Sto­ry Ca­chez ce sein… ou pas : his­toire bi­po­laire du dé­col­le­té

Marie Claire - - Sommaire - Par Em­ma­nuelle Du­cour­nau

Ex­pres­sion du pou­voir féminin à la fin du Moyen Age, poin­té du doigt dès le XIXe siècle par les fé­mi­nistes, pour les­quelles il était un agent de la do­mi­na­tion mas­cu­line, le dé­col­le­té ap­pa­raît et dis­pa­raît en mi­roir de l’his­toire po­li­tique et so­ciale. Re­mis à l’hon­neur cet hi­ver chez Ch­loé, Saint Laurent ou Jac­que­mus, il reste un fi­dèle ba­ro­mètre du rap­port au dé­sir de l’époque.

Ses traînes de huit mètres bor­dées de zi­be­line ont du mal à prendre les vi­rages dans les al­lées du pa­lais. La beau­té d’Agnès So­rel (1422-1450) sai­sit Charles VII en 1443, il en fait sa fa­vo­rite. Ins­tal­lée à la cour de France, elle par­fait l’ovale de son vi­sage blan­chi à la fa­rine en épi­lant ses che­veux sur le haut du front. « Avec ses yeux bleus, ses che­veux blonds, son corps mou­lé, ses dé­col­le­tés pro­fonds, elle est la pre­mière top-mo­dèle royale », ju­geait le jour­na­liste Gon­zague Saint Bris sur France 3, en 2014. « Jus­qu’alors, on n’avait ja­mais mon­tré les seins, au Moyen Age, hommes et femmes por­taient une chape de tis­su presque uni­sexe, dé­taille l’his­to­rien de la mode Xa­vier Chau­mette. Le dé­col­le­té pro­cède de ce vent de déso­béis­sance de l’aris­to­cra­tie quant aux normes de l’Eglise. Re­li­gieux et mo­ra­listes s’y op­posent, dans une ci­vi­li­sa­tion ju­déo-chré­tienne, la femme ne doit pas sé­duire. » In­car­na­tion de ce nou­vel ordre ves­ti­men­taire sexua­li­sé, Agnès So­rel fait de son corps un ou­til de sé­duc­tion et de pou­voir. Elle tire sur le bas de sa robe pour dé­voi­ler da­van­tage sa poi­trine, les femmes de la cour l’imitent. Jean Fou­quet la prend pour mo­dèle pour La Vierge et l’En­fant en­tou­rés d’anges (v. 1452-1458) qui dé­voile to­ta­le­ment son sein gauche. Elle in­cite Charles VII à re­prendre la Guerre de Cent Ans contre les An­glais. De peur de la perdre, le roi fait li­bé­rer la Nor­man­die et la Guyenne. Agnès So­rel est as­sas­si­née à 28 ans par em­poi­son­ne­ment au mer­cure. Mais ce pou­voir in­édit ti­ré d’atours fé­mi­nins fait date. Pour la sé­mio­logue Ma­riette Dar­ri­grand*, la Re­nais­sance est un tour­nant : « Il a fal­lu dire aux che­va­liers mal dé­gros­sis de ne pas tou­cher la dame avant de lui dire bon­jour. Le corps peut être éro­tique tout en étant maî­tri­sé par celle qui le montre. C’est fon­da­men­tal pour nous au­jourd’hui avec #Me­Too, il faut res­ter dans le pro­ces­sus de ci­vi­li­sa­tion de la Re­nais­sance, la ré­gu­la­tion de la pul­sion, donc de la vio­lence. Le dé­col­le­té est la zone am­bi­guë qui montre que le dé­sir peut exis­ter, de­vant de beaux seins on est dé­si­rant, mais que quelque chose est ré­gu­lé. » L’époque ac­tuelle est plus fri­leuse, sus­pi­cieuse à l’égard du dé­col­le­té. C’était du moins le cas jus­qu’à la der­nière fa­shion week qui a vu Jac­que­mus, Saint Laurent, Cha­nel ou Ch­loé exi­ger le re­tour en grâce du dé­col­le­té. Au vu de la der­nière dé­cen­nie, prompte à al­lier so­phis­ti­ca­tion et re­cou­vre­ment du corps, le chan­ge­ment de pa­ra­digme est ma­jeur. Après plu­sieurs sai­sons d’une al­lure in­tel­lo-mo­na­cale, ty­pique des an­nées 2010, re­fu­sant la mise en pâ­ture du corps féminin dans la li­gnée de Phoebe Phi­lo chez Cé­line, Vogue UK avait même dé­cla­ré, en dé­cembre 2016, la mort du dé­col­le­té. L’ar­ticle – « Re­cherche dé­col­le­té déses­pé­ré­ment » – pre­nait pour preuve la chute des ventes de Won­der­bra, la robe Vuit­ton ras du cou d’Ali­cia Vi­kan­der aux Gol­den Globes et le suc­cès de l’es­thé­tique à col la­val­lière de Guc­ci. Le dé­tour­ne­ment du street­wear par Ve­te­ments ou Ba­len­cia­ga abonde dans ce sens. En 2016, le col­lec­tif We Are #Wo­menNotOb­jects (Nous sommes #DesFem­mesPasDesOb­jets) dé­nonce le sexisme pu­bli­ci­taire dans une vi­déo qui as­sure, cam­pagnes de bières ou de par­fums à l’ap­pui : « Mon dé­col­le­té peut tout vendre. » En ré­ac­tion à cette ob­jec­ti­va­tion, nom­breuses sont celles qui ont op­té pour sa sup­pres­sion, lui pré­fé­rant cols rou­lés ou ronds. Un choix ves­ti­men­taire si­mi­laire à ce­lui du très re­li­gieux XVIe siècle où, entre la Ré­forme et la contre-ré­forme, l’hu­meur est à l’aus­té­ri­té col­let mon­té. Que dit le dé­col­le­té de l’époque qui le pro­meut et des rap­ports homme-femme qui s’y jouent ? Après la Re­nais­sance, le dé­col­le­té re­vient au XVIIe et au XVIIIe siècle, car­ré cette fois. « Le cor­set fait re­mon-

ter la poi­trine. Le té­ton est presque vi­sible, à la li­mite de la che­mise. D’ailleurs, on le rou­git avec un baume à la cour », pour­suit Xa­vier Chau­mette. Les mo­ra­listes s’en of­fusquent. L’oc­ca­sion pour Mo­lière de railler les dé­vots dans la ti­rade de son Tar­tuffe (1664) : « Cou­vrez ce sein que je ne sau­rais voir / Par de pa­reils ob­jets les âmes sont bles­sées / Et ce­la fait ve­nir de cou­pables pen­sées. » En 1677, l’ab­bé Jacques Boi­leau ré­plique avec De l’abus des nu­di­tés de gorge, ad­mo­nes­ta­tion aux femmes contre leurs dé­col­le­tés « dia­bo­liques ». A la cour, ils res­tent de ri­gueur. Chaque fois qu’elle se pen­chait, la mar­quise de Pom­pa­dour lais­sait échap­per un sein. Ma­rie-An­toi­nette sor­tait ses dé­col­le­tés les plus pro­fonds pour les séances de por­traits.

Peu com­mode pour l’ef­fort de guerre

Le Ré­vo­lu­tion re­je­tant les sym­boles de l’aris­to­cra­tie, le dé­col­le­té meurt pour re­naître au XIXe siècle. « Vers 1830, il re­vient sous con­trôle strict, ex­plique Chau­mette, car la bour­geoi­sie qui a pris le pou­voir est très re­li­gieuse : le dé­col­le­té n’est por­té que par une femme ma­riée, le soir, en un lieu cou­vert, dans l’entre soi, à l’opé­ra. On dit alors que la femme ma­riée est le re­flet du compte en banque de son ma­ri, elle ex­hibe donc ses plus belles pa­rures. » Ces femmes pré­sen­toirs sont af­fai­blies par le cor­set qui am­pli­fie leurs seins et sac­cade leur res­pi­ra­tion. Les pre­mières fé­mi­nistes re­jettent ces sym­boles d’une femme ob­jet de dé­co­ra­tion. La fé­mi­niste Ma­de­leine Pel­le­tier (1874-1939), psy­chiatre, pre­mière femme in­terne des hô­pi­taux de Pa­ris, porte le che­veu court, un cos­tume d’homme et cri­tique ver­te­ment les fé­mi­nistes en dé­col­le­té : « Je mon­tre­rai les miens (de seins) dès que les hommes com­men­ce­ront à s’ha­biller avec une sorte de pan­ta­lon qui montre leur… » La guerre de 19141918 abo­lit le fri­vole dé­col­le­té, peu com­mode pour l’ef­fort de guerre. En 1943, les cen­seurs du code Hays, qui ré­git la pro­duc­tion hol­ly­woo­dienne, am­putent Le ban­ni d’Ho­ward Hu­ghes de trente-sept scènes. Des plans ser­rés sur le dé­col­le­té opu­lent d’une Jane Rus­sell sou­vent pen­chée, at­ta­chée ou à che­val. Connu pour son ob­ses­sion de la poi­trine, le réa­li­sa­teur avait conçu pour sa star un pro­to­type de sou­tien-gorge à ar­ma­tures aé­ro­dy­na­miques. Dans ses mé­moires, Jane Rus­sell as­sure : « Je ne l’ai ja­mais por­té, il ne l’a ja­mais su. » La sen­sua­li­té scan­da­leuse du film as­sure son suc­cès, et ac­com­pagne l’avè­ne­ment de la pin-up. « Un vent ri­gide souffle dans les an­nées 50, on n’a pas l’image d’une Ja­ckie Ken­ne­dy seins dé­cou­verts, pointe Xa­vier Chau­mette. Les femmes tra­vaillent, étu­dient, s’éman­cipent en tailleur strict. La femme pro­vo­cante est in­car­née par les ac­trices, les pin-up. » Une scène, cap­tée par un cli­ché culte, ré­sume la condi­tion des ac­trices d’alors – sou­mises, pour sé­duire donc exis­ter, aux normes édic­tées par un pa­triar­cat li­bi­di­neux. En 1957, la Pa­ra­mount or­ga­nise pour So­phia Lo­ren une soi­rée d’in­tro­ni­sa­tion à Hol­ly­wood. L’ac­trice ita­lienne porte un dé­col­le­té flat­teur. « Ar­rive alors Jayne Mans­field, la der­nière, ra­conte So­phia Lo­ren en 2014. Elle vient di­rec­te­ment s’as­seoir à ma table. Elle sa­vait que tout le monde re­gar­dait. (…) Je fixe ses seins parce que j’ai peur qu’ils ne dé­bordent dans mon as­siette (…) Je suis ter­ri­fiée à l’idée que tout n’ex­plose à l’in­té­rieur de sa robe – Boum ! – et ne s’étale par­tout sur la table. » Toutes à leur li­ber­té sans en­trave ni sou­tien-gorge, les an­nées 60 et 70 font peu de cas de l’ou­ver­ture sur sein, la poi­trine est libre, le dé­col­le­té, rin­gar­di­sé. Dans les an­nées 80, à l’image de Cy­bill She­pherd dans Clair de lune et des hé­roïnes de Dy­nas­tie, le dé­col­le­té de­vient le com­plice de la bu­si­ness­wo­man puis­sante.

« Re­gar­dez-moi dans les yeux, j’ai dit les yeux », som­mait, en 1994, une Eva Her­zi­go­va pi­geon­nante dans

Ma­riette Dar­ri­grand, sé­mio­logue “Le sein poin­tu de Gaul­tier est un tour­nant. (…) C’est l’ama­zone qui prend le pou­voir.”

son sou­tien-gorge rem­bour­ré. Ce slo­gan en forme d’in­jonc­tion contra­dic­toire, trou­vé par Fré­dé­ric Beig­be­der pour Won­der­bra, ré­sume les an­nées 90. En 1994, il se vend un Won­der­bra toutes les quinze se­condes en Eu­rope et aux Etats-Unis. L’em­blème de cette al­lé­gresse mam­maire porte un maillot de bain rouge, a for­cé sur la chi­rur­gie et court au ra­len­ti sur les plages de Ma­li­bu entre 1992 et 1997. Signe pré­mo­ni­toire, la dé­cen­nie 1990 s’était ou­verte avec le cor­set aux seins co­niques de Jean Paul Gaul­tier pour Ma­don­na et sa tour­née « Blond am­bi­tion ». Un sym­bole de l’op­pres­sion du corps des femmes se mue en em­blème de li­bé­ra­tion sexuelle. « Jouer sur les no­tions de sexe, de mas­cu­li­ni­té et de fé­mi­ni­té, les mettre en scène de fa­çon théâ­trale et hu­mo­ris­tique, c’était une prise de po­si­tion po­li­tique », confie Ma­don­na dans La pla­nète mode de Jean Paul Gaul­tier (éd. La Mar­ti­nière). Pour Ma­riette Dar­ri­grand, « ce sein poin­tu de Gaul­tier est un tour­nant. A cô­té du sein es­thé­tique, sé­duc­teur, ap­pa­raît le sein phal­lique. C’est l’ama­zone qui prend le pou­voir avec ce sein qui n’est pas ce­lui d’une mère mais d’une guer­rière. »

Ré­sis­ter aux in­jonc­tions

En 2000, Jen­ni­fer Lo­pez se rend aux Gram­my Awards dans une robe Ver­sace verte, son en­co­lure des­cend sous le nom­bril. La pho­to fait l’ob­jet de tant de re­cherches sur in­ter­net qu’elle se­ra à l’ori­gine de la créa­tion de Google Images. La li­ber­té de se vê­tir n’est ce­pen­dant pas la même pour toutes. Quand, en 2008, An­ge­la Mer­kel pa­raît à l’ou­ver­ture de l’opé­ra d’Os­lo en robe de soi­rée dé­col­le­tée, le quo­ti­dien al­le­mand Die Welt ose ti­trer : « Quelle est la pro­fon­deur maxi­male du dé­col­le­té pour une chan­ce­lière ? » En 2014, Le Point re­late que Sé­go­lène Royal, alors mi­nistre de l’Eco­lo­gie, au­rait pro­hi­bé son port dans son mi­nis­tère. L’in­for­ma­tion est dé­men­tie, mais donne la me­sure de la me­nace que fait pla­ner le dé­col­le­té sur la cré­di­bi­li­té des femmes. Et pour cause. Dans une tri­bune de 2015, « Nous, femmes jour­na­listes po­li­tiques et vic­times de sexisme », les si­gna­taires dé­noncent un har­cè­le­ment : « Au Sé­nat, c’est un par­le­men­taire qui dé­plore que nous por­tions un col rou­lé et pas un dé­col­le­té », « C’est un ami du Pré­sident qui juge les jour­na­listes “d’au­tant plus in­té­res­santes qu’elles ont un bon tour de poi­trine.” »

Le dé­col­le­té gé­nère tou­jours un ef­fet, c’est un lan­gage, et cer­taines ont dé­ci­dé de prendre part au dia­logue. Em­ma Wat­son et Jen­ni­fer La­wrence, ac­cu­sées d’être de mau­vaises fé­mi­nistes pour avoir pris la pose dans une te­nue échan­crée, se dé­fendent avec une ar­deur pé­da­go­gique sur Twit­ter. Emi­ly Ra­taj­kows­ki fait de ses dé­col­le­tés dé­me­su­rés un acte de re­prise du pou­voir sur son corps. Ni­cki Mi­naj, au dé­fi­lé Hai­der Acker­mann, dé­voile to­ta­le­ment son sein gauche d’ama­zone. Et Su­san Sa­ran­don ex­hibe tou­jours fiè­re­ment sa poi­trine pi­geon­nante, dé­fiant les ré­tro­grades de CNN qui jugent sa te­nue « in­ap­pro­priée », une fa­çon de mi­li­ter contre la re­lé­ga­tion des sep­tua­gé­naires hors du champ du dé­sir. C’est cette ré­sis­tance aux in­jonc­tions qu’ac­com­pagne la mode cet hi­ver. Saint Laurent, Jac­que­mus, Ch­loé, tous ré­at­tri­buent aux femmes cette par­tie de leur corps qu’elles avaient dû dis­si­mu­ler pour être en­ten­dues. En avril, dans « Dans le genre », sur Ra­dio No­va, Agnès Jaoui rap­porte une anec­dote can­noise dé­con­cer­tante : « J’ai pris l’as­cen­seur avec Agnès Var­da, j’avais une robe dé­col­le­tée, et elle n’était pas contente. Elle a dit : “Je trouve qu’une femme ne doit pas mettre ses atouts éro­tiques en avant dans une re­pré­sen­ta­tion pu­blique.” Elle ne bla­guait pas. J’ai fi­ni par lui dire : “Jus­te­ment, j’ai la li­ber­té de pou­voir le faire ou pas.” Mais je com­pre­nais ce qu’elle vou­lait dire. Qu’est-ce qu’on pré­sente de son féminin ? Ques­tion que n’a pas à se po­ser un homme. » (*) Au­teure de J’te kiffe, Je t’aime, éd. Fo­lio.

1 1 1. La Vierge et l’En­fant en­tou­rés d’anges de Jean Fou­quet (v. 14521458).

2 2. An­ge­la Mer­kel à l’ou­ver­ture de l’opé­ra d’Os­lo, en 2008.

3 3. Dé lé Jac­que­mus, au­tom­ne­hi­ver 2018-2019.

4. Ni­cki Mi­naj au dé lé Hai­der Acker­mann, en mars 2017. 4

Ci-contre : So­phia Lo­ren et Jayne Mans eld à un dî­ner de la Pa­ra­mount à Hol­ly­wood, en 1957. A gauche : Jen­ni­fer Lo­pez aux 42es Gram­my Awards, en 2000.

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