« GEORGES GUIN­GOUIN EST EXEM­PLAIRE »

Ren­contre avec Jean-pierre Le Dan­tec Georges Guin­gouin est un héros. Pas seule­ment de la Ré­sis­tance. C’est une fi­gure em­blé­ma­tique qui in­carne un idéal de li­ber­té. Jean-pierre Le Dan­tec cerne l’homme dans un roman brillant et ins­pi­ré.

Massif Central Patrimoine - - Actualités - Texte / Ro­bert Guinot / Pho­to / C. Hé­lie /

Jean-pierre Le Dan­tec, an­cien di­rec­teur de l’école d’ar­chi­tec­ture de Pa­ris-la Villette, au­teur d’es­sais et d’an­tho­lo­gies consa­crés au pay­sage et au jar­din, signe un roman ma­gis­tral consa­cré à Georges Guin­gouin, Un héros, vie et mort de Georges Guin­gouin. Fi­gure ma­jeure de la Ré­sis­tance, ce Li­mou­sin qui croyait en l’idéal com­mu­niste, fut vi­li­pen­dé par le très sta­li­nien d’alors Par­ti com­mu­niste fran­çais. Guin­gouin, per­son­nage de lé­gende, mal­me­né par l’his­toire, ne nous a ja­mais sem­blé aus­si proche que dans ce livre.

Pour quelles rai­sons avez-vous consa­cré un roman à Georges Guin­gouin ? L’idée me trot­tait dans la tête de­puis des an­nées. Je connais­sais son par­cours. J’avais eu l’oc­ca­sion d’ad­mi­rer, à Ey­mou­tiers, Le cy­clope, le ta­bleau de Paul Re­bey­rolle en hom­mage à Guin­gouin dont le per­son­nage me fas­cine. Il me fai­sait pen­ser à mon père, un ins­ti­tu­teur comme lui de­ve­nu com­mu­niste, qui avait les mêmes qua­li­tés, et qui a en­suite quit­té le par­ti. Son his­toire me sem­blait ro­ma­nesque. Elle me ren­voyait aus­si à mon propre pas­sé de mi­li­tant.

Votre livre est pré­sen­té comme un roman. On est pour­tant proche de la bio­gra­phie. Pour­quoi avoir op­té pour la forme ro­ma­nesque ? Quand on choi­sit un per­son­nage dans l’his­toire réelle, on est te­nu de s’en te­nir aux faits, sur­tout lorsque ce héros est proche de nous dans le temps. Des écri­vains s’ins­pirent de per­son­nages ayant exis­té. C’est mon choix de­puis les an­nées 1980. On part d’une réa­li­té mais on uti­lise les tech­niques du ré­cit propres au roman en s’au­to­ri­sant à in­ven­ter des épi­sodes plau­sibles, de ma­nière à ap­pro­fon­dir la vé­ri­té. Je pense que la bio­gra­phie ro­man­cée est pré­fé­rable pour ce­la à la bio­gra­phie stricte.

Guin­gouin est-il en adé­qua­tion avec votre par­cours po­li­tique ? À la fin des an­nées 1960, j’étais en phase avec la Nou­velle ré­sis­tance qui vou­lait en fi­nir avec le pas­sé vi­chyste. Je suis loin de cette pen­sée au­jourd’hui et mon po­si­tion­ne­ment po­li­tique est tout autre.

Guin­gouin est dé­cé­dé voi­ci dix ans, la Se­conde Guerre mon­diale est ter­mi­née de­puis 70 ans. Que reste-t-il de Guin­gouin ? Un per­son­nage exem­plaire. Sur le plan in­di­vi­duel, on ne peut voir en lui qu’un héros. Rien n’est su­jet à cri­tique dans son at­ti­tude. Il s’est op­po­sé aux na­zis et au gou­ver­ne­ment de Vi­chy dès sep­tembre 1940. Il a re­fu­sé de suivre les di­rec­tives de son par­ti qui prô­nait la gué­rilla ur­baine avec tous les risques que ce­la com­por­tait pour la po­pu­la­tion. Il cher­chait plu­tôt à faire adhé­rer à son ac­tion les pay­sans et les gens des cam­pagnes. Il a constam­ment af­fir­mé sa force mo­rale et il est tou­jours res­té fi­dèle à ses convic­tions. Guin­gouin est in­tou­chable aus­si bien sur le plan mo­ral que sur le plan de son ac­tion. C’est un per­son­nage hors du com­mun qui mé­rite d’être connu, y com­pris dans les écoles.

N’em­pêche que le par­ti com­mu­niste voyait en lui un «re­né­gat de la pire es­pèce», se­lon l’ex­pres­sion consa­crée ? Dans les an­nées 1950, nous étions en pleine guerre froide. On a du mal au­jourd’hui à ima­gi­ner le cli­mat d’alors. Le PCF est sor­ti au­réo­lé de la guerre et de la ré­sis­tance. Mais, tout s’est ren­ver­sé, le par­ti com­mu­niste s’est trou­vé iso­lé, en prise avec une vé­ri­table pa­ra­noïa dans toute l’eu­rope. Les USA étaient confron­tés au Mac­car­tisme. Guin­gouin était seul mais il était ani­mé par une telle force mo­rale et in­tel­lec­tuelle qu’il n’a ja­mais ca­pi­tu­lé en dé­pit de toutes les ac­cu­sa­tions du PCF, y com­pris de crimes cra­pu­leux.

Votre roman dé­bute et se ter­mine à la pri­son de Brive en 1954. Pour­quoi ce choix ? C’est un choix de ro­man­cier, une ma­nière de com­po­ser mon texte. Cette scène me pa­raît la plus si­gni­fi­ca­tive de l’in­jus­tice to­tale qui a frap­pé Guin­gouin. Il est in­croyable que l’un des ar­ti­sans de la Libération de la France se re­trouve en pri­son, tabassé, comme ce­la se se­rait pro­duit dix ans plus tôt, en pleine guerre, s’il avait été ar­rê­té. C’est scan­da­leux pour l’es­prit.

Le livre

Jean-pierre Le Dan­tec a res­pec­té scru­pu­leu­se­ment l’his­toire et le contexte de l’époque, tout en confé­rant une di­men­sion pro­fon­dé­ment hu­maine à la vie de Guin­guoin. Voi­ci un en­sei­gnant qui, à 22 ans, croit en un « ave­nir ra­dieux » grâce à un « com­mu­nisme sin­cère », voi­ci un homme, qui, après avoir ris­qué sa vie pour son pays, est je­té en pri­son. Jean-pierre Le Dan­tec, ha­bi­té par son héros, lui rend un ma­gis­tral hom­mage, de grande te­nue lit­té­raire. Un roman plus vrai que la réa­li­té qui donne à mieux com­prendre.

No­tez-le.

Édi­tions Gal­li­mard, 234 pages, 18,90 €.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.