Moi lec­trice « J’ai quit­té les ré­seaux so­ciaux »

Marie Claire - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par So­nia Des­prez – Il­lus­tra­tions Po­py Ma­ti­got

So­phie, 32 ans, en­sei­gnante en col­lège, par­ta­geait tout en ligne, de ses pho­tos de va­cances à celles de son bé­bé, mue par le be­soin dé­vo­rant de ren­voyer l’image d’une fille co­ol. Jus­qu’au jour où, après avoir iden­ti­fié les rai­sons pro­fondes de sa bou­li­mie de likes, elle a dé­ci­dé de fer­mer ses comptes…

J’ai ou­vert mon compte Fa­ce­book l’an­née pen­dant la­quelle j’étais étu­diante Eras­mus, en An­gle­terre. A mon re­tour en France, je m’en suis ser­vi sur­tout pour res­ter en contact avec mes amis étran­gers. Et puis je me suis mise à pos­ter des pho­tos, des in­for­ma­tions sur ma vie, mes voyages, mon couple… Sur mon nou­vel ap­par­te­ment quand je l’ai ache­té ; sur mes jour­nées de tra­vail, je suis pro­fes­seure au col­lège. Je n’ai ja­mais eu beau­coup d’amis sur Fa­ce­book, cent trente au maxi­mum. Mais je trou­vais ça gé­nial pour prendre et don­ner des nou­velles. Et pour m’in­for­mer. J’étais abon­née aux pages du Monde, France In­ter et France In­fo, les in­for­ma­tions ve­naient à moi sans ef­fort. Les gens me ta­guaient aus­si dans des vi­déos drôles ou in­té­res­santes que j’uti­li­sais avec mes élèves. Je ne com­pre­nais pas com­ment on pou­vait vivre sans. J’avais du mal à cou­per.

Il y a quatre ans, j’ai ou­vert un compte Ins­ta­gram. Là, j’ai pas­sé de plus en plus de temps à pro­gram­mer men­ta­le­ment mes pho­tos pour at­ti­rer des likes. Je pré­pa­rais les lé­gendes dans ma tête, j’étais dans une sorte de con­trôle per­ma­nent de mon image. Celle, me di­sais-je, de la fille co­ol : par exemple, je met­tais une pho­to où je n’étais pas tout à fait à mon avan­tage mais où je na­geais avec des tor­tues. Je met­tais sou­vent des pho­tos de pro­fil avec mon ma­ri. Ça me bles­sait beau­coup qu’il ne fasse pas la même chose. Je lui mon­trais ceux qui pos­taient des pho­tos de leur femme en écri­vant : « Tu es l’amour de ma vie. » Il me di­sait : « On s’en fout, je te le dis à toi que je t’aime, si ça se trouve ces mecs-là le mettent sur Fa­ce­book, mais le soir ils jouent à la Plays­ta­tion quand leur femme est là. » Il y a en­vi­ron deux ans, j’ai ar­rê­té de suivre les fils de cer­tains de mes contacts, cer­tains de mes amis fai­saient cir­cu­ler des mes­sages que je trou­vais vio­lents, sur les im­mi­grés ou les chô­meurs. Je n’ai ja­mais com­pris pour­quoi il n’y avait pas de mo­dé­ra­teur. Je dis tout le temps à mes élèves que der­rière un écran il faut pe­ser le poids de ce qu’on écrit, parce que ça peut être er­ro­né, et aus­si source de vio­lence, quel que soit le su­jet : les at­ten­tats, l’édu­ca­tion, l’al­lai­te­ment… J’avais aus­si l’im­pres­sion d’être de plus en plus en­fer­mée par les pu­bli­ci­tés et les ar­ticles ci­blés sur mes centres d’in­té­rêt. Pour­tant, j’ai tou­jours été très pru­dente. Je ne lais­sais mes pho­tos que pen­dant quelques jours, je n’ai ja­mais mon­tré le vi­sage de mon fils, je n’ai ja­mais ren­sei­gné les in­for­ma­tions per­son­nelles. J’ex­pri­mais mes opi­nions dans l’in­ti­mi­té plu­tôt que sur les ré­seaux. Je ne met­tais pas de dra­peau, quelle que soit la cause.

Et puis il est ar­ri­vé que sur mes pho­tos de va­cances je re­çoive des com­men­taires du genre : « On ne se gêne pas ! », « La belle vie d’être prof »… Je ré­pon­dais d’un com­men­taire un peu sec, mais ça me fai­sait de la peine. Mais on ne se fait pas plaindre sur Fa­ce­book. Ja­mais je ne di­sais : « J’adore mon mé­tier mais il est dur, un élève m’a trai­tée de connasse, et sans les va­cances qui vont avec je ta­pe­rais les élèves. » J’y trou­vais tou­te­fois plus d’avan­tages que d’in­con­vé­nients, car j’avais l’im­pres­sion en­core de contrô­ler.

« Nous, on a une vie pour­rie »

En­suite, j’ai eu un en­fant, et j’ai pris un congé pa­ren­tal. Je m’étais abon­née à des comptes Ins­ta­gram de jeunes ma­mans qui avaient ac­cou­ché en même temps que moi, pour m’in­for­mer parce que c’était mon pre­mier en­fant : j’étais in­quiète, je vou­lais bien faire. Mais ça a pro­duit l’ef­fet in­verse. Elles avaient l’air contentes d’être chez elles, pos­taient : « Mon fils, tu es ma rai­son d’être, qu’est-ce que je fe­rais sans toi ? » Je me ren­dais compte que j’au­rais pré­fé­ré être au tra­vail. Leur bé­bé, leur al­lai­te­ment étaient par­faits. Moi, non. Je vi­vais mal mon congé, et j’al­lais dix fois par jour sur ces pages. Ça me tor­tu­rait, mais je ne pou­vais pas m’en em­pê­cher.

J’ai com­men­cé un jour­nal Ins­ta­gram de mon quo­ti­dien avec mon bé­bé, pour mon­trer la réa­li­té : mes cernes, mes shop­pings pour me re­mon­ter le mo­ral… J’avais cent cin­quante fol­lo­wers. Mais en réa­li­té très peu de mes amis pre­naient vrai­ment de mes nou­velles. Une fois, j’ai pos­té un lien sur le burn- out pa­ren­tal. Seule une amie a écrit : « J’es­père que ce n’est pas ton cas. » C’était le cas. Après, j’ai re­pris le tra­vail, j’ai eu moins de temps, j’ai moins pos­té. Je voyais des gens qui pos­taient plein de pho­tos, de couples, avec leurs en­fants. Je di­sais à mon ma­ri : « Nous, on a une vie pour­rie, notre fils ne fait pas ses nuits, je ne peux pas pos­ter de pho­to parce que j’ai une sale tête, on ne peut plus sor­tir au res­tau­rant (alors que mes pa­rents m’ai­daient)… Re­garde, les gens ont une su­per vie. »

Je suis par­tie en voyage à La Réunion en fa­mille. Là­bas, j’ai pris conscience du ri­di­cule de tout ça. Je me

suis dit : « Plu­tôt que de prendre une pho­to pour la pos­ter, pro­fi­tons. » Mais en ren­trant, j’ai vu les pho­tos des gens : la vie que j’avais avant d’avoir un en­fant. Re­gar­der les autres ag­gra­vait ma tris­tesse. Je ne voyais même plus que ma vie était bien. Je de­ve­nais ai­grie, alors qu’avant tout ça je n’avais ja­mais été en­vieuse. Tout ça me ren­voie à mon ado­les­cence, lorsque j’ai dé­mé­na­gé avec mes pa­rents dans le Sud. J’ai eu un choc en ar­ri­vant : moi j’étais plu­tôt ronde, moche et pas très bien ha­billée, alors que toutes les filles étaient sou­cieuses de leur ap­pa­rence. On s’est mo­qué de moi, j’en ai souf­fert. J’ai ap­pris à tout contrô­ler : mes pa­roles, mon ap­pa­rence, mon poids. Je suis de­ve­nue bou­li­mique. Ça a du­ré dix ans. Je m’en suis sor­tie seule, avec l’âge, en pre­nant confiance en moi. C’était avant les ré­seaux so­ciaux, mais je res­sens quelque chose de très sem­blable.

Un énorme sou­la­ge­ment

La der­nière étape, c’est quand j’ai pu­blié des com­men­taires qui ont été très mal pris. Comme ce jour où des gens qui di­saient que c’était su­per de s’ar­rê­ter pour avoir un en­fant et à qui j’ai ré­pon­du : « Pro­fite, tu vas voir quand tu re­prends le bou­lot », et qui ont mal ré­agi. Au troi­sième re­vers du genre, j’ai dé­ci­dé de quit­ter les ré­seaux so­ciaux. Ins­ta­gram, je l’ai fait du jour au len­de­main. Fa­ce­book, j’ai hé­si­té. Pen­dant une se­maine je n’ai pen­sé qu’à ça. Je suis al­lée sur des fo­rums. Les gens di­saient : « Vous al­lez re­vivre ! » C’était dur mais, comme pour la bou­li­mie, j’ai réus­si avec pour seule aide celle de mon ma­ri. Ça, aus­si, re­monte à l’en­fance : mes pa­rents m’ont tou­jours pous­sée à me dé­brouiller seule. Ado­les­cente, j’au­rais pré­fé­ré, par­fois, qu’on m’offre de l’aide. Quand les gens me de­mandent pour­quoi je ne suis plus sur Fa­ce­book, je ne dis pas que ça m’a ren­due dé­pres­sive. Je fais bonne fi­gure, je me jus­ti­fie, ce qui m’énerve moi-même. Mais le faire a été un énorme sou­la­ge­ment. Je perds beau­coup moins de temps, je n’ai plus le sou­ci de voir la vie des gens. J’ai ré­or­ga­ni­sé ma vie au­tour de mes vrais amis, je fais plus de sport. Je lis à nou­veau les jour­naux, je tombe sur des in­for­ma­tions plus di­verses. Au lieu de ta­guer mon ma­ri sur un ar­ticle, je lui en parle pen­dant le dî­ner. C’est un peu pé­nible, car on est par­fois ex­clu : tout le monde est sur Fa­ce­book, les gens en ou­blient de don­ner des nou­velles per­son­nel­le­ment, et les nou­nous, crèches, écoles, etc. pré­fèrent créer une page Fa­ce­book plu­tôt qu’un site in­ter­net. Mais je ne chan­ge­rai pas d’avis, sur­tout avec tout ce qu’on en­tend sur les don­nées. Je me ré­jouis à nou­veau énor­mé­ment quand mes amis me ra­content leurs voyages.

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