Un homme est une femme comme les autres

Marie Claire - - Chronique - Par Ni­co­las Rey

L’acte se dé­roule un jeu­di sur deux. Une fois tous les quinze jours, c’est l’homme qui pré­pare le re­pas. Une ome­lette ba­veuse avec des oi­gnons, du gruyère râ­pé et des lar­dons. C’est le seul et unique plat qu’il sache faire. Qu’im­porte, il est très fier de son ome­lette. A 20 heures, tout le monde passe à table. Le couple a deux en­fants. An­toine, 7 ans, et Ma­non, 14 ans. Ma­non pos­sède un ca­rac­tère en acier trem­pé. Un exemple par­mi d’autres. Pen­dant le re­pas, sa mère évoque avec sa fille la pos­si­bi­li­té d’un choix pour le ly­cée : « Ma­non, tu pour­rais ac­cep­ter d’en­vi­sa­ger une se­conde scien­ti­fique, pour pou­voir faire en­suite tout ce que tu as en­vie de faire. – Je sais ce que je veux faire. Je veux faire du rock, je veux boire de la bière à Du­blin, je veux faire l’amour avec l’homme de ma vie, je veux vivre à Ba­li, je veux rou­ler en dé­ca­po­table, je veux m’en­fi­ler des cock­tails aux noms im­pro­non­çables avec ma meilleure amie, je veux me blot­tir contre mon amou­reux sur une ter­rasse qui donne sur la mer et au­cune se­conde scien­ti­fique ne mène à ça, ma chère ma­man. »

Le père fait le choix de se taire. Parce qu’en son for in­té­rieur il est dingue de sa fille, de sa ca­pa­ci­té de ré­volte en­core in­tacte, de sa soif de vivre et de sa verve ther­mo­nu­cléaire. Il dé­bar­rasse les as­siettes puis file vers la salle de bain pour s’en­fi­ler un Cia­lis. Ce soir, il doit faire l’amour avec sa femme. Il doit le faire au moins une fois tous les quinze jours. Il l’a lu dans Psy­cho­lo­gies ma­ga­zine. Il faut bien s’y re­mettre, il faut bien que les corps se forcent un peu. Ce que l’homme ignore, c’est que sa femme, avant de se cou­cher, va s’in­tro­duire du lu­bri­fiant parce qu’elle souffre de sé­che­resse va­gi­nale. Le manque d’en­vie règne en maître dans ce foyer a prio­ri bien sous tous rap­ports. Tous les deux se mentent pour le meilleur et pour le pire. L’homme ar­rive dans la chambre. Sa femme est dé­jà cou­chée. Elle est cou­ra­geuse. Il faut du cou­rage pour tout. C’est bien le pro­blème. Du cou­rage pour se dé­vê­tir.

Il faut être une vé­ri­table hé­roïne du couple pour se cou­cher au­tre­ment que d’or­di­naire, on est si bien d’or­di­naire, dans son pan­ta­lon de soie avec un livre, dans un chan­dail tran­quille, dans une che­mise de nuit, per­sonne pour t’en­nuyer, et voi­là que tout re­com­mence. L’homme pose un verre d’eau sur le re­bord de sa table de nuit. Il éteint la lu­mière. L’illu­sion pour ne pas mou­rir de la vé­ri­té. Deux corps sur un lit. Quelques cen­ti­mètres les sé­parent. Un océan les sé­pare. Le ma­ri com­mence les mer­veilleux pré­li­mi­naires. Le coït va du­rer en­vi­ron sept mi­nutes.

Tous les deux vont faire sem­blant de jouir. Mais qu’im­porte. Le plus dur est ac­com­pli. Le mâle peut al­ler sa­vou­rer une ci­ga­rette dans la cui­sine avec la cer­ti­tude d’un tra­vail bien ef­fec­tué. La femme, elle aus­si, fume dans le sa­lon en son­geant avec dé­lice qu’elle est tran­quille pour les quinze jours à ve­nir. Et à cet ins­tant pré­cis, oui, je dois vous avouer avec une im­mense tris­tesse que l’homme est une femme comme toutes les autres.

« Ce soir, il doit faire l’amour avec sa femme. Il doit le faire au moins une fois tous les quinze jours. »

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