ren­contre Fran­çois Da­miens : l’in­tran­quille

Il est comme on l’es­pé­rait : fou­traque et cha­leu­reux, plein de ces an­goisses qui font les grands co­miques. Loin de Pa­ris, dans son jar­din, Fran­çois Da­miens livre sa concep­tion de l’amour, de l’hu­mour et de l’ar­gent. Entre confes­sions et fa­cé­ties, une renc

Marie Claire - - Sommaire - Par Mar­gue­rite Baux. Pho­to Ch­ris­tophe Coë­non.

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Fran­çois Da­miens nous ouvre un verre à la main. Il est im­mense, les traits un peu ti­rés. Il a fait la fête la veille et soigne le mal par le mal. Nous sommes dans un vil­lage cos­su des alen­tours de Bruxelles, où il vit avec sa femme et leurs cinq en­fants. Pe­louse im­pec­cable, grandes pièces lu­mi­neuses et mo­bi­lier mo­derne. L’in­ter­view a pour pré­texte Otez-moi d’un doute*, le film de Ca­rine Tar­dieu, où il dé­couvre, à 40 ans, que son père n’est pas son père. Flir­tant entre co­mé­die dra­ma­tique et ro­man­tique, avec un cas­ting au pe­tit poil, réunis­sant An­dré Wilms, Guy Mar­chand et Cécile de France, le film offre un nou­vel aper­çu de ce qu’il sait faire dans le re­gistre du sub­til, très loin du pé­ta­ra­dant Fran­çois l’Em­brouille. De ces deux fa­cettes, on au­ra toutes les nuances, la gra­vi­té, la ri­go­lade, un verre, puis deux, et ra­pi­de­ment on ne compte plus. « Marie Claire, c’est im­por­tant ! » lance-t-il, per­fide, pour voir si vous vous pre­nez plus au sé­rieux que lui. « Oui, très im­por­tant ! » ré­pond la ber­gère au ber­ger. Le voi­là ras­su­ré, la conver­sa­tion roule, il es­saie de vous perdre, on re­père bien­tôt les vraies confes­sions à l’ef­fort qu’il fait pour chan­ger de su­jet. Au mi­lieu de l’après-mi­di, on ira faire un tour chez le trai­teur du coin pour cal­mer les es­to­macs. Par­tout où il passe, les ha­bi­tants se fendent d’un sou­rire en­ten­du. Fran­çois Da­miens a gran­di ici, il fait la bise aux em­ployés de banque, ri­gole avec la ser­veuse, vous montre la mai­son de sa grand-mère. L’in­ter­view se pour­suit dans le jar­din, il re­tarde à tout prix le mo­ment de la pho­to, la conver­sa­tion vire au n’im­porte quoi et on rate le train pour Pa­ris, al­lon­gés dans l’herbe à se mar­rer. On est pom­pette, mais pas dupe : une in­ter­view, c’est tou­jours une stra­té­gie de sé­duc­tion – mais c’est beau, ces ef­forts pour qu’on l’aime. Frag­ments d’un après-mi­di épique.

Fran­çois Da­miens : Tu veux un gin ? On se tu­toie, hein. Je suis un peu cre­vé, on a fi­ni le mon­tage de mon film hier soir et on a fait une pe­tite fête. C’est gen­til de ve­nir de France.

Marie Claire : C’est gen­til de nous re­ce­voir.

Tu fais par­tie de ces ac­teurs qui ont com­men­cé par la co­mé­die et qui connaissent la consé­cra­tion dans le re­gistre dra­ma­tique. Pour­tant, la co­mé­die c’est bien plus dif­fi­cile… C’est moins casse-gueule de faire pleurer. On sait sur quelle fi­celle ti­rer, et même si c’est moyen­ne­ment réus­si, on di­ra : « C’est pas mal. » Tan­dis qu’une co­mé­die moyenne, c’est triste. De toute fa­çon, je ne re­garde pas de films, ça ne m’in­té­resse pas. Il faut y al­ler pour me faire rire. Je ri­gole peu. Je dé­teste la vo­lon­té de faire rire. C’est un peu comme si tu di­sais : « Je vais te dra­guer » : tu vas me ra­con­ter ta vie, on va na­ger avec les dau­phins ? Le rire, pour moi, c’est un ac­ci­dent, comme un fou rire à un en­ter­re­ment, ça ne se fa­brique pas. Le som­met de l’hor­reur, c’est le Club Med, les parcs d’at­trac­tion…

Ce que tu cherches, c’est peut-être plu­tôt à créer le ma­laise. Comme tes dis­cours aux Cé­sars et aux Ma­gritte.

J’aime bien, quand on me donne la tri­bune, en pro­fi­ter pour ne rien dire. Pour les Cé­sars, je de­vais re­mettre le meilleur cos­tume, j’avais re­co­pié la page « cos­tume » de Wi­ki­pé­dia. Tu te fais chier en le li­sant, les gens s’en­nuient dans leur smo­cking, tu prends ton temps… Là, tu tiens quelque chose. (Le té­lé­phone sonne : « Je fais une in­ter­view, je ra­conte ma vie, ça fait un bien fou. Je te rap­pelle, hein. » )

De quel mi­lieu so­cial viens-tu ?

Je suis un bâ­tard. Du cô­té de mon père, c’est très bour­geois, même plu­tôt snob, tout ce que je n’aime pas. Du cô­té de ma mère, c’était des bos­seurs. On ne ri­go­lait pas. Mon grand-père me di­sait tou­jours : « Il y a des li­mites à la dé­con­nade. » Moi j’aime bien na­vi­guer. Avec mon frère et ma soeur, on tourne tout à la dé­ri­sion, parce qu’on a vé­cu des frac­tures. Nos pa­rents ne tri­chaient pas avec nous, on voyait tout, le couple, la vie, le bou­lot. A 20 ans, on se dé­brouillait tout seuls, on avait cha­cun notre mai­son, notre ba­gnole. On n’a ja­mais été une charge pour per­sonne. C’est quelque chose que m’ont trans­mis mes pa­rents. Et ne pas se plaindre. Quand je ne suis pas bien, je me terre, je ferme les stores et tu ne m’en­tends plus.

On peut faire ça quand on a cinq en­fants ? C’est com­pli­qué. C’est pour ça que je tourne. C’est pas quand je bosse que je me fa­tigue, c’est quand je ne bosse pas.

Pour­quoi ?

Je n’ai tou­jours pas com­pris ce qui m’était ar­ri­vé et, quand je n’ai pas bos­sé de­puis quelques mois, je me de­mande si j’ai en­core le ba­zar pour mon­ter la côte. Si j’avais fait le conser­va­toire, mon­té les éche­lons pe­tit à pe­tit… Mais le suc­cès est ar­ri­vé d’un seul coup, et je me de­mande tou­jours si je suis en- →

core à la hau­teur. J’ai l’im­pres­sion d’être un rin­gard en sur­sis. Per­sonne ne t’ap­pelle pour te pré­ve­nir que t’es un rin­gard.

C’est beau, les rin­gards. Dans le film de Ca­rine Tar­dieu, ton père est jus­te­ment Guy Mar­chand, l’ac­teur qui a por­té le rin­gard au rang du su­blime.

Oui, il est su­blime dans la vie et dans le film. Et mon autre père dans le film, c’est An­dré Wilms. C’était une vraie ren­contre. Il est ar­ri­vé au mo­ment où je ve­nais de perdre mon père, et on a eu beau­coup plai­sir à par­ler de la vie. Il est jeune, et pour­tant il a 73 ans. Tu as per­du ton père au mo­ment de ce film, qui parle jus­te­ment d’un homme à la re­cherche de son père ? Est-ce que c’était dif­fi­cile ?

Je n’ai au­cun sou­ci de ce cô­té. La vie, c’est plus com­pli­qué que ça. Je pour­rais me faire pla­quer par ma femme et jouer une sé­pa­ra­tion. Je fais beau­coup de films de fa­mille, avec des pa­rents, des en­fants. Tu te sers de sa propre histoire, mais bon… tu penses au po­gnon.

Les ac­teurs parlent ra­re­ment d’ar­gent…

Moi j’en parle avec un grand plai­sir. Je suis très gour­mand. J’ai fait des études de com­merce et je peux te dire qu’avant de me lan­cer dans un truc, je re­garde de près. A cô­té de ça, je suis ca­pable de faire des films pour rien. Au mois de juin, j’ai fait le film de Ro­main Ga­vras, avec Vincent Cassel et Isa­belle Ad­ja­ni, pour le­quel j’étais payé moins que pour mon pre­mier film, Dik­ke­nek.

Tu as fait des études de com­merce pour avoir un vrai mé­tier ?

Je vou­lais faire du théâtre, et je me suis dit que si, à 30 ans, ça ne mar­chait tou­jours pas, j’au­rais l’air con. Je dé­teste at­tendre près du té­lé­phone, je ne me suis ja­mais mis dans cette si­tua­tion. C’est moi qui pro­duit Fran­çois l’Em­brouille. Si je lis dix scé­na­rios qui ne m’intéressent pas, je fais des ca­mé­ras ca­chées. Ca­rine Tar­dieu a ra­con­té que tu étais dif­fi­cile à di­ri­ger.

Je ne sup­porte pas qu’on me di­rige. C’est vrai que je ne lui ai pas me­né la vie fa­cile. Elle ne m’a pas lâ­ché, je ne l’ai pas lâ­chée. A Cannes, je me suis ex­cu­sé. C’est une grande réa­li­sa­trice. Je me de­man­dais com­ment elle al­lait faire pas­ser tout ça, et elle y est ar­ri­vée.

Qu’est-ce qui t’in­té­resse dans ton mé­tier ? L’amour.

Sé­rieu­se­ment.

Il n’y a que ça qui m’in­té­resse. Tu sais com­ment m’ap­pelle ma femme ? « Fran-moi-moi. » Non, ce que j’aime dans la vie, c’est ce qu’on est en train de faire main­te­nant : dis­cu­ter, boire des coups, être en­semble, j’en ai des tré­mo­los dans la voix. Tu ne me ver­ras ja­mais dans des soi­rées, des inaugurations. Mes soi­rées, c’est ici. Je n’ai pas be­soin de grand-chose. Je n’aime pas al­ler à Pa­ris. Ça me fait peur. Il faut trou­ver des trucs à dire à des gens que tu ne connais pas. A Pa­ris, je suis ca­pable de pas­ser deux mois sans voir per­sonne, je me terre dans mon hô­tel, tou­jours le même. Quand je fais un film, c’est que j’ai du res­pect pour le réa­li­sa­teur. Je fais du sport à la salle en bas, je mange tou­jours la même chose, je re­garde la té­lé, je dors. Je me rends dis­po­nible. Tu es un mé­lange d’im­pro­vi­sa­tion et de ri­gueur. Ça n’est peut-être pas fa­cile au quo­ti­dien ?

C’est moi qui dé­cide quand on ri­gole. C’est par­fois com­pli­qué pour mes en­fants. Je peux faire n’im­porte quoi un jour, et le len­de­main, plus rien du tout. Je suis ca­pable d’être un as­cète pen­dant deux mois pour un film, parce que ma ri­go­lade m’a dé­goû­té. Plus en­vie de boire, de fu­mer, de par­ler. C’est hor­rible de se ra­con­ter comme ça ! Après ça, je vais me sen­tir mal, je te pré­viens. Le pire, c’est quand tu fais quinze jours de pro­mo, là, t’es bien, quand tu rentres… JeanMi­chel Connard ! C’est un peu comme chez le psy. Vous al­lez claquer la porte, vous al­lez par­tir, et moi, qu’est-ce que je vais faire ? Je vais faire tour­ner le lave-vais­selle… Je crois que je vais al­ler mar­cher. Ma femme rentre dans deux heures, et elle a un truc que j’ai­me­rais bien lui ra­che­ter : rien qu’à la ma­nière dont je dis bon­jour, elle sait si j’ai bu un, deux, trois, quatre ou cinq verres. Là, elle va me dire : « Qu’estce que t’as ra­con­té à Marie Claire ?!»

Tu dis tout et son contraire, comme ça, on n’y com­prend rien.

Oui, c’est ça le se­cret. Bon, vous avez faim ? C’est sym­pa, cet après-mi­di avec vous. Al­lez, je vais vous mettre un set de table. Vous pour­rez dire : « Il y avait les sets de table, il y avait tout, hein ! » — m.b.

(*) Dé­jà en salle.

“Moi, ce qui m’in­té­resse dans la vie, c’est dis­cu­ter, boire des coups, être en­semble.”

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