LES OU­BLIÉS DU YÉ­MEN

Nos re­por­ters ont pu ex­cep­tion­nel­le­ment en­trer au Yé­men, par­cou­rir les dan­ge­reux ki­lo­mètres qui sé­parent Aden de Sa­naa. Au mi­lieu de la route, Taez, la ligne de front. Ils ra­content la vie fou­droyée sous les bombes, les femmes et les en­fants qui tentent d

Marie Claire - - Som­maire - Par Fran­çois-Xa­vier Tré­gan. Pho­tos Ca­ta­li­na Mar­tin-Chi­co.

grand re­por­tage Les ou­bliés du Yé­men

Dans les rues bon­dées de Taez, il y a la vie, comme si de rien n’était. Elle cô­toie des im­mon­dices en feu et frôle des meutes de chiens. Ça pue le plas­tique brû­lé et le chat cre­vé, ça grouille, ça klaxonne. Des mi­li­ciens et des sol­dats lour­de­ment ar­més, pos­tés en équi­libre à l’ar­rière de pi­ckups, foncent en trombe dans les rues sans se sou­cier de sa­voir qui pour­rait bien être sur leur pas­sage. Forces des ar­mées ré­gu­lières, mi­lices sa­la­fistes et com­bat­tants d’Al-Qaï­da se par­tagent la ville dans l’al­chi­mie d’un pou­voir plus fa­cile à ob­ser­ver qu’à réel­le­ment com­prendre. Par­fois par­viennent, de plus ou moins loin, des ra­fales d’armes au­to­ma­tiques et les échos de bom­bar­de­ments. La ville est une pou­belle géante li­vrée à des hommes de guerre qui s’ob­servent et se toisent dans un pay­sage de ruines ho­ri­zon­tales. A l’écart du centre-ville, éclo­pés et am­pu­tés, jeunes et vieux, hommes et femmes gra­vissent, par­fois sur une jambe, les longues marches qui mènent à la ré­cep­tion de l’hô­pi­tal Al-Tha­wra. Le per­son­nel ne sait plus où don­ner de la tête. Un homme à peine tren­te­naire tourne en rond et in­ter­pelle chaque per­sonne qu’il croise pour ré­cla­mer une pro­thèse pour sa main dis­pa­rue. Chaque jour, des di­zaines de bles­sés at­ter­rissent ici, vic­times des balles, des frappes aé­riennes ou des mines an­ti­per­son­nel. A l’écart du va­carme, Ha­leel et Ma­lak se font face. La pre­mière a 12 ans. Elle jouait sur une place, près de sa mai­son, quand un bom­bar­de­ment lui a ar­ra­ché les deux bras. Ma­lak a 8 ans. Elle était par­tie ache­ter des bon­bons pour fê­ter ses bons ré­sul­tats à l’école. C’était le 23 mai, une bombe s’est abat­tue sur le quar­tier d’Al Qa­hi­ra. L’en­fant a per­du son bras droit. Ain­si va Taez et sa rou­tine de guerre, ligne de front entre un Nord contrô­lé par des re­belles et un Sud te­nu par les forces res­tées loyales au gou­ver­ne­ment du pré­sident Man­sour Ha­di. Dix milles morts, trois cent mille dé­pla­cés, deux mil­lions d’exi­lés. Après deux ans et de­mi de guerre, le Yé­men pa­raît ex­sangue, frap­pé par la fa­mine, le cho­lé­ra. Les en­fants paient un lourd tri­but, plus de trois cent mille souffrent de mal­nu­tri­tion sé­vère, plus de deux mille ont été tués ou bles­sés. Se­lon le Fonds des Na­tions unies pour la po­pu­la­tion, les cas de vio­lences contre les femmes ont ex­plo­sé. Viols, vio­lences do­mes­tiques, ma­riages for­cés de jeunes filles, abus phy­siques et psy­cho­lo­giques, la guerre a pro­vo­qué l’ef­fon­dre­ment des mé­ca­nismes de pro­tec­tion, ren­dant plus vul­né­rables les femmes et les jeunes filles. Mais les chiffres, seuls, ne peuvent rendre compte, ni de la souf­france, ni de la force d’un peuple, de son ins­tinct de vie. →

Le conflit s’en­lise

Les Yé­mé­nites souffrent, mais ils cultivent aus­si, jouent et sou­rient, comme si la vieille ha­bi­tude des conflits et de la mi­sère avait fa­çon­né un monde pa­ral­lèle dont cha­cun connaî­trait les moyens de s’ex­traire.

Tout a plus ou moins com­men­cé en sep­tembre 2014. Des re­belles d’obé­dience zay­dite, une branche du chiisme, pre­naient alors le contrôle de Sa­naa, la ca­pi­tale du pays. Les Hou­thistes, ve­nus de leur fief du nord du Yé­men, dé­ployaient dans les rues leurs hommes et leurs slo­gans : « Dieu est grand, mort à l’Amé­rique, mort à Is­raël. » Ils pre­naient le contrôle des mi­nis­tères et dé­cla­raient haut et fort la guerre à la cor­rup­tion et à l’in­jus­tice. In­ca­pable de ré­agir à temps et dé­pas­sé de toute part, le pré­sident Ha­di, lé­gi­ti­me­ment élu, était contraint, avec son gou­ver­ne­ment, à l’exil. Le Yé­men, de­puis, est par­ta­gé en au moins deux ter­ri­toires. Un pre­mier, au nord, te­nu par la ré­bel­lion avec Sa­naa pour ca­pi­tale. Un se­cond, au sud, avec Aden pour ca­pi­tale pro­vi­soire d’un pou­voir re­con­nu par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Au mi­lieu, ou presque, Taez, la ligne de front. En mars 2015, l’Ara­bie Saou­dite a pris la tête d’une coa­li­tion pour dé­lo­ger les put­schistes et ré­ta­blir le pré­sident du Yé­men dans son au­to­ri­té. De­puis, deux ou trois fois par se­maine, l’Ara­bie dé­verse ses bombes in­dif­fé­rem­ment, sur les po­si­tions mi­li­taires, les in­fra­struc­tures pu­bliques, les hô­pi­taux et les écoles. Les bom­bar­de­ments aé­riens frappent moins les com­bat­tants que les ci­vils. Les re­belles ne pro­gressent plus, certes, mais ils tiennent bon. Le conflit s’en­lise. Les groupes dji­ha­distes en pro­fitent pour pul­lu­ler. Beau­coup pré­disent aux Saou­diens que le Yé­men pour­rait être leur Viet­nam. Les pour­par­lers di­plo­ma­tiques sont au point mort et le Yé­men sombre, dis­crè­te­ment, à l’abri des re­gards ex­té­rieurs, ca­de­nas­sé par des pro­ta­go­nistes qui tiennent, coûte que coûte, à le ré­duire à un huis clos mi­sé­rable. Ajou­tons que les re­belles hou­thistes sont sou­te­nus par l’Iran, chiite, et que le gou­ver­ne­ment est épau­lé par des puis­sances sun­nites. Cette guerre est com­plexe, oui. Elle est po­li­tique, et main­te­nant pa­ti­née de confes­sion­na­lisme. Au mi­lieu des équa­tions et des luttes de pou­voirs entre puis­sances ré­gio­nales, de l’in­fluence des uns et des autres, comme tou­jours, les po­pu­la­tions en­caissent les coups dans un en­che­vê­tre­ment d’amas de fer et de dé­bris de bé­ton cou­chés à terre.

Il fau­dra près de cinq heures pour par­cou­rir une poi­gnée de ki­lo­mètres sur des che­mins de chèvres où se suivent et se frôlent, au pas, avec pru­dence, →

1. Taez, as­sié­gée, est de­ve­nue une pou­belle géante. Au centre du pays, la ville est la ligne de front entre le Nord re­belle et le Sud de l’ar­mée ré­gu­lière. 2. Aden, tout au sud du pays, est la ca­pi­tale pro­vi­soire des forces gou­ver­ne­men­tales. 3. Au mar­ché de la vieille ville d’Aden, des femmes men­dient. Avec les bom­bar­de­ments, des fa­milles en­tières sont à la rue.

A l’hô­pi­tal Al-Tha­wra, à Taez. Vic­times de bom­bar­de­ments, Ha­leel (au centre), 12 ans, a per­du ses deux bras. Ma­lak (à d.), 8 ans, elle, a été am­pu­tée du bras droit.

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