“Je suis un pur pro­duit de la mé­ri­to­cra­tie ré­pu­bli­caine”

Marie Claire - - La Flamme Marie Claire -

« Je suis née à Sète, dans l’Hé­rault, d’une mère an­cienne lin­gère en mai­son de re­traite et d’un père qui a quit­té l’école en qua­trième, mais qui s’est “fait” lui­même en exer­çant une foule de mé­tiers : mo­ni­teur de ski, DJ à Londres, meilleur ven­deur de France pour un la­bo­ra­toire phar­ma­ceu­tique… Dans la fa­mille, on aime réus­sir ce que l’on en­tre­prend, même des pe­tites choses, re­le­ver les dé­fis, et on est per­fec­tion­niste. C’est peut-être pour ce­la que j’ai tou­jours été bonne élève, d’au­tant que j’ai tou­jours ado­ré ap­prendre et com­prendre. Au ly­cée, un prof de pré­pa lit­té­raire est ve­nu nous pré­sen­ter la fi­lière. Il nous a ex­pli­qué que c’était très dur, des­ti­né aux meilleurs élèves. “Hy­po­quoi ? Hy­po­khâgne ?” Mes pa­rents n’avaient ja­mais en­ten­du par­ler de classes pré­pa­ra­toires. Moi, l’idée m’a em­bal­lée. Je ne me suis pas au­to­cen­su­rée en me di­sant que c’était trop éli­tiste pour une fille de mon mi­lieu. Mes pa­rents étaient hy­per­so­ciables, mon père était aus­si à l’aise avec son chef qu’avec un SDF ; et en ce sens, ils m’avaient ap­pris à fran­chir les bar­rières so­ciales.

J’ai donc été ac­cep­tée en pré­pa lit­té­raire, d’abord à Nîmes, puis au ly­cée La­ka­nal, à Sceaux (Hauts-de-Seine), et j’en étais très fière : j’étais un pur pro­duit de la mé­ri­to­cra­tie ré­pu­bli­caine. La pré­pa m’a éle­vée in­tel­lec­tuel­le­ment, ap­pris à rai­son­ner, faire jouer mon es­prit cri­tique, et af­fû­ter mes ana­lyses et mon ar­gu­men­ta­tion. Mais j’en ai ba­vé. Vo­ca­bu­laire, loisirs… tout me criait que je n’étais pas du même mi­lieu que les en­fants de profs et de mé­de­cins. Ils al­laient à l’opé­ra et au théâtre, jouaient dans des troupes ama­teurs. Moi, mes pa­rents ne m’avaient ja­mais conseillé un au­teur ni of­fert un livre. Notre ou­ver­ture à nous, c’était la va­rié­té fran­çaise. A l’époque, j’ai reproché à mes pa­rents qu’à cause d’eux je doive par­tir handicapée dans la com­pé­ti­tion ; j’en ai eu honte après. Un jour, j’ai eu un de­voir mai­son en phi­lo : “Qu’est-ce qu’af­fron­ter son des­tin ?”

Ce su­jet m’a pas­sion­née. Ce­la fai­sait tel­le­ment écho à ma si­tua­tion. Ar­rive la dis­tri­bu­tion des co­pies cor­ri­gées. “Meilleure note : 17, San­dra Mehl.” Je rou­gis. Jus­qu’ici, je ne ré­col­tais que des 4, des 5… Et puis la douche froide : “Vous vous êtes fait ai­der pour ce de­voir ?” Cette ques­tion niait avec vio­lence tous mes ef­forts. Après la pré­pa, j’ai été ad­mise à Sciences-Po. Mon di­plôme en poche, j’ai tra­vaillé dans l’hu­ma­ni­taire, puis dans les quar­tiers po­pu­laires pen­dant dix ans. Il y a cinq ans, j’ai re­pris des études en so­cio­lo­gie et je suis de­ve­nue pho­to­graphe do­cu­men­taire. La pho­to et la so­cio­lo­gie de­mandent des fa­cul­tés d’ob­ser­va­tion et d’im­mer­sion. Les trans­fuges de classe qui, comme moi, tra­versent les bar­rières so­ciales les dé­ve­loppent sû­re­ment tôt. »

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