Ma­roc Sexe, men­songes et li­ber­té

Marie Claire - - Som­maire - Par Ca­the­rine Du­rand

news L’ac­tu qui nous touche, nous in­ter­pelle

« La femme ma­ro­caine n’est pas sou­mise, elle est dans la merde », lance une amie à Leï­la Sli­ma­ni, à la ter­rasse d’un ca­fé de Ca­sa­blan­ca. C’est une des scènes de Pa­roles d’hon­neur*, une BD pu­bliée par l’écri­vaine lau­réate du Gon­court 2016. Un ro­man gra­phique, des­si­né par Laë­ti­tia Co­ryn, sur la sexua­li­té, l’adul­tère, le viol, l’avor­te­ment ou l’ho­mo­sexua­li­té, tous ces su­jets qui fâchent dans son pays na­tal. « J’ai re­lu le dis­cours de Si­mone →

Veil qui a dit : “Il suf­fit d’écou­ter les femmes.” Ce que j’ai fait, pour res­tau­rer la di­gni­té des des­tins in­di­vi­duels et ra­con­ter la com­plexi­té de la so­cié­té ma­ro­caine ti­raillée entre ses en­vies de mo­der­ni­té, et sa peur d’être hap­pée par le grand mo­dèle oc­ci­den­tal », ex­plique la ro­man­cière. Une so­cié­té en cours de mu­ta­tion avec l’émer­gence d’une classe moyenne édu­quée, do­pée aux ré­seaux so­ciaux, mais où, mal­gré la ré­forme du code de la fa­mille (la Mou­da­wa­na) en 2004, l’éga­li­té femmes-hommes pié­tine. « Les lois ne sont pas fa­vo­rables aux femmes, mais les hommes aus­si en paient le prix, pour­suit Leï­la Sli­ma­ni. L’amour, la ten­dresse, le simple fait de pou­voir se te­nir par la main doivent être per­mis aux ci­toyens ma­ro­cains, li­bre­ment et sans ar­rière-pen­sées. » N’em­pêche, au royaume des in­ter­dits im­pli­cites, du qu’en-di­ra-t-on et de l’ar­ticle 490 du code pé­nal qui pu­nit l’adul­tère d’un mois à un an de pri­son, « tout le monde baise, dit dans la BD une étu­diante. Les voi­lées pour se ma­rier, d’autres pas voi­lées pour se payer leurs études. » Une li­ber­té de ton et une lu­ci­di­té sur l’im­mense écart entre la loi et la pratique, in­ima­gi­nables il y a vingt ans. « Mais, hé­las, au­jourd’hui, la loi fa­ci­lite l’ar­bi­traire, et ce sont les plus pauvres, dans les ré­gions re­cu­lées, les couples qui cherchent un mo­ment d’in­ti­mi­té dans les par­kings, les ho­mo­sexuels qui se font ar­rê­ter », dé­plore Leï­la Sli­ma­ni. Le cha­pitre de sa BD « Le fol été 2015 », hau­te­ment in­flam­mable, évoque la suc­ces­sion de scan­dales pro­vo­qués par le bai­ser de deux Fe­men à Ra­bat, la jupe ju­gée pro­vo­cante de deux jeunes filles à Inez­gane, le lyn­chage d’un ho­mo­sexuel en pleine rue à Fès et Much lo­ved, le film de Na­bil Ayouch dont les hé­roïnes sont des femmes pros­ti­tuées de Mar­ra­kech… « Ce­la a été dur à vivre, confie Na­bil Ayouch, mais, avec le re­cul, on voit que l’hy­po­cri­sie ne tient pas dans la du­rée, la réa­li­té nous rat­trape tou­jours. Ces re­ven­di­ca­tions de li­ber­té d’ex­pres­sion prouvent que la so­cié­té re­cule, avance, bouge, et l’art est au pre­mier rang des com­bats qui se mènent. » Le réa­li­sa­teur comme l’écri­vaine, conscients qu’au Ma­roc, se­lon l’ex­pres­sion lo­cale, « quand on vous tend votre re­flet, vous cas­sez le mi­roir », portent une pa­role, celle d’une jeu­nesse éprise de li­ber­té. « De­puis que je pu­blie et parle dans les mé­dias, que je dé­fends les ho­mo­sexuel-le-s, les jeunes me re­mer­cient. Et c’est eux que j’ai envie d’écou­ter », dit Lei­la Sli­ma­ni, qui se dé­fend de por­ter le « bon pro­jet » pour son pays en pleine né­go­cia­tion sur le choix de son mo­dèle de so­cié­té. « J’es­saie d’in­tro­duire un dé­bat, je com­prends que d’autres aient des modes de vie et de pen­sée dif­fé­rents, mais il faut rendre pos­sible le vivre en­semble dans le même Ma­roc. »

(*) L’es­sai de Lei­la Sli­ma­ni Sexe et men­songes : la vie

sexuelle au Ma­roc est pu­blié en même temps que la BD aux éd. Les Arènes.

L’écri­vaine Leï­la Sli­ma­ni a mis en images les confi­dences re­cueillies au Ma­roc sur les ta­bous liés à la sexua­li­té.

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