in­ter­view Eva Io­nes­co et les frag­ments d’un père in­con­nu

La réa­li­sa­trice a dû ap­prendre à gran­dir avec l’ombre floue de son père. Dans un livre* tra­gi­que­ment beau, elle res­sus­cite cet homme idéa­li­sé pour mieux conju­rer d’autres fan­tômes pas­sés.

Marie Claire - - Sommaire - Par Fa­brice Gai­gnault

Elle l’avait long­temps tu parce qu’elle ne sa­vait rien, ou presque. Et se­crè­te­ment idéa­li­sé parce que l’ab­sent in­con­nu per­met tous les contes, fussent-ils les plus in­vrai­sem­blables. En­fant li­vrée à la per­ver­si­té d’une mère pho­to­graphe qui en avait fait son mo­dèle por­no­gra­phique, la fu­ture réa­li­sa­trice Eva Io­nes­co ne ces­sait d’ap­pe­ler au se­cours ce père en­vo­lé lors­qu’elle avait 2 ou 3 ans, re­vu qu’à de très rares oc­ca­sions jus­qu’à ses 7 ans. N’avait-il ja­mais exis­té ? Etait-il mort ? Pour­quoi ne re­ce­vait-elle ja­mais de lettres ou d’ap­pels té­lé­pho­niques ? Pour­quoi ne ve­nait-il pas la cher­cher pour l’em­me­ner loin de la fo­lie fa­mi­liale ? Bien des an­nées plus tard, lorsque la vé­ri­té écla­te­ra sur le père ef­fa­cé, nié par sa mère, vien­dra en­fin le temps de la re­cons­truc­tion. C’est toute l’histoire en fi­li­grane de cet ou­vrage in­croyable qui est aus­si, ré­vé­la­tion, ce­lui d’une écri­vaine.

(*) In­no­cence, éd. Gras­set.

Marie Claire : In­no­cence est un titre qui vous est ve­nu d’em­blée ?

Eva Io­nes­co : Oui, c’est un titre juste sur ce qu’il m’est ar­ri­vé. Mon livre parle es­sen­tiel­le­ment de la perte im­po­sée de l’in­no­cence en­fan­tine. Com­ment la dé­cou­verte de la vie est pol­luée par l’in­tru­sion de l’adulte dans ce qu’il a de plus sor­dide.

Il au­rait pu s’ap­pe­ler « Mon père, ce hé­ros »… J’avais aus­si pen­sé à « Frag­ments d’un père in­con­nu », « Les pe­tits bouts de pa­pa » ou à « Une vie vio­lente ». Hé­ros ? Ce­la cor­res­pond à ce que j’en pense, mais son en­ga­ge­ment dans la Waf­fen-SS, à la fin de la guerre, au­rait ren­du ce titre im­pos­sible. Bien que, d’après ce que j’ai dé­cou­vert, son ba­taillon ne s’est ja­mais bat­tu. Mais je ne sais tou­jours pas s’il a été un es­pion en France, s’il a vrai­ment tra­vaillé chez IBM, s’il s’est en­ga­gé, à une pé­riode de sa vie, dans la Lé­gion étran­gère… Ma théo­rie : il au­rait été re­tour­né comme es­pion, après guerre, par la Hon­grie com­mu­niste. L’ayant à peine connu, ne pen­sez-vous pas l’idéa­li­ser, par contraste avec votre mère ? Cer­tai­ne­ment. Je ne l’ai ja­mais re­mis en ques­tion. Il est comme il est. Je ne cherche à au­cun mo­ment à contre­dire l’image que j’ai de lui. Je ne pou­vais me construire qu’en cher­chant sa trace, des preuves de son exis­tence, en me rac­cro­chant aux mi­nus­cules sou­ve­nirs que je conser­vais de nos rares re­trou­vailles alors que j’étais toute pe­tite. Ma mère, qui n’a vé­cu avec lui que pen­dant quelques an­nées, me ca­chait tout ce qui le concer­nait. Ses pa­piers, ses lettres, ses pho­tos étaient dans des boîtes, dans une ar­moire fer­mée à clé. Elle m’a ca­ché jus­qu’à la date de sa mort. Tout s’est re­mis en place lorsque j’ai re­trou­vé sa tombe, à Lo­rient, grâce à une dame qui l’avait bien connu et qui m’a écrit une lettre pour me ra­con­ter ce qu’elle sa­vait de lui et de sa fin.

Quel est votre ul­time sou­ve­nir de lui ?

A 7 ans, à Qui­be­ron. Il m’a mon­tré les étoiles, je m’en sou­viens si bien ! Il était pas­sion­né par le ciel, mais aus­si par les mondes pa­ral­lèles. Il avait fait par­tie d’une loge ro­si­cru­cienne à Nu­rem­berg. Puis plus rien. Sans tombe ni date de sa mort, il res­tait dans ma tête un er­rant. Il faut en­ter­rer ses morts pour que nous comme eux puis­sions être dé­fi­ni­ti­ve­ment apai­sés.

Vous écri­vez que, toute pe­tite, vous étiez ter­ro­ri­sée à l’idée que votre père ne s’ef­face de votre mé­moire. Par­fois, on ne se sou­vient plus de la tête des gens qu’on a ai­més. C’est ter­ri­fiant, car on a l’im­pres­sion qu’ils vont s’ef­fa­cer à ja­mais. Si vous aviez eu le choix, vous au­riez, j’ima­gine, pré­fé­ré vivre avec lui ?

Sans hé­si­ta­tion, même s’il était un peu ivrogne et par­fois im­pré­vi­sible. Il ne m’a ja­mais re­con­nue, mais ça n’est pas grave. J’au­rais mille fois pré­fé­ré vivre avec cet homme pro­tec­teur.

Vous êtes-vous de­man­dé si votre mère était ca­pable de vous vendre sexuel­le­ment ?

Elle l’a fait : ses pho­tos sont un viol, une prise de pos­ses­sion de mon in­no­cence, de mon en­fance. C’était l’époque des théo­ries du phi­lo­sophe Re­né Sché­rer et d’autres, qui di­saient que le corps des en­fants pou­vait être « kid­nap­pé » par leurs pa­rents ou d’autres adultes. La grande am­bi­guï­té per­verse de votre mère consiste en ce qu’elle vous pousse vers des trucs épou­van­tables tout en s’af­fo­lant lorsque vous êtes en séance de pho­tos.

Ma mère me fait pen­ser à ces gens qui vous poussent vers le pré­ci­pice tout en vous en met­tant en garde. Elle me confiait à des pho­to­graphes et me di­sait : « Fais at­ten­tion ! » Sur­tout vers 10 ou 11 ans, lors­qu’elle sen­tait que je com­men­çais de lui échap­per.

Quand vous de­man­dez à votre mère pour­quoi elle vous ex­pé­die, à 10 ans, en Es­pagne, chez un pho­to­graphe éro­tique, elle a cette ré­ponse in­croyable : « Il faut bien vivre. »

Oui, ça avait un cô­té : « Main­te­nant, t’ap­prends la vie, ma co­cotte ! » Tout ce­la mé­lan­gé, dans sa tête, avec les livres trans­gres­sifs de Georges Ba­taille tels qu’Histoire de l’oeil, qu’elle in­ter­pré­tait à sa fa­çon.

Pour avoir la paix, elle vous ins­talle, toute pe­tite, dans une pièce au sixième étage, avec votre grand-mère.

Elle vou­lait être libre de re­ce­voir qui elle vou­lait et, sur­tout, ne pas s’em­bar­ras­ser de moi. Je vi­vais ain­si →

“Mon père ne m’a ja­mais re­con­nue mais j’au­rais mille fois pré­fé­ré vivre avec cet homme pro­tec­teur.”

sous les toits, avec ma grand-mère – la­quelle, je l’ai ap­pris en­suite, était mon ar­rière-grand-mère. Ma vé­ri­table grand-mère, sa fille, avait été vio­lée par mon ar­rière-grand-père. Ma mère est le fruit de ce viol et, donc, la soeur de ma grand-mère. Par-des­sus le mar­ché, ma mère me consi­dé­rait comme sa pe­tite soeur. Le père, même ab­sent, de­vient donc un re­père dans toute cette fo­lie…

Oui, tout à fait. Quand les choses com­mencent à ne pas être à leur place, ce­la crée un en­semble de pro­blèmes in­so­lubles, un dés­équi­libre per­ma­nent. Ce­la a-t-il été dou­lou­reux pour vous de re­ve­nir là-des­sus ?

Ex­trê­me­ment. Parce que mettre des mots sur des dou­leurs an­ciennes ne peut que les ra­vi­ver. Ce­la a été très violent. Je me suis beau­coup dis­pu­tée avec Si­mon (Li­be­ra­ti, son ma­ri, ndlr), qui écri­vait au même mo­ment un livre sur son propre père. L’écri­ture per­met de faire re­jaillir des choses en­fouies et de voir sur­gir, au fil des mots, une vé­ri­té in­tui­tive.

Com­ment ex­pli­quez-vous que vous ayez réus­si à sur­vivre à une telle en­fance ?

Grâce à la Ddass, qui m’a fait beau­coup de bien, mal­gré les fugues et quelques bê­tises. Ce­la a du­ré trois an­nées, entre 13 et 16 ans. On m’a sous­traite à la garde ma­ter­nelle, car je créais tant de scan­dales que ce n’était plus pos­sible. Je n’al­lais plus à l’école. Du coup, l’Etat s’en est mê­lé. J’ai aus­si été sau­vée par une bande de co­pains qui ont com­men­cé à m’em­me­ner au Pa­lace, à par­tir de 12 ans 1/2. Mais, c’est ter­rible à dire, j’étais dé­jà bla­sée de tout.

Com­ment se construit-on sexuel­le­ment lors­qu’on a été pri­vée de son in­no­cence cor­po­relle ?

Je ne sais pas si on peut ap­pe­ler ça de la ré­si­lience, mais j’ai eu un pe­tit ami très tôt, comme beau­coup d’ado­les­centes. Je suis tom­bée amou­reuse, à 13 ans, d’un gar­çon très pur qui avait neuf ou dix ans de plus que moi. On a vé­cu très, très amou­reux pen­dant cinq ans. Cet amour m’a sau­vée.

Pour­quoi, à 10 ans, avez-vous eu ce geste fou : vous dé­flo­rer vous-même ? Parce que j’avais peur qu’on ne prenne ma vir­gi­ni­té de force. Vu les fré­quen­ta­tions de ma mère, ce­la au­rait pu m’ar­ri­ver, en­dor­mie ou dro­guée de force. J’en avais le pres­sen­ti­ment, il fal­lait que je de­vienne femme par moi-même, avant que quel­qu’un ne me saute des­sus. Vous af­fir­mez avoir sé­rieu­se­ment son­gé au sui­cide vers 6 ou 7 ans.

Oui, oui. Je me je­tais dans la cir­cu­la­tion les yeux fer­més. Je mon­tais sur le pe­tit re­bord de la fe­nêtre de l’ap­par­te­ment, au sixième étage, et je lon­geais la fa­çade. Je l’ai fait plein de fois.

Qu’est-ce qui vous fai­sait te­nir ?

L’idée que j’al­lais très tôt fuir cette fo­lie to­tale. Vous n’avez plus re­vu votre mère de­puis com­bien de temps ?

Huit ans.

Vous échan­gez par e-mail ?

Vous plai­san­tez ? Ja­mais de la vie ! Je n’échange rien du tout avec elle.

Vous crai­gnez un pro­cès de sa part ?

Pas du tout, parce que le livre est avant tout une ten­ta­tive de com­pré­hen­sion d’une fa­mille, de ses né­vroses, de ses mys­tères en­fouis à des­sein. Le fait de par­ler de tout ça, et sur­tout de mon père, est l’une des choses qui m’ont mue et ai­dée à y voir plus clair. Ecrire m’a per­mis d’avan­cer.

Vous re­fu­sez de lais­ser pu­blier des pho­tos de vous en­fant avec votre mère. Pour­quoi ?

Je ne veux au­cune pho­to avec ma mère. Je ne veux pas la re­pré­sen­ter. D’ailleurs je n’en ai pas chez moi.

Vous vou­lez l’ef­fa­cer de votre vie à ce point ? Non, car c’est im­pos­sible, mais comme j’ai en­ga­gé des pro­cé­dures pour qu’elle n’uti­lise plus mon image, je ne vois pas pour­quoi je pren­drais le risque d’avoir des en­nuis en re­pré­sailles. Avez-vous en­vie de la re­voir afin de lui dire tout ce que vous sou­hai­tez lui ex­pri­mer avant qu’elle ne dis­pa­raisse ?

Non. (Long si­lence.) Pas trop. Pas vrai­ment. (Rires.) Il vaut mieux évi­ter de re­voir les gens qui vous ont fait beau­coup de mal. Peut-être que je lui par­don­ne­rais si je la voyais… Non, en fait, ça va très bien comme ça. Moins je la vois, mieux je me porte.

Votre livre s’achève lorsque vous avez 10 ans et dé­jà vé­cu mille vies. Vous avez l’in­ten­tion d’écrire la suite ?

Oui. Je ne sais pas en­core trop quelle forme ce­la pen­dra, mais oui. – f.g.

Ci-contre : Eva Io­nes­co, vers 3-4 ans, et son père dans une crê­pe­rie en Bre­tagne. Ci-des­sous, à d. : sur la plage, le même jour. Ci-des­sous, à g. : po­sant pour son père de­vant les ali­gne­ments de dol­mens de Car­nac.

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