portfolio Les sen­ti­ments des arbres

Marie Claire - - Sommaire - Par Alexandre Duyck. Pho­tos Eli­na Ke­chi­che­va.

Ils peuvent res­sen­tir la peur et se pro­té­ger mu­tuel­le­ment, être dé­ci­més ou cen­te­naires, pro­cu­rer du ré­con­fort et de la force. Des livres les ra­content et les cé­lèbrent en de­ve­nant best-sel­lers. Ex­pli­ca­tions sur cette fas­ci­na­tion.

Au dé­part, on di­rait un conte de fées. C’est l’histoire de Pe­ter Wohl­le­ben, qui vit en Al­le­magne, à Hüm­mel, au sud de Bonn. En­fant, Pe­ter vou­lait pro­té­ger la na­ture et les arbres. Puis Pe­ter de­vint fo­res­tier : « Quand j’ai com­men­cé ma car­rière, j’en sa­vais à peu près au­tant sur la vie se­crète des arbres qu’un bou­cher sur la vie af­fec­tive des ani­maux. » Un jour, Pe­ter en eut as­sez d’abattre des cen­taines d’épi­céas, de hêtres, de chênes et de pins… Il com­men­ça à or­ga­ni­ser des stages de sur­vie dans les bois ain­si que des cir­cuits fo­res­tiers, puis créa un es­pace pro­té­gé où la na­ture put re­prendre ses droits. « Mes vi­si­teurs ado­raient mes his­toires sur les arbres, confie-t-il. Alors un jour, je me suis dit qu’avec l’aide de ma femme, qui tra­vaille à l’of­fice du tou­risme, j’al­lais les ra­con­ter dans un livre. » Dé­but août, cinq mois après sa pa­ru­tion, La vie se­crète des arbres (1) était tou­jours n° 1 des ventes outre-Rhin. Le nombre d’exem­plaires ven­dus y dé­passe au­jourd’hui le mil­lion, aux­quels il faut ajou­ter près de trente-cinq tra­duc­tions, y com­pris au Bré­sil et en Chine. Pe­ter n’en re­vient pas : « Ja­mais je n’au­rais ima­gi­né un tel suc­cès. Mais cha­cun d’entre nous, qu’il vive en ville ou à la cam­pagne, se sent proche des arbres. Nous les ai­mons tous mais nous en sa­vons bien peu sur eux. »

Ils tissent des liens L’autre suc­cès du livre tient à sa sim­pli­ci­té : rien d’un texte d’ex­pert, mais au contraire, un dis­cours ac­ces­sible à tous, qui ex­plique com­ment les arbres « al­laitent leurs en­fants », com­ment ils com­mu­niquent entre eux, com­ment ils se pro­tègent mu­tuel­le­ment des nui­sibles… « Les arbres res­sentent la dou­leur, mais éga­le­ment des sen­ti­ments comme la peur. L’ami­tié entre eux existe et ils tissent des liens… », ex­plique-t-il dans un do­cu­men­taire de Ju­lia Dor­del et Guido Tölke, L’in­tel­li­gence des arbres ( 2), dont il est un des hé­ros, en com­pa­gnie des scien­ti­fiques de l’uni­ver­si­té de Van­cou­ver Suzanne Si­mard et Te­re­sa Ryan Sm­hayetsk.

Que nous ar­rive-t-il avec les arbres ? Pour­quoi tant d’amour ? La man­ne­quin Gi­sele Bünd­chen les vé­nère sur Ins­ta­gram. Stel­la McCart­ney s’in­surge fré­quem­ment contre ces « 120 mil­lions d’arbres abat­tus chaque an­née pour fa­bri­quer de la vis­cose non du­rable ! » Sur Airbnb, la de­meure la plus de­man­dée au monde ne se trouve pas sur une plage pa­ra­di­siaque mais dans une fo­rêt amé­ri­caine de Géor­gie : une ca­bane sus­pen­due construite il y a dix-huit ans par un an­cien di­ri­geant de Green­peace. Dé­lai d’at­tente pour y pas­ser la nuit ? Un an. Prix ? 335 € par nuit. Aux Etats-Unis comme en France, no­tam­ment à Pa­ris, des mu­ni­ci­pa­li­tés fêtent l’arbre et offrent aux ha­bi­tants la pos­si­bi­li­té d’en plan­ter. Dans les li­brai­ries, les ou­vrages qui leur sont consa­crés se mul­ti­plient. Chez Actes Sud, à Arles, un rayon en­tier leur est des­ti­né. On y trouve d’ailleurs La vie des plantes du cher­cheur Ema­nuele Coc­cia, Grand Prix des der­nières Ren­contres phi­lo­so­phiques de Mo­na­co, qui fait éga­le­ment par­ler de lui. « Les plantes sont par­mi les ha­bi­tants les plus nom­breux de notre pla­nète et pour­tant la phi­lo­so­phie les a né­gli­gées, voire haïes : elles ont de­puis tou­jours été la cible d’un sno­bisme mé­ta­phy­sique, ex­plique l’au­teur. Mal­gré le dé­ve­lop­pe­ment de l’éco­lo­gie, la dé­mul­ti­pli­ca­tion des dé­bats sur la na­ture ou sur les ques­tions ani­males, les plantes res­tent une énigme pour la phi­lo­so­phie. »

Sans doute Ema­nuele Coc­cia, an­cien élève d’un ly­cée agri­cole ita­lien, au­jourd’hui en­sei­gnant à l’Ecole des hautes études en sciences so­ciales, ap­porte-t-il une ré­ponse à notre in­té­rêt ac­tuel pour tout ce qui pousse : « La plante in­carne le lien le plus étroit et le plus élé­men­taire que la vie puisse éta­blir avec le monde. L’in­verse est aus­si vrai : elle est l’ob­ser­va­toire le plus pur pour contem­pler le monde dans sa to­ta­li­té. » On dit sou­vent que les livres sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ne se vendent pas parce qu’ils sont trop an­xio­gènes. On sait que les éco­lo­gistes ne concré­tisent pas en voix la prise de conscience pour­tant mon­diale. Mais les arbres fas­cinent, in­triguent, ras­surent. Et apaisent aus­si. Syl­vie a du mal à vivre sans eux. Ico­no­graphe, mère de fa­mille, elle par­tage son temps entre Pa­ris et un ha­meau de Bour­gogne, en­tou­ré de fo­rêts où elle marche pen­dant de longues heures. « Les arbres per­son­ni­fient pour moi la sé­re­ni­té et la constance. Et donc la sa­gesse, la poé­sie à l’état pur et le vi­vant, ex­pli­quet-elle. Je les per­çois comme des êtres à part en­tière, avec des ca­rac­té­ris­tiques et une histoire. Il me plaît d’ima­gi­ner ce qu’ils ont vu de l’agi­ta­tion hu­maine au­tour d’eux, sans que celle-ci ne les at­teigne. Mar­cher en fo­rêt, c’est aus­si mar­cher dans une im­mense et im­po­sante ca­thé­drale. C’est l’en­droit où l’on res­sent le mieux ce que la na­ture a de so­len­nel et de sa­cré, et c’est aus­si, pour peu qu’on y soit at­ten­tif, le lieu d’un spec­tacle sans fin. »

Un peu par­tout dans le monde, l’arbre est au­jourd’hui cé­lé­bré. Au Ja­pon, par exemple, le shin­rin-yo­ku – thé­ra­pie par l’im­mer­sion en fo­rêt pen­dant au moins quinze mi­nutes – réunit, trente ans après sa créa­tion, plus de cinq mil­lions d’adeptes. Aux Etats-Unis, on exerce le « tree hug­ging », l’étreinte d’un arbre. Pra­tiques far­fe­lues ? Pas si sûr, quand on sait, comme l’af­firme Pe­ter Wohl­le­ben, que notre rythme car­diaque, notre ten­sion et notre ca­pa­ci­té pul­mo­naire s’amé­liorent au contact des fo­rêts. — a.d. 1. Ed. Les Arènes. 20,90 €. 2. En salles le 13 sep­tembre. 3. Ed. Payot-Ri­vages, 18 €..

La fo­rêt im­mense du Ja­pon, dans la ré­gion de Kyo­to.

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