Nous l’ap­pe­lions Eve­lyne

Com­ment une jeune femme de bonne fa­mille a créé avec ins­tinct, ta­lent et té­na­ci­té un puis­sant groupe de presse pro­gres­siste et fé­mi­niste. Le nôtre. Re­tour sur le des­tin d’Eve­lyne Prou­vost-Ber­ry.

Marie Claire - - Hommage - Par la ré­dac­tion

C’est l’histoire d’une femme se­crète. Celle d’Eve­lyne Prou­vost-Ber­ry, morte d’une chute de vé­lo le 19 juillet 2017 à Belle-Ile-en-Mer. Une au­da­cieuse qui a créé des ma­ga­zines dé­fen­dant les droits des femmes et la li­ber­té sexuelle. L’histoire d’une femme dont beau­coup d’hommes puis­sants en­viaient le ta­lent, le flair et le bon sens. Une ca­tho­lique qui s’en­fer­mait dans son bu­reau le di­manche à la cam­pagne pour suivre la messe à la té­lé­vi­sion. Une dame qu’on au­rait dit d’au­tre­fois, tant sa mise était dis­crète, qui de­van­çait la mo­der­ni­té. Une grande bour­geoise fron­deuse qui, pen­dant qua­rante ans, s’est bat­tue pour vivre sa vie et dé­fendre l’en­tre­prise fa­mi­liale. Com­ment écrire juste un des­tin mar­qué par tant de ré­serve et de dis­cré­tion ? Ju­liette Bois­ri­veaud, qui a lan­cé Cos­mo­po­li­tan en 1973 avec Eve­lyne Prou­vost comme ré­dac­trice en chef, lâche un in­dice : « Il n’y a pas d’Eve­lyne sans Jean Prou­vost. » Eve­lyne est éle­vée entre Pa­ris et le Nord, ber­ceau de la dy­nas­tie lai­nière des Prou­vost. « Avec ces va­leurs saines de travail, d’ef­fort et de mé­rite per­son­nel », pré­ci­se­ra-t-elle. Elle passe chaque week-end en So­logne chez son grand-père, le flam­boyant Jean Prou­vost, fon­da­teur de Pa­ris Match, Té­lé 7 jours, Marie Claire. Il pos­sède une pro­prié­té et des hec­tares de bois sur les­quels il or­ga­nise des chasses où se pressent ba­rons des af­faires, pré­si­dents de la Ré­pu­blique, stars du cinéma et de la va­rié­té. La pe­tite-fille du pa­tron ob­serve. Elle ap­prend ce qu’au­cune école n’en­seigne : le pou­voir des al­liances, la puis­sance des ré­seaux, le ma­nie­ment du se­cret.

Quand, à 19 ans, elle épouse Ar­nold de Con­tades, elle n’a rien d’une re­belle. Eve­lyne Prou­vost entre dans la vie d’adulte au son des trompes de chasse, sans rien sa­voir de son ave­nir. Ou plu­tôt si. Elle sait ce qu’on at­tend des femmes dans son mi­lieu : ne pas tra­vailler, faire des en­fants, al­ler chez le coif­feur et dé­co­rer les soi­rées en robes cou­ture, quand les hommes chassent et ar­pentent les al­lées du pou­voir en chaus­sures an­glaises à se­melle cou­sue, ta­lon fer­ré. Deux en­fants plus tard, Anne et Eli­sa­beth – son fils Ar­naud naî­tra, lui, en 1969 –, Eve­lyne entre comme ré­dac­trice à Pa­rents, ma­ga­zine du gi­ron fa­mi­lial. Nous sommes en 1967, elle a 27 ans et n’a ja­mais tra­vaillé. Pré­misses d’une ré­vo­lu­tion ? Ju­liette Bois­ri­veaud a connu une Eve­lyne Prou­vost que peu ont ap­pro­chée. « Son des­tin per­son­nel s’amorce le jour où elle oblige son grand-père à ac­cep­ter son di­vorce d’avec Ar­nold de Con­tades, qui de­vait prendre la di­rec­tion du groupe après Jean Prou­vost. L’histoire d’Eve­lyne Prou­vost passe par ces an­nées 71 et 72. Elle ac­com­pagne son grand-père à New York pour amor­cer le dé­mar­rage de Cos­mo­po­li­tan, ma­ga­zine amé­ri­cain du ty­coon Hearst. Elle a 32 ans, c’est avec lui qu’elle pré­pare son ave­nir. Elle a une vie à elle, son grand-père ad­mire ça. »

1973. Cos­mo­po­li­tan est lan­cé, « di­ri­gé par une femme qui n’était rien avant que son grand-père la laisse faire en paix ce ma­ga­zine au­quel per­sonne ne croyait sauf lui », ra­conte Ju­liette Bois­ri­veaud. Les su­jets en une font scan­dale : les rê­ve­ries éro­tiques des femmes, le concu­bi­nage, à quoi res­semble la femme maoïste ? Le mé­pris des ba­rons du groupe, qui voient dans ce jour­nal une « ver­rue fa­mi­liale », est to­tal. Eve­lyne n’en a cure, elle fa­brique la presse de l’ave­nir. 1976, Cos­mo fait un car­ton. Jean Prou­vost a 91 ans. Ac­cu­lé par les banques, il an­nonce à sa fa­mille qu’il doit vendre : Ha­chette ac­quiert l’es­sen­tiel du groupe. Seule à ré­agir contre le dé­pe­çage de l’em­pire, Eve­lyne dé­cide de ra­che­ter les fé­mi­nins à Ha­chette ( Marie Claire, La mai­son de Marie Claire, Cent idées, Ma­dame Foui­neuse et Cos­mo­po­li­tan). Elle s’as­so­cie à ses soeurs Marie-Laure et Do­na­tienne, s’en­dette, et Fran­çois Dalle, pa­tron de L’Oréal, fa­mi­lier des chasses de So­logne, ac­cepte de de­ve­nir ac­tion­naire à 49 % du groupe Marie Claire Al­bum en train de naître. Ha­chette pen­sait ré­cu­pé­rer les titres ex­sangues deux ans plus tard : trois femmes ne tien­draient pas. Crise de confiance aus­si avec les ré­dac­tions des titres : « Avec mes deux soeurs, nous avions l’image d’une fa­mille pa­ra­site, donc in­ca­pable », confie­ra Eve­lyne ( Stra­té­gies, mai 1987). Elle en­dosse le rôle qui se­ra ce­lui du reste de sa vie : « Re­bâ­tir les struc­tures et te­nir de très près les comptes. » ( Le Fi­ga­ro, 3 mars 1989). Ju­liette se sou­vient : « Un jour, elle de­mande un peu d’aide →

tech­nique à l’un des di­rec­teurs du groupe. Gas­ton Bon­heur, le grand vi­zir de Pa­ris Match, l’ap­pelle pour la fé­li­ci­ter : “C’est bien, ma chère Eve­lyne, de prendre au­près de vous un di­rec­teur gé­né­ral qui vous ai­de­ra dans vos nou­velles fonc­tions.” Eve­lyne ré­pond d’une voix pai­sible : “Mais Gas­ton, je ne prends pas de di­rec­teur gé­né­ral, juste quelques conseils né­ces­saires. Je ne serai ja­mais une po­tiche.” »

Ja­mais per­due dans son époque, elle avait un iPad quand les ving­te­naires se de­man­daient com­ment ça mar­chait. « Une vraie geek, s’amuse son amie So­phie de Men­thon. Elle pas­sait son temps sur In­ter­net. » Consciente que la presse chan­geait, elle a fait en­trer le mar­ke­ting au cô­té des ré­dac­tions, et dé­ve­lop­pé vingt-trois édi­tions in­ter­na­tio­nales de Marie Claire, son vais­seau ami­ral. Beau­coup d’essais, pas mal de suc­cès ja­lonnent ce presque sans-faute en­tre­pre­neu­rial. Marie Claire, Avan­tages, Cui­sine et Vins de France, Cos­mo­po­li­tan, Marie Claire Idées, Marie Claire Mai­son, Sty­list, le der­nier-né, un gra­tuit, té­moignent de la bonne san­té de l’en­tre­prise. « Elle n’avait pas fait d’études mais était d’une in­tel­li­gence ful­gu­rante. Elle gé­rait le groupe comme on gère une épi­ce­rie », sou­rit So­phie de Men­thon. A un jour­na­liste qui lui de­man­dait en 1988 des dé­tails sur son mode de vie, elle ré­pon­dait : « J’aime da­van­tage le confort que le luxe. Je ne m’ha­bille pas chez les grands cou­tu­riers. Ce qui ne veut pas dire que je sois ra­dine. Le confort, par exemple, c’est d’avoir quel­qu’un qui pré­pare la cui­sine, et quel­qu’un qui s’oc­cupe des en­fants pour me per­mettre d’être da­van­tage avec eux. Mon luxe, c’est ma mai­son de cam­pagne, qui est la mai­son de mon grand-père en So­logne, et qui me coûte beau­coup d’ar­gent. »

L’idée qu’elle au­rait re­mis en cause la do­mi­na­tion mas­cu­line via ses ma­ga­zines fait rire Ju­liette Bois­ri­veaud : « Ces mots la fe­raient ri­go­ler, elle n’a rien re­mis en cause. C’était une femme in­tel­li­gente des an­nées 70. En toute li­ber­té. » Elle se re­con­nais­sait dans l’édi­to­rial inau­gu­ral de Cos­mo : « On est ni pour ni contre les hommes mais avec eux… L’hi­ver, ça tient plus chaud dans un lit que la gloire. » Elle a sou­vent par­lé à Ma­riePaule La­val, ex-ad­mi­nis­tra­trice du groupe et amie, du fé­mi­nisme mi­li­tant de Marie Claire : « L’in­fla­tion de su­jets graves sur les vio­lences faites aux femmes l’aga­çait par­fois. » Elle avait un avis sur tous les titres de son groupe. Jus­qu’à la taille de la ty­po­gra­phie, l’une de ses ob­ses­sions : « Je ne peux pas lire. Si je ne peux pas lire, la lec­trice ne peut pas non plus. » Même après avoir pas­sé la main à son fils Ar­naud, elle li­sait, comme de­puis tou­jours, tous les su­jets de ses jour­naux, le soir dans son lit. Une fois par an, elle re­ce­vait les ré­dac­trices en chef en tête-à-tête, sur la ter­rasse de son bu­reau au sep­tième étage. Don­nait son avis, sui­vi, ou pas. « Elle les avait re­cru­tées, elle les lais­sait faire », re­con­naît Marie-Paule La­val.

L’en­trée dans le xxie siècle est fra­cas­sant. Do­na­tienne, sa soeur, créa­trice du my­thique Marie Claire Bis, dé­vas­tée par un ac­ci­dent car­dio-vas­cu­laire et la perte d’un fils, vend ses parts. Gérald de Ro­que­mau­rel, di­ri­geant de Ha­chette Fi­li­pac­chi Mé­dia, un ami du clan Prou­vost, rêve d’une prise de contrôle. Eve­lyne per­suade L’Oréal de lui vendre ses parts. Qu’elle ra­chète en em­prun­tant à sa soeur Marie-Laure et à Nicholas Ber­ry, son se­cond ma­ri, homme d’af­faires bri­tan­nique avec le­quel elle a eu deux fils, William et Alexandre. Elle est dé­sor­mais ac­tion­naire ma­jo­ri­taire à hau­teur de 58 %. « L’in­dé­pen­dance de notre groupe est as­su­rée, nous res­tons en fa­mille », dé­clare-t-elle à la presse. En 2004, son fils Ar­naud de Con­tades lui suc­cède, tan­dis qu’elle ac­cède au poste de pré­si­dente de la hol­ding. In­dif­fé­rente aux paillettes, ja­mais im­pres­sion­née par la tes­to­sté­rone en cos­tume, Eve­lyne Prou­vost dî­nait à Ma­ti­gnon le jour du dé­part de De Gaulle à Ba­den-Ba­den, le 29 mai 1968. Elle était une vi­sion­naire. Une obs­ti­née qui di­sait non en ajus­tant son pull. Elle était libre. Avec les moyens de sa li­ber­té. Mais ce­la ne suf­fit pas. Une chose ne s’achète pas, on n’en hé­rite pas, c’est le ta­lent.

3 1. Au Ja­pon, en 1982, pour le lan­ce­ment de l’édi­tion nip­ponne de Marie Claire. 2. En 1983, en­tou­rée de Ju­liette Bois­ri­veaud, Marie-Paule La­val et Jean de Mont­mort, à la fête des 10 ans de Cos­mo, chez Cas­tel. 3. Eve­lyne Prou­vost dans son bu­reau, rue Bois­sy-d’An­glas, à Pa­ris, avec ses soeurs Marie-Laure et Do­na­tienne.

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1. Avec son ma­ri, Nicholas Ber­ry, et leurs deux fils, Alexandre et William. 2. Dé­but des an­nées 70, avec ses trois pre­miers en­fants, Ar­naud, Anne et Eli­sa­beth. 1

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