so­cié­té Pour­quoi ce sont les femmes qui gèrent tout

Ins­crire les en­fants au vol­ley, prendre ren­dez-vous chez le den­tiste, pen­ser à ache­ter des oranges... Une liste est en boucle dans la tête des femmes, mères et ac­tives, et se re­nou­velle sans cesse, c’est la fa­meuse et épui­sante “charge men­tale”. Pour­quoi

Marie Claire - - Sommaire - Par Co­rine Gold­ber­ger. Pho­tos Vincent De­sailly.

« C’est exac­te­ment ce que je vis. En­fin, ma fa­tigue, mon stress ont un nom : la charge men­tale. » Elles sont très nom­breuses, sur les ré­seaux so­ciaux, à pous­ser ce cri du coeur. Elles se sont re­con­nues dans la BD d’Em­ma, une in­gé­nieure et des­si­na­trice qui dé­voile la réa­li­té de la plu­part des foyers : non seule­ment les mères ac­tives en couple se chargent tou­jours de la plu­part des tâches do­mes­tiques, mais en plus, elles doivent pen­ser à tout, tout le temps, pour la bonne marche de la mai­son et le bien-être de la fa­mille ( 1). Le titre de cette planche vi­rale, « Fal­lait de­man­der », a sus­ci­té d’in­ter­mi­nables dé­bats aigres-doux. Car c’est la ré­ponse ty­pique, culpa­bi­li­sante, de ces hommes qui ré­agissent en simples exé­cu­tants, en at­tente d’ins­truc­tions de la res­pon­sable en chef de la mai­son. En pre­mière ligne, celles qui ont des trans­ports à ral­longe, des ho­raires va­riables, dé­ca­lés et/ou des com­pa­gnons sou­vent ab­sents. Ain­si Co­lombe, 37 ans, in­fir­mière hos­pi­ta­lière, deux en­fants de 11 et 7 ans. « Le plus lourd dans mon quo­ti­dien ? La prise en charge des en­fants quand mon ma­ri, jour­na­liste, est en reportage. Un vrai casse-tête que je gère seule, car je pars tra­vailler à 5 h 45 du ma­tin. Seule so­lu­tion : que les en­fants dorment cha­cun la veille chez un co­pain/co­pine, pour qu’ils puissent être ac­com­pa­gnés le len­de­main à l’école. Je vous laisse ima­gi­ner l’or­ga­ni­sa­tion der­rière tout ça… »

Même si cer­tains hommes dé­noncent des cli­chés se­lon eux in­justes et dé­mo­dés (en tête, les di­vor­cés en garde al­ter­née), les chiffres sont éclai­rants. Les femmes passent deux fois plus de temps à faire le mé­nage et à s’oc­cu­per des en­fants ( 2). Ce qui, au pas­sage, freine leur pro­gres­sion de car­rière. Consé­quence, d’après une étude ré­cente (3) : près d’une femme en couple sur deux es­time que son conjoint ne s’im­plique pas as­sez dans l’or­ga­ni­sa­tion des tâches mé­na­gères. 57 % des femmes in­ter­ro­gées at­tendent pour­tant du sou­tien de sa part. →

Car ce sont elles qui, ma­jo­ri­tai­re­ment, achètent les four­ni­tures de la ren­trée, ins­crivent les en­fants dans les ac­ti­vi­tés pé­ri­sco­laires, su­per­visent les de­voirs et pas­se­ront des heures à consti­tuer des dos­siers pour dé­cro­cher le bon col­lège. In­ten­dantes, chefs de pro­jet, di­rec­trices de la lo­gis­tique de la mai­son, am­bas­sa­drices de la fa­mille, ce sont elles aus­si qui in­vitent pa­rents et co­pains à dî­ner, or­ga­nisent des ca­gnottes… Elles en­core qui, tout en tra­vaillant, prennent en charge leurs pa­rents vieillis­sants, dé­pen­dants, pa­pe­rasse com­prise. Une course sans fin, une per­for­mance aus­si se­crète que col­lec­tive. « Comme mon or­di­na­teur, du le­ver au cou­cher, je ne m’éteins ja­mais, je suis tou­jours en veille », sou­rit Del­phine Le Clair, 42 ans, trois en­fants de 14, 12 et 8 ans. Tout en dé­ve­lop­pant son en­tre­prise (vente de kits men­suels de pro­duits d’hy­giène aux filles qui ont leurs règles), elle en­voie des « no­ti­fi­ca­tions » à toute la fa­mille. « Mul­ti­tâche, j’ai en per­ma­nence plu­sieurs fe­nêtres ou­vertes en même temps à l’es­prit. Alors que mon ma­ri, qui n’est pas un ma­cho, je le sou­ligne, se­rait in­ca­pable, comme moi, de par­ler de travail au té­lé­phone tout en éten­dant une les­sive. C’est pour­tant simple, avec le por­table dans la poche et les écou­teurs dans l’oreille. »

Condi­tion­nées au rien-lâ­cher Pour­quoi les femmes (avec ou sans ba­by­sit­ter et femme de mé­nage) sont-elles en­core et tou­jours seules en charge du quo­ti­dien fa­mi­lial ? « Il y a trente ans dé­jà, des so­cio­logues avaient ob­ser­vé qu’avant l’ar­ri­vée du pre­mier en­fant, il y a un équi­libre re­la­tif dans la ré­par­ti­tion des tâches do­mes­tiques, mais qu’il se rompt après la nais­sance, com­mente San­dra Frey, po­li­to­logue et ex­perte en études de genre. C’est pen­dant son congé de ma­ter­ni­té que la jeune mère, seule avec son bé­bé, prend l’ha­bi­tude de prendre en main l’or­ga­ni­sa­tion de la mai­son, tan­dis que le père est au travail. Mais le condi­tion­ne­ment des femmes, qui se consi­dèrent plus lé­gi­times que les hommes pour gé­rer la fa­mille et la mai­son, joue tou­jours aus­si. C’est le fa­meux : “Laisse, j’irai plus vite et ce se­ra mieux fait”, qui dis­qua­li­fie les hommes et ne leur donne guère en­vie de se cal­quer sur des fa­çons de faire im­po­sées. »

Pour ve­nir à bout de sa liste de tâches, cha­cune a ses astuces. « J’ai fait un pro­gramme au quart d’heure près pour tous les en­fants. Ils savent ce qu’ils ont à faire du ma­tin au soir. Pour le ra­vi­taille­ment, j’ai un deuxième « su­per­mar­ché » dans mon ga­rage, et de quoi te­nir un mois et de­mi. Je m’en­voie des tex­tos à moi-même : prendre ren­dez-vous chez le pé­diatre, chan­ger le billet de train, de­man­der des cer­ti­fi­cats mé­di­caux pour la pis­cine, etc. Ding ding ! Ça sonne toute la jour­née. » C’est un pe­tit aper­çu du quo­ti­dien de Del­phine Le­blanc, 43 ans, quatre en­fants à la mai­son, qui lance en même temps sa so­cié­té de com­mu­ni­ca­tion. Tout en s’in­ves­tis­sant dans la start-up de li­vrai­son de plats gas­tro­no­miques à do­mi­cile de son ma­ri. « Chaque jour, je me dis que je ne m’ap­par­tiens plus, pour­suit Del­phine. J’ai es­sayé de faire du yo­ga au dé­but de l’an­née, j’y suis al­lée une fois… » Pour la pre­mière fois, les­si­vée, elle a pris « la fuite » . « Je suis par­tie cinq jours toute seule sur la Côte d’Azur. J’ai ache­té des plats tout prêts, j’ai mar­ché, lu, fait du shop­ping. J’ai pen­sé uni­que­ment à moi. Ce­la m’a fait un bien fou. Je re­com­men­ce­rai tous les ans. »

Mais si la charge men­tale n’était pas tou­jours celle que l’on croit ? Pour la phi­lo­sophe Ju­lia de Fu­nès qui in­ter­vient dans les en­tre­prises, « les tâches do­mes­tiques sont par­fois uti­li­sées, en par­ti­cu­lier par les sa­la­riées, comme un ali­bi, parce qu’il est plus fa­cile de dire à son ma­ri : “Tu n’as pas pen­sé à étendre le linge” que de ré­pondre à son pa­tron : “Ce bu­si­ness-plan pour de­main (ou ce chan­ge­ment d’ho­raire, etc.), ça ne va pas être pos­sible.” J’ai un peu l’im­pres­sion qu’on dé­charge son stress pro­fes­sion­nel sur le conjoint, alors qu’il pro­vient sou­vent du travail. Et pas for­cé­ment en rai­son de la quan­ti­té de tâches à exé­cu­ter, mais parce qu’on n’a pas as­sez de temps pour les réa­li­ser. Ou bien parce qu’on est sou­vent plon­gée dans l’ab­surde au travail : em­ploi idiot, chefs qui exigent l’im­pos­sible, pro­cé­dures sans fin… Qui, même la plus fé­mi­niste, n’a ja­mais ran­gé sa mai­son avec une cer­taine sen­sa­tion de dé­tente ? » Quoi qu’il en soit, de­puis qu’ils ont dé­cou­vert le concept de charge men­tale, des hommes ouvrent les yeux. « Beau­coup m’ont dit : “Plai­der cou­pable”, ra­conte Em­ma. Avant ma BD, ils n’avaient pas conscience de tout ce que portent leurs com­pagnes. » Dans la fou­lée, un jeune homme qui tra­vaille dans l’in­for­ma­tique, Na­ro Si­nar­pad (un pseu­do­nyme), a lan­cé une pé­ti­tion pour que le congé de pa­ter­ni­té passe de onze jours à quatre se­maines (rap­pel : qua­torze se­maines en Nor­vège). Afin que les pères par­tagent tout de suite la charge du foyer. Nous pro­gres­sons. — c.g.

“Avant ma BD, beau­coup d’hommes n’avaient pas conscience de ce que portent leurs com­pagnes. ” Em­ma, des­si­na­trice

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.