LE JAR­DIN

Un arbre mé­ri­dio­nal qui a fait les riches heures des ver­gers cler­mon­tois

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte / Sé­bas­tien Ba­no et Sé­ve­rine Ba­no-gau­tier / Pho­tos / Ch­ris­tophe Ga­thier, Sé­ve­rine Gau­tier, Ni­co­las Pé­rez

Les aman­diers de nos co­teaux… Pen­dant des gé­né­ra­tions les ver­gers des pentes de Cler­mont et de la Li­magne ont vu fleu­rir les aman­diers au prin­temps. Cette pro­duc­tion per­dure.

Avec les pre­miers signes du prin­temps, et par­fois même dès fé­vrier, l’aman­dier1 de­vance ses congé­nères en nous of­frant sa gé­né­reuse flo­rai­son qui vient à point pour égayer et ra­ni­mer un pay­sage en­dor­mi. De­puis les temps les plus re­cu­lés, il a sym­bo­li­sé l’éveil, l’amour, la sen­ti­nelle et la re­nais­sance de la na­ture, mais ce sont aus­si les ex­cep­tion­nelles qua­li­tés nu­tri­tives de ses amandes qui ex­pliquent qu’il fut une des toutes pre­mières plantes do­mes­ti­quées par l’hu­ma­ni­té. Il de­vait ce­pen­dant être ap­pré­cié bien avant la sé­den­ta­ri­sa­tion et l’avè­ne­ment de l’agri­cul­ture, tant ses fruits se conservent et se trans­portent ai­sé­ment. À l’ori­gine, les amandes amères étaient vrai­sem­bla­ble­ment les plus cou­rantes, avant que l’on ne com­mence à sé­lec­tion­ner puis à pro­pa­ger celles qui se dis­tin­guaient par leur dou­ceur et qui étaient oc­ca­sion­nel­le­ment trou­vées au ha­sard des cueillettes. Bien que les aman­diers amers furent dès lors plu­tôt més­es­ti­més, on ne les éli­mi­nait pas tous pour au­tant, du fait qu’on leur connais­sait une cer­taine uti­li­té2 (mais leur em­ploi mé­rite de grandes pré­cau­tions, car elles sont hau­te­ment toxiques).

Terre de co­cagne

Proche pa­rent du pê­cher, c’est, à la dif­fé­rence de ce­lui-ci, sa graine qui est pri­sée avant tout et non sa chair vê­tue d’un épais ve­lours, qui reste verte et dure. Ori­gi­naire du Le­vant, du pla­teau ira­nien et des ré­gions alen­tours, il fut in­tro­duit du­rant l’an­ti­qui­té à tra­vers tout le pour­tour mé­di­ter­ra­néen et guère plus au nord. Car l’aman­dier ne pros­père que dans les sec­teurs pri­vi­lé­giés. S’il n’est pas sur­pre­nant de le re­trou­ver au pied des Causses et des Cé­vennes sous l’in­fluence de l’air du Mi­di, sa réus­site at­tes­tée sur les co­teaux au­ver­gnats est re­mar- quable. Elle nous rap­pelle, au-de­là des cli­chés, la di­ver­si­té pay­sa­gère et cli­ma­tique et qui fait la ri­chesse de notre ré­gion, la­quelle re­cèle des terres de co­cagnes long­temps ja­lou­sées. Un pas­sage des Mé­moires de l’ins­ti­tut de France de 18153 té­moigne de cette re­nom­mée : « Mais ce qui donne sur­tout à la Li­magne l’air de luxe qui la dis­tingue […], c’est le nombre pro­di­gieux d’arbres frui­tiers ré­pan­dus […], avec, dans la pre­mière quin­zaine de mars, le fleu­ris­se­ment des aman­diers, qui fruc­ti­fient très ha­bi­tuel­le­ment. » Au de­là de la beau­té qu’elles ap­por­taient à nos col­lines, ces cultures étaient des­ti­nées à la trans­for­ma­tion de pro­duits de qua­li­té. Les pra­lines et mas­se­pains d’ai­gue­perse et de Chan­turgue étaient en ef­fet ré­pu­tés jus­qu’à Pa­ris, comme le ré­vèle un ex­trait du Fi­ga­ro da­tant de 1877 : « On nous fait “cro­quer le mar­mot” 4, disent les forts en po­li­tique. Cro­quons plu­tôt

Pen­dant des gé­né­ra­tions, les aman­diers ont glo­rieu­se­ment cou­ron­né les côtes vi­ti­coles de la Li­magne jus­qu’au Bri­va­dois. Alors qu’ils dis­pa­rais­saient, un re­gain d’in­té­rêt gran­dis­sant a per­mis de les sau­ve­gar­der

et ouvre dé­sor­mais de nou­velles perspectives.

les Pra­lines Sal­neuve (J. Cro­ma­rias, Cler­mont-fer­rand), qui sont du goût de tout le monde ! ». Iro­nie du sort, ce pro­duit qui créait tant d’em­plois et fai­sait la gloire de nos ter­roirs n’est plus culti­vé de nos jours et les amandes que nous consom­mons sont dé­sor­mais im­por­tées (prin­ci­pa­le­ment de Ca­li­for­nie). On ne peut donc qu’en­cou­ra­ger les ef­forts en­tre­pris pour sau­ve­gar­der cet hé­ri­tage ré­gio­nal.

Adap­tées au Mas­sif cen­tral

Il existe d’in­nom­brables va­rié­tés6 d’aman­dier, mais la plu­part donnent de piètres ré­sul­tats dans notre ré­gion. Même les ob­ten­tions ré­centes à flo­rai­son tar­dive, ven­dues comme étant adap­tées aux zones plus froides que son aire de pré­di­lec­tion, sont sou­vent dé­ce­vantes chez nous. Il faut dire que le cli­mat y est très... par­ti­cu­lier ! Pour­tant, les co­teaux de Li­magne et de la Ri­beyre sont bel et bien une terre tra­di­tion­nelle de l’aman­dier ! Fai­sons plu­tôt preuve de bon sens. Des gé­né­ra­tions de culti­va­teurs se sont don­né la peine de sé­lec­tion­ner au fil du temps des va­rié­tés qui com­bi­naient les meilleures qua­li­tés or­ga­no­lep­tiques et une par­faite adap­ta­tion aux condi­tions cli­ma­tiques lo­cales. Ce se­rait dom­mage de les igno­rer. Ces va­rié­tés, qui consti­tuent un vé­ri­table pa­tri­moine, sont évi­dem­ment celles qui réus­sissent le mieux. Pour­tant elles ont bien failli dis­pa­raître. Heu­reu­se­ment, ces der­nières an­nées, de bonnes vo­lon­tés se sont réunies au­tour d’un pro­jet de ver­ger con­ser­va­toire. Sous l’im­pul­sion de bé­né­voles et d’as­so­cia­tions, puis grâce au sou­tien de l’université Blaise Pascal et du Con­ser­va­toire d’es­paces Na­tu­rels d’au­vergne, neuf va­rié­tés ont pu être ré­per­to­riées, puis gref­fées et plan­tées sur le cam­pus uni­ver­si­taire des Cé­zeaux en 2014 (en com­pa­gnie de 31 va­rié­tés lo­cales d’abri­co­tiers). Et ce n’est qu’un dé­but. Mais il faut faire vite, cer­taines va­rié­tés ont dé­jà dis­pa­ru, par­fois même du fait de la construc­tion de bâ­ti­ments pu­blics... Heu­reu­se­ment, un tra­vail de re­cherche sur les noms des aman­diers de la ré­gion et leurs uti­li­sa­tions est en cours et confirme que chaque type avait un usage pré­cis. Par exemple, les amandes ser­vant pour les pra­lines ne pou­vaient pro­ve­nir de culti­vars don­nant de grands fruits à doubles aman­dons apla­tis. Et si ces der­niers exis­taient, c’est qu’ils avaient sû­re­ment un rôle. Mais le­quel ? Cer­taines hy­po­thèses tendent vers la ré­colte « en vert », mais les ar­chivent manquent. Il sub­siste donc des in­ter­ro­ga­tions, néan­moins les in­ves­ti­ga­tions avancent et l’on ne peut que sa­luer les avan­cées en ma­tière de conser­va­tion. Quand bien même les va­rié­tés lo­cales n’ont pour l’ins­tant que des pa­tro­nymes pro­vi­soires, elles com­mencent à être dis­po­nibles dans le com­merce. Cer­taines va­rié­tés ne se­ront en vente que dans deux ou trois ans, le temps que suf­fi­sam­ment de stock soit gref­fé. Il faut alors faire preuve d’un peu de pa­tience et res­ter en contact avec les pé­pi­nié­ristes. Bien qu’il ne soit pas de la ré­gion, l’aman­dier ‘Gar­den Prince®’ a l’in­té­rêt d’être un culti­var nain au­to-fer­tile qui trou­ve­ra sa place même dans les plus pe­tits jar­dins.

La fier­té du jar­din

L’aman­dier est aus­si un très bel arbre d’or-

ne­ment, qui joint l’utile à l’agréable. Une taille légère et ré­gu­lière7 met­tra son tronc et son port mé­ri­dio­nal en va­leur. Alors que la plu­part des aman­diers au­ver­gnats ont des fleurs blanches et par­fu­mées, la va­rié­té dite « de Chan­teuges » se couvre d’une splen­dide flo­rai­son rose. La pré­co­ci­té de l’aman­dier mé­rite d’être ac­com­pa­gnée d’un ta­pis de bulbes et de vi­vaces qui an­non­ce­ront l’éveil de la vé­gé­ta­tion et fe­ront la fier­té du jar­din, lui of­frant le pri­vi­lège de dé­mar­rer avec quelques se­maines d’avance sur le voi­si­nage. Par­mi ses meilleurs com­pa­gnons, les ané­mones blan­da sau­ront le re­haus­ser d’un ta­pis co­lo­ré et écla­tant. Elles pour­ront être plan­tées en des­sous, alors que d’autres, tels les cro­cus, de­vront avoir un maxi­mum de lu­mière. L’aman­dier est fa­cile à culti­ver pour peu qu’il soit en plein so­leil et dans son cli­mat de pré­di­lec­tion. Il sup­porte la sé­che­resse, les sols caillou­teux, il ap­pré­cie même le cal­caire, mais vé­gète voire dé­pé­rit si la terre est acide ou hu­mide. Avec une de­mande à la fois en très forte et en constante augmentation, sans comp­ter que la Ca­li­for­nie ar­rive à sa­tu­ra­tion, le prix de l’amande au ki­lo est éle­vé. Rai­son de plus pour l’adop­ter au jar­din. Pour le par­ti­cu­lier, l’in­ves­tis­se­ment est vite ren­ta­bi­li­sé ! De là à ima­gi­ner que l’amande d’au­vergne re­trouve un jour ses lettres de no­blesse... 1 – Dont le nom scien­ti­fique est Pru­nus dul­cis (sy­no­nyme de Pru­nus amyg­da­lus dul­cis), ce qui in­dique sa pa­ren­té avec le pê­cher ( Pru­nus per­si­ca), ain­si qu’avec le pru­nier ( Pru­nus do­mes­ti­ca), l’abri­co­tier ( Pru­nus ar­me­nia­ca), le ce­ri­sier ( Pru­nus avium) et autres Pru­nus. À no­ter que l’hy­bride aman­dier-pê­cher, dé­nom­mé Amyg­da­lo­per­si­ca, est un des meilleurs porte-greffes. 2 – Arôme et phar­ma­co­pée. 3 – Titre com­plet : « Mé­moires de la classe des sciences ma­thé­ma­tiques et phy­siques de l’ins­ti­tut de France – An­nées 1813, 1814 et 1815 ». 4 – Ex­pres­sion si­gni­fiant « frap­per à une porte, de­vant la­quelle on reste à pa­tien­ter très lon­gue­ment. » 5 – À condi­tion qu’il ne s’agisse pas d’amandes grillées et sa­lées pour apé­ri­tif... Les va­rié­tés lo­cales sont d’ailleurs si sa­vou­reuses qu’elle peuvent très bien être em­ployées telles quelles à cet ef­fet. 6 – Bien que l’on em­ploie le mot « va­rié­té » dans le lan­gage cou­rant, le terme exact qui de­vrait être em­ployé est « culti­var » (ob­te­nu par sé­lec­tion hu­maine, alors que la va­rié­té est d’ori­gine sau­vage). 7 – Les tech­niques de taille sont par­fai­te­ment ex­pli­quées dans l’ou­vrage Ma­nuel de taille douce - arbres frui­tiers et d’or­ne­ment d’alain Pon­to­pid­dan.

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