Dé­cryp­tage Gué­tha­ry, après le temps des ba­bas

Com­ment ce mi­nus­cule port de la Côte basque, en dé­pit d’une poi­gnée d’ir­ré­duc­tibles ré­sis­tants, est-il de­ve­nu l’une des des­ti­na­tions pré­fé­rées de l’in­tel­li­gent­sia gyp­set­teuse mon­dia­li­sée ?

Marie Claire - - Sommaire - Par Fa­brice Gai­gnault

C’est une fin de jour­née prin­ta­nière comme une autre, ou presque. Un bon swell à Par­le­men­tia, la plage de Gué­tha­ry, main­tient une pin­cée de sur­feurs à l’eau qui, de loin, res­semblent à des ota­ries bal­lot­tées par les vagues. De la grande ter­rasse en gra­vier l’oeil em­brasse l’océan jus­qu’à se perdre sur la droite jus­qu’à Biar­ritz. Il est 7 heures du soir et le bon mo­ment pour des­cendre au Kos­tal­dea, la gar­gote po­sée en contre­fort de la plage où les heu­reux et les élus viennent boire un pre­mier verre en guet­tant le très hy­po­thé­tique rayon vert. Les der­niers feux se­ront en­glou­tis par l’océan lorsque s’ef­fa­ce­ront dans l’obs­cu­ri­té nais­sante les ul­times ac­cords de l’in­sub­mer­sible Shine on you cra­zy dia­mond de Pink Floyd. Un ri­tuel im­muable qui trans­forme en ba­bas co­ol ex­ta­tiques une as­sem­blée de lo­caux, de sur­feurs, de hips­ters, de bo­bos, de jo­lies filles et de jo­lis gar­çons, de mil­lion­naires en go­guette, de cé­lé­bri­tés en mode passe-mu­raille. Car « ici on ne se la joue pas ou alors ça ne passe pas », comme me le ré­pé­te­ra Gi­bus de Soul­trait, di­rec­teur de la pu­bli­ca­tion de Sur­fer’s Jour­nal et fi­gure tu­té­laire du village. Gué­tha­ry… Re­mem­ber when you were young, chante Da­vid Gil­mour de Pink Floyd… Gué­tha­ry… pour cer­tains an­ciens qui avaient 15, 16 ans dans les an­nées 70, évo­quer l’at­mo­sphère par­ti­cu­lière du village, c’est se sou­ve­nir des com­bi Volks­wa­gen ma­quillés de des­sins psy­ché­dé­liques, du shit et de l’acide, de la mu­sique ca­li­for­nienne que nous fai­saient dé­cou­vrir une poi­gnée de sur­feurs ve­nus d’Amé­rique, d’Aus­tra­lie et de Nou­velle-Zé­lande, at­ti­rés par les spots en­core in­vio­lés de la côte basque et un art de vivre co­ol, ad­jec­tif pa­ré à nos yeux in­no­cents de toutes les ver­tus. C’était l’époque où l’on sur­fait en maillot torse nu, avant que l’in­dus­trie du surf­wear n’im­pose le dogme des ac­ces­soires sou­vent hi­deux. « L’am­biance ba­ba co­ol a to­ta­le­ment dis­pa­ru, confie­ra, son­geur, le len­de­main au Ma­drid, le phi­lo­sophe-sur­feur Fré­dé­ric Schiff­ter. Dans les an­nées 70, Gué­tha­ry était plein de di­let­tantes hé­do­nistes qui plai­saient beau­coup aux filles. » Ayant gran­di à Biar­ritz, Schiff­ter a tou­jours ai­mé Gué­tha­ry. « Le pro­blème est que tu fais quinze pas, tu connais tout le monde. C’est un peu comme le village du Pri­son­nier, tu n’en sors ja­mais. Trop claus­tro­phobe lors­qu’on est sau­vage comme moi. » Fa­na­tique de l’en­droit, l’écri­vain Bru­no de Sta­ben­rath se sou­vient, quant à lui, de sa pre­mière le­çon de surf en bas avec Joël de Ros­nay. « Joël m’a pous­sé dans les vagues et, mi­racle, je me suis le­vé tout de suite. Je me suis dit : “Beach Boy un jour, Beach Boy tou­jours”. » Gué­tha­riar un jour, Gué­tha­riar tou­jours ? Zi­tun (Olive en basque), un Pa­ri­sien tom­bé jeune homme en amour pour Gué­tha­ry, se lance dans des in­can­ta­tions quelque peu exal­tées à son évo­ca­tion : « Le village m’a pris par une sorte d’en­voû­te­ment, c’est lui qui m’a ap­pe­lé. Quant aux vi­si­teurs, cé­lèbres ou non, nous les ai­mons dis­crets si­non ils sont mis à l’in­dex et ne re­viennent pas. Notre village gar­de­ra tou­jours son âme car nous y veillons mor­di­cus. » Me voi­ci sou­dain trans­por­té du cô­té d’As­té­rix à la sauce bas­quaise. Au mi­lieu de ce concert de louanges, quelques couacs mor­dants comme ceux ex­pri­més par l’édi­teur Jean Le Gall : « Je trouve les qua­li­tés es­thé­tiques de Gué­tha­ry très exa­gé­rées, c’est un village cou­pé en trois, entre la voie fer­rée, la route na­tio­nale et l’au­to­route. Il y a beau­coup mieux dans le coin, néan­moins il y a une ou deux adresses agréables sur­tout l’été. »

Une pub pour gyp­set­ters à belles gueules

Gi­bus de Soul­trait a don­né ren­dez-vous un peu plus tôt dans un re­coin du mi­nus­cule port de pêche. Il se veut à la fois réa­liste quoique lé­gè­re­ment nos­tal­gique du bon vieux temps. « Gué­tha­ry a beau­coup chan­gé ces quinze der­nières an­nées, constate-t-il. Avant c’était un village de va­cances fa­mi­liales, où co­ha­bi­taient deux fois par an les lo­caux et les es­ti­vants ; un équi­libre de po­pu­la-

tion rom­pu par deux phé­no­mènes, la trans­for­ma­tion des ba­raques à glace en res­tos de plage bran­chés, et la re­prise de l’hô­tel Le Ma­drid par un res­tau­ra­teur pa­ri­sien au car­net d’adresses bien four­ni. Ré­sul­tat : l’im­mo­bi­lier dis­joncte to­ta­le­ment. Il n’est plus ac­ces­sible aux gens du village. » Une gen­tri­fi­ca­tion qui ne fait pas que du bien à Gué­tha­ry, comme le sou­ligne la maire, Ma­rie-Pierre Burre-Cas­sou : « Il faut à tout prix évi­ter que le village de­vienne un ghet­to de riches. » Gué­tha­ry es­saie d’im­po­ser 40 % de lo­ge­ments so­ciaux, mais outre la ra­ré­fac­tion des ter­rains, ça ne tient pas long­temps. La gé­né­ra­tion sui­vante re­vend avec plus-va­lue ju­teuse. Il est temps de quit­ter le Kos­tal­dea pour re­trou­ver juste un peu plus haut, au fa­meux He­te­ro­cli­to, Fré­dé­ric Beig­be­der, en conver­sa­tion avec le man­ne­quin­pho­to­graphe Cé­dric Bihr, qui semble sor­ti tout droit d’une pub pour gyp­set­ters à belles gueules. He­te­ro­cli­to est l’un des grands points de ral­lie­ment de la côte basque. Ce res­tau­rant, mon­té il y a quelques dé­cen­nies par un at­ta­chant sur­feur-voya­geur, a été re­ven­du ré­cem­ment à une fa­mille de Mont­pel­lier ayant dé­ser­té sans re­gret une côte d’Azur dé­fi­ni­ti­ve­ment per­due pour la ci­vi­li­sa­tion. Zoé Guey­dan, la très jeune di­rec­trice de l’éta­blis­se­ment, a vou­lu échap­per au pire : « Ici, il n’y a pas de m’as-tu-vu. Mes clients ne se la ra­content pas. Même l’ac­trice de Tomb Rai­der et son mec, un ac­teur connu*. Ils ont ache­té une mai­son dans le village et viennent sou­vent dî­ner à He­te­ro. Tout le monde s’en fout. C’est ce qui leur plaît ici. Si­non 80 % de ma clien­tèle vient de Pa­ris. C’est le pe­tit Pa­ris, Gué­tha­ry. On le pré­sente d’ailleurs sou­vent comme ça. » Fré­dé­ric Beig­be­der a quit­té sans re­gret il y a cinq ans le « grand Pa­ris », pour s’ins­tal­ler ici avec femme et en­fants, dans une mai­son qu’il a res­tau­rée. « Je suis béar­nais par mon père et li­mou­geaud par ma mère. Nous avons tou­jours eu une mai­son de fa­mille ici. C’est cu­rieux mais lorsque j’ai écrit Un ro­man fran­çais qui est l’his­toire de ma vie, je n’avais au­cun sou­ve­nir im­por­tant de mon en­fance à part mes étés

à Gué­tha­ry. J’y suis re­ve­nu pour ache­ver le livre et j’y suis res­té. » Des in­con­nus viennent le sa­luer. N’en a-t-il pas as­sez d’être sans ar­rêt in­ter­rom­pu ? « Non, c’est juste l’am­biance d’un pe­tit village où tout le monde se connaît, les gens ne sont pas lourds. » Je me dis que je pour­rais aus­si bien croi­ser, d’une mi­nute à l’autre, Li­za­ra­zu, Mous­tic, le pré­sen­ta­teur de Gro­land qui or­ga­nise chaque été son iné­nar­rable Bal2Vieux, Vincent Cas­sel et sa bande de Bré­si­liens. Ou Ma­don­na qui a pas­sé un été, à cô­té, chez les soeurs La­bèque, les pia­nistes. « Ta A List peut faire mar­rer cinq mi­nutes mais ce n’est pas la réa­li­té de Gué­tha­ry, je me bat­trai pour que ça ne de­vienne ja­mais Saint-Trop’ », pré­vient le ro­man­cier. Saint-Tro­pez, le mot ma­lé­fique est lâ­ché. Beig­be­der, comme Gi­bus de Soul­trait, sont d’ac­cord sur ce point : au­cun risque que le qua­trième joyau de France ne de­vienne une co­pie at­lan­tique de la ca­pi­tale mon­diale du bling et du string. « La côte basque exècre la men­ta­li­té show off, as­sure le jour­na­liste-sur­feur. Presque plus rien n’est construc­tible, il y a très peu d’hô­tels, les plages sont pleines de ga­lets et de pierres », « et pas de port ris­quant d’at­ti­rer les yachts de mil­liar­daires, en­chaîne l’écri­vain. Le type qui a une men­ta­li­té tro­pé­zienne ne se fe­ra ja­mais au style de vie lo­cale. Avant je quit­tais le Mon­ta­na à 7 heures du mat’, dé­sor­mais c’est l’heure à la­quelle je me ré­veille pour m’oc­cu­per des en­fants et faire la liste des courses. Je t’as­sure, je n’ai pas pris de drogue, je te dis la vé­ri­té. » On achève bien les fê­tards.

(*) Ali­cia Vi­kan­der et Mi­chael Fass­ben­der.

“C’est juste l’am­biance d’un pe­tit village où tout le monde se connaît.” Fré­dé­ric Beig­bei­der

Ci-des­sus, Ha­rot­zen Cos­ta, l’une des plages de Gué­tha­ry, spot de sur­fers et re­fuge de so­li­taires. Ci-contre, an­nées 60, la bu­vette à l’em­pla­ce­ment de l’ac­tuel Ba­hia Beach, point de ral­lie­ment du Surf Club de France.

En haut à droite, cours de paddle dans le port de Gué­tha­ry. Ci-contre, Fré­dé­ric Beig­be­der, Gué­tha­riar de coeur et de rai­son de­puis l’en­fance.

Bixente Li­za­ra­zu prend la vague à Par­le­men­tia.

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