QUAND LE PAS­SÉ DE­VIENT L'ÉCRIN DU FU­TUR

Un centre d'art contem­po­rain à Brioude Ma­rier l'in­té­rêt d'une ba­si­lique de 1.200 ans d'âge à l'art contem­po­rain. C'est le pa­ri de Brioude (Haute-loire). La ville veut écrire un nou­veau cha­pitre à sa pres­ti­gieuse his­toire. Pour conju­guer les an­ciens et les

Massif Central Patrimoine - - Événement / Création - Texte / Si­mon An­tho­ny / Pho­tos / Franck Boileau /

Ad­mi­rer la toile d'un grand ar­tiste du XXE siècle, avant de le­ver les yeux sur un pla­fond 800 ans plus vieux. Avant de vi­si­ter une ba­si­lique de 1.200 ans, bâ­tie sur la tombe d'un mar­tyr mort en 304. Un fil in­in­ter­rom­pu d'his­toire qui se lit comme L'ADN de Brioude (Haute-loire). Ten­tée un ins­tant de de­ve­nir le mu­sée de son propre pas­sé, comme beau­coup de villes, la ca­pi­tale du Bri­va­dois a pré­fé­ré ins­crire un nou­veau cha­pitre à son ro­man. Ce­lui d'un centre d'art contem­po­rain dans le bâ­ti­ment du doyen­né. Ou quand une oeuvre d'art en ac­cueille d'autres.

Itier de Ro­che­fort, le doyen du cha­pitre

Itier de Ro­che­fort a l'oeil son­geur. Par la pe­tite fe­nêtre où le froid de l'hi­ver bri­va­dois s'en­gouffre, il re­garde la ba­si­lique Saint-julien. Il y a 800 ans, se te­nait ici une pe­tite église, construite par le duc Vic­to­rius, sur l'em­pla­ce­ment de la sup­po­sée tombe de Saint-julien. Ce sol­dat ro­main conver­ti au chris­tia­nisme, qui a su­bi le mar­tyr, a at­ti­ré des foules de pè­le­rins. De­puis mille ans, ou presque. Même Itier de Ro­che­fort ne s'iden­ti­fie pas au mar­tyr. Non. Le doyen du cha­pitre de Brioude pré­fère re­gar­der les pierres de la ba­si­lique. Au IXE siècle, elle est ve­nue se dres­ser ici. Du moins, ses pré­mices « il y a quatre cents ans dé­jà » songe le doyen. De­puis, l'édi­fice n'a ces­sé de gran­dir. Un large sou­rire s'af­fiche sur le vi­sage d'itier de Ro­che­fort. Que de che­min par­cou­ru. En 1095, le pape Ur­bain II, ve­nu prê­cher la croi­sade à Cler­mont, place le cha­pitre de Brioude sous sa res­pon­sa­bi­li­té di­recte. En­fin af­fran­chi de la tu­telle des comtes d'au­vergne. Jus­qu'à leur ra­che­ter leurs droits féo­daux. C'était en 1223,

trois ans avant qu'il ac­cède à son poste de doyen. Quel par­cours. Ce­la mé­ri­tait bien un lieu à la hau­teur de la gran­deur du cha­pitre de Brioude. Itier de Ro­che­fort se re­tourne. Il ad­mire les grandes salles de son doyen­né. Trois étages d'où il contemple toute la ville, la ba­si­lique, les val­lons du Val d'al­lier et la plaine du Ve­lay à perte de vue. Avec ses ap­par­te­ments, tout près du lieu de culte, le doyen le sent, l'église est main­te­nant ins­tal­lée pour long­temps à la tête de Brioude. Itier de Ro­che­fort n'au­rait peut-être pas osé rê­ver de la suite. Le cha­pitre va main­te­nir sa main­mise sur Brioude pen­dant des siècles. Éra­di­qué, comme beau­coup, par la Ré­vo­lu­tion. Son beau doyen­né se­ra loué à usage d'ha­bi­ta­tion. De quoi don­ner des bou­tons au doyen bâ­tis­seur. Et en­core, n'a-t-il pas eu le temps d'ad­mi­rer les ma­gni­fiques pla­fonds que son suc­ces­seur fe­ra réa­li­ser. Il fau­dra deux ans pour que ces ar­moi­ries aux cou­leurs qua­si éter­nelles viennent or­ner les poutres du doyen­né. Mais par­fois, les sans-cu­lottes, les co­car­diers et tous les ci­toyens de la Ré­vo­lu­tion ont tout sim­ple­ment trop bien fait leur tra­vail. Le doyen­né de Brioude va suc­ces­si­ve­ment être oc­cu­pé par un cercle Ré­pu­bli­cain, puis par la Caisse d'épargne, en 1850. Un ca­fé s'ins­talle au rez-de-chaus­sée. Même le jour­nal La Mon­tagne y éli­ra do­mi­cile un temps. Bref, l'his­toire a été ou­bliée. Jus­qu'aux an­nées cin­quante, et la mu­ni­ci­pa­li­té, pro­prié­taire des lieux, re­tire une toile ten­due et dé­couvre le tré­sor des pla­fonds peints. Hors de ques­tion alors de lais­ser tom­ber ce doyen­né aux ou­bliettes de l'his­toire. Mais qu'en faire ? Un nou­veau lieu de vi­site ? Un bâ­ti­ment comme pé­tri­fié à son époque ? Au contraire, la mu­ni­ci­pa­li­té va faire vivre ce lieu. L'im­plan­ter dans le pré­sent. Et même dans l'ave­nir. Le doyen­né de­vien­dra un centre d'art contem­po­rain. La meilleure so­lu­tion pos­sible se­lon Jean-louis Prat, com­mis­saire d'ex­po­si­tion de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, pré­sident des co­mi­tés Cha­gall et Miró, en charge du doyen­né. « C'est ra­fraî­chis­sant. Les lieux du pas­sé ne doivent pas être ré­ser­vés au pas­sé. Ils doivent vivre au pré­sent. C'est une liai­son avec la vie. Le doyen­né ne se­ra ja­mais un site pous­sié­reux. »

« L'art c'est la fan­tai­sie »

Entre une ex­po­si­tion Pi­cas­so à Ge­nève et une autre à New-york, Jean-louis Prat, na­tif d'is­soire, à quelques ki­lo­mètres de Brioude, s'en­thou­siasme pour le pro­jet qui de­vrait ap­por­ter beau­coup à la ville. « Les gens, au lieu de s'ar­rê­ter deux heures pour vi­si­ter juste la ba­si­lique, res­te­ront la jour­née. Et le len­de­main, ils iront à La­vau­dieu. Il fau­dra peut-être un hô­tel sup­plé­men­taire. Un res­tau­rant aus­si. » Mais au­de­là de Brioude, c'est toute l'au­vergne qui sen­ti­ra les ré­per­cus­sions. Jus­qu'à Cler­mont, à trois quarts d'heure de voi­ture. « Cler­mont a ra­té des op­por­tu­ni­tés cultu­relles. Quand on pense que sur la sta­tue de Ver­cin­gé­to­rix, place de Jaude, le nom de son au­teur, Au­guste Bar­thol­di, n'ap­pa­raît pas ! Alors que, chaque an­née, des mil­lions de gens ad­mirent la Sta­tue de la Li­ber­té, à New-york, qui est aus­si son oeuvre. » Pour Jean-louis Prat, c'est tout l'es­prit au­ver­gnat qui pour­rait être cham­bou­lé. « Les Au­ver­gnats sont très tra­vailleurs, très cou­ra­geux, mais ils manquent par­fois d'un peu de fan­tai­sie. L'art, c'est la fan­tai­sie. C'est voir à tra­vers les yeux d'un autre. En art contem­po­rain, la page est vierge en Au­vergne. Tout est à faire. C'est ma­gni­fique les Au­ver­gnats ont un oeil neuf. Et don­nez un grand vin à quel­qu'un qui n'a bu que de la pi­quette, il sau­ra l'ap­pré­cier im­mé­dia­te­ment. » Le com­mis­saire d'ex­po­si­tion va même plus loin. « Avec son rap­port à la na­ture, l'au­ver­gnat a un sens in­né de l'es­thé­tique des pro­por­tions. C'est ce qu'il faut pour ap­pré­cier une sculp­ture. La beau­té d'un arbre ou d'une sta­tue est la même. Il fau­drait en pro­fi­ter, et faire un che­min de sta­tues qui irait de la ba­si­lique au doyen­né. » Juste à cô­té du doyen­né se dresse l'hô­tel de ville de Brioude. De sa fe­nêtre, le maire pour­rait croi­ser, à tra­vers les siècles, le re­gard d'itier de Ro­che­fort. Huit siècles les sé­parent, mais cha­cun par­tage la même vo­lon­té de conti­nuer à écrire l'his­toire de leur ville.

Le mon­tant des tra­vaux de res­tau­ra­tion s'élève à 2,33 mil­lions d'eu­ros HT, sub­ven­tion­nés à 80 %. Un bud­get né­ces­saire pour une ville en dy­na­mique. Ren­contre avec JeanJacques Faucher, maire de Brioude. Entre les vi­traux de Kin En Joong à la ba­si­lique Saint-julien et ce centre cultu­rel dans un bâ­ti­ment de 800 ans, mê­ler l'an­cien et le contem­po­rain est de­ve­nu une marque de fa­brique de la ville ? Bien sûr, mais c'est le pa­tri­moine ex­cep­tion­nel de Brioude qui s'y prête. Les vi­si­teurs sont frap­pés par l'har­mo­nie entre les cou­leurs, la ri­chesse des dé­cors de la ba­si­lique et les vi­traux de Kim En Joong. De même, des oeuvres mo­dernes et contem­po­raines trou­ve­ront na­tu­rel­le­ment leur place sous le pla­fond et les pein­tures mu­rales du doyen­né. Il y a aus­si la vo­lon­té col­lec­tive de rendre notre pa­tri­moine vi­vant, pas seule­ment pour la ba­si­lique et le doyen­né. Je pense aus­si à la ré­no­va­tion de l'ins­truc­tion, de l'hô­tel de la Den­telle et des an­ciens abat­toirs.

Que va ap­por­ter ce nou­veau lieu ?

Ce bâ­ti­ment à l'aban­don de­puis près de 30 ans va re­vivre. Il va aus­si ap­por­ter de l'at­trac­ti­vi­té et de la no­to­rié­té à la ville. Les vi­si­teurs viennent une fois dé­cou­vrir les vi­traux de Kim En Joong ; ils pour­ront re­ve­nir chaque an­née, voire plu­sieurs fois par an, pour les ex­po­si­tions pré­sen­tées au doyen­né. Pour les ha­bi­tants de Brioude et de sa ré­gion, et par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes et les en­fants des écoles, ce se­ra un nou­vel équi­pe­ment cultu­rel dé­dié aux arts plas­tiques. Il se­ra un axe fort de la po­li­tique cultu­relle de la ville en com­plé­ment de la Bien­nale d'aqua­relle, de la Mai­son de Man­drin et des vi­traux de la ba­si­lique.

En quoi la cul­ture est-elle im­por­tante ?

La cul­ture est un élé­ment ma­jeur de la vie so­ciale d'une col­lec­ti­vi­té. Ap­prendre, faire dé­cou­vrir, per­mettre d'ap­pro­cher des es­thé­tiques di­verses sont des ob­jec­tifs édu­ca­tifs et so­cié­taux à ins­crire dans la du­rée. Dans le même temps, il faut aus­si se consa­crer aux at­tentes et aux réa­li­tés de l'im­mé­diat. Le pro­jet du doyen­né a, au-de­là de sa di­men­sion cultu­relle, une fi­na­li­té éco­no­mique. Plus de vi­si­teurs à Brioude, c'est le dé­ve­lop­pe­ment tou­ris­tique et plus de clients dans les com­merces et les res­tau­rants. Ü

Re­con­nais­sance

Pour la qua­trième an­née consé­cu­tive, Brioude fait par­tie du club très fer­mé des Plus beaux dé­tours de France, ou­vert aux villes de 2.000 à 20.000 ha­bi­tants qui peuvent s'en­or­gueillir d'af­fi­cher deux étoiles au guide vert Mi­che­lin, le plus dis­tri­bué en France. Une ré­com­pense pour la ville qui réunit un hé­ber­ge­ment et un ac­cueil de qua­li­té, un pa­tri­moine va­lo­ri­sé, une iden­ti­té et un pa­tri­moine gas­tro­no­mique.

Marc Cha­gall « in­vi­té » ?

Pour une ex­po­si­tion, la ru­meur Cha­gall enfle. Jean-louis Prat n’a pas dé­men­ti. Glis­sant dans la conver­sa­tion que le peintre avait tra­vaillé en 1927, sur les bords du lac Cham­bon (Puy-de-dôme). Mais qui es-tu Marc Cha­gall ? Né Moïche Za­kha­ro­vitch Cha­ga­lov en 1887 en Bié­lo­rus­sie. Il est na­tu­ra­li­sé fran­çais en 1937. Consi­dé­ré comme l’un des plus im­por­tants ar­tistes du pays pen­dant le XXE siècle, avec Pa­blo Pi­cas­so. Il meurt le 28 mars 1985 à Saint-paul-de-vence (06). Il dé­barque à Pa­ris en 1910 et se lie d’ami­tié avec le poète Blaise Cen­drars, l’un des seuls ar­tistes de la Bo­hème pa­ri­sienne à par­ler le russe. Cen­drars lui pré­sente, entre autres, Ro­bert De­lau­nay et Guillaume Apol­li­naire qui se­ront fas­ci­nés par sa li­ber­té de cou­leurs. De re­tour chez lui en 1914, blo­qué par la Grande Guerre, il s’ins­talle à Ber­lin en 1922, prend la na­tio­na­li­té fran­çaise pour fuir l’an­ti­sé­mi­tisme. Pour­tant, en 1941, Cha­gall est ar­rê­té, et doit son sa­lut au jour­na­liste amé­ri­cain Va­rian Fry qui lui per­met de re­joindre les ÉtatsU­nis. En 1948, il re­vient en France et s’ins­talle à Vence, où il fi­ni­ra sa vie. Loin du cli­ché du peintre mau­dit, Marc Cha­gall a con­nu la cé­lé­bri­té et la re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale toute sa vie. Son ami, Blaise Cen­drars le dé­crit en ces quelques vers, dans le poème Por­trait de Cha­gall, 1919. « Il dort, Il est éveillé, Tout à coup, il peint, Il prend une église et peint avec l’église, Il prend une vache et peint avec une vache, Avec une sar­dine, Avec des têtes, des mains, des cou­teaux... » Voi­ci, les mots du peintre lui-même. « J’ai vu hé­las dans la vie un cirque ri­di­cule : quel­qu’un to­ni­truait pour ef­frayer le monde, et un ton­nerre d’ap­plau­dis­se­ments lui ré­pon­dait. J’ai vu aus­si comment on se pousse vers la gloire et vers l’ar­gent : c’est tou­jours le cirque. Une ré­vo­lu­tion qui ne conduit pas vers son idéal est, peut-être aus­si, un cirque. Je vou­drais toutes ces pen­sées et ces sen­ti­ments, les ca­cher dans la queue opu­lente d’un che­val de cirque et cou­rir après lui, comme l’autre pe­tit clown, en de­man­dant la pi­tié afin qu’il chasse la tris­tesse ter­restre. »

Vue du der­nier étage du doyen­né, sur sa voi­sine, la ba­si­lique Saint-julien.

Brioude est bien dé­ci­dé à ex­ploi­ter son his­toire pour écrire son ave­nir.

Le pla­fond du doyen­né, da­tant de 1283-1285, re­cou­vert et ou­blié pen­dant des an­nées.

Jean-jacques Faucher, maire de Brioude de­puis 1995.

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