Ob­sé­dé sexuel et tex­tuel

Entre li­bi­do et al­cool, l’écri­vain nor­vé­gien livre le tome IV de son au­to­bio­gra­phie­fleuve. Un suc­cès mon­dial qui exas­père cer­tains amou­reux de la littérature, en ré­jouit d’autres, mais s’im­pose comme un ob­jet fas­ci­nant.

Marie Claire - - Livres - Par Gilles Che­naille

Nous voi­ci nus

Sur plus de trois mille pages, en six tomes – dont deux ne sont pas en­core tra­duits en fran­çais –, Karl Ove Knaus­gaard a se­mé un fou­toir ex­tra­or­di­naire dans la littérature scan­di­nave et mon­diale, dans son couple et dans sa fa­mille. Car tout ra­con­ter sur son in­ti­mi­té et celle de ses proches – son père violent et al­coo­lique pa­tau­geant dans ses ex­cré­ments au­près d’une grand-mère in­con­ti­nente, cer­tains dé­tails phy­siques du ca­davre de ce gé­ni­teur en­fin (!) mort, les sautes d’hu­meur de sa femme ma­nia­co-dé­pres­sive, sur ses quatre en­fants aus­si –, ça ne fait pas que des heu­reux. Qua­torze membres de sa fa­mille ont dé­non­cé dans la presse sa « littérature de Ju­das ».

Les re­mords et les avo­cats

Comme le ra­con­tait Knaus­gaard à Marie Claire (“Pour­quoi les hommes ne parlent pas ” n° 778, juin 2017), il re­grette d’avoir tout dé­bal­lé. Ajou­tons qu’il dé­teste car­ré­ment ce qu’il a fait, fût-ce en toute in­no­cence, pour le bien de cette littérature du tout-dire que les re­mords et les avo­cats ont de­puis quelque peu ro­gnée. Ce qui ne l’em­pêche pas, dans ce tome IV, de ra­con­ter ses 18 ans en dé­tail, quand il quit­ta sa fa­mille pour s’ins­tal­ler dans le nord de la Nor­vège, ob­sé­dé par l’en­vie de cou­cher en­fin avec une fille, im­bi­bé d’al­cool pour se don­ner du cou­rage, dé­pri­mé par ses éja­cu­la­tions pré­coces à ré­pé­ti­tion.

Les choses mi­nus­cules

Comme d’ha­bi­tude, l’au­teur ne cache rien de lui-même, de ses sen­ti­ments et dé­si­rs, ni des choses mi­nus­cules de la vie quo­ti­dienne (des­crip­tion ex­haus­tive d’une gueule de bois, vo­mis­sant, la tête ap­puyée sur la cu­vette des toi­lettes, à quelques cen­ti­mètres d’un poil pu­bien). Knaus­gaard n’a pas in­ven­té l’au­to­fic­tion, mais il y a chez lui beau­coup plus d’au­to que de fic­tion. Son truc, c’est de par­ler même de ce qui semble ne pas avoir le moindre in­té­rêt lit­té­raire, car – dit-il – la vie est tou­jours in­té­res­sante, jusque dans ses moindres miettes et re­coins.

Le pro­saïque et la poé­sie

Aus­si ani­mal que cha­cun de nous, avec cette dif­fé­rence qu’il le dit et que nous le ca­chons sou­vent, l’au­teur de cette gi­gan­tesque au­to­bio­gra­phie (« un monstre que je ne contrôle plus ») ne se vautre pas que dans le pro­saïque. « Je peux pen­ser à la poé­sie ro­man­tique de Höl­der­lin en chan­geant les couches de mon bé­bé, il n’y a pas de honte à l’écrire. » Ou, entre quelques mots sur sa grand-mère épui­sée et les in­sultes ho­mo­phobes qu’il a su­bies au col­lège (ins­til­lant un doute vague et pas­sa­ger sur sa sexua­li­té), l’ir­rup­tion d’une pen­sée sur Mar­tin Hei­deg­ger et son concept de sol­li­ci­tude. Eh oui, quand même.

Aux confins du monde de Karl Ove Knaus­gaard, tra­duit du nor­vé­gien par Ma­riePierre Fi­quet, éd. De­noël, 24,50 €.

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