ! Il n’y a pas de com­pé­ti­tion entre nous. Cha­cune pos­sède ses forces d’écri­vaine et ses points faibles. Ce qui a ren­du très sti­mu­lant ce travail à quatre mains, car nous étions im­pi­toyables l’une avec l’autre.

A.B. : C’est Claire ! Et puis écrire à deux per­met de ne gar­der que le meilleur de cha­cune.

Etes-vous (comme Fran­cis, Ga­by, Mar­cel) sa­pio­sexuelles ? C.B. : Un jo­li mot, qui place l’in­tel­li­gence d’une per­sonne comme cri­tère dé­ter­mi­nant de l’ex­ci­ta­tion sexuelle. Ça nous rap­pelle que nous sommes tous des sa­piens sa­piens. Oui, je di­rais que je suis sa­pio­sexuelle. L’in­tel­li­gence est très éro­tique.

A.B. : Ab­so­lu­ment, ré­so­lu­ment. C’est hé­ré­di­taire, vous croyez ?

Que pen­sez-vous des charmes du couple à trois ? C.B. : Je ci­te­rai Pi­ca­bia : « Un es­prit libre prend des li­ber­tés même à l’égard de la li­ber­té. » Que cha­cun se dé­brouille avec l’aven­ture. A.B. : Si c’est avec Pi­ca­bia et Du­champ, je suis par­tante.

Ga­briële d’Anne et Claire Be­rest, éd. Stock, 21,50 €.

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