Jean- Luc Pe­ti­tre­naud

— Chro­ni­queur gas­tro­no­mique*

Massif Central Patrimoine - - Vue De Paris / Brèves De Comptoir -

Je pense qu’on en­tre­tient son ter­reau au­tour de soi pour pou­voir de­ve­nir grand. Une bonne plante a be­soin d’un bon ter­reau et d’être, jus­te­ment, en­tre­te­nue au pied. Ce­la vaut aus­si pour les hommes. Et en ce qui me concerne, ce ter­reau, c’est cette Au­vergne, ce Mas­sif cen­tral. Il y a beau­coup de croyances, de per­son­na­li­tés que j’ai pu croi­ser et qui m’ont construit. Ma fa­mille, les ren­contres que j’ai faites... Je suis mar­qué par tout ce­la. Je n’ou­blie­rai donc ja­mais cette Au­vergne. Une Au­vergne que je n’ai pas tra­ver­sée. Non, j’y ai cam­pé, j’ai en­tre­te­nu mes ra­cines, j’ai désher­bé au­tour de mes mai­sons, pour pou­voir avoir une vie im­pec­cable qui me laisse des traces. Je crois pro­fon­dé­ment aux traces et à leur né­ces­si­té pour me­ner à bien son exis­tence. Je le constate à chaque fois que, dans une voi­ture, un train ou un avion, je vois ar­ri­ver les co­teaux d’au­vergne, les mon­tagnes, le puy de Dôme... C’est un peu comme si je ré­vi­sais les poé­sies que je sais par coeur, comme si je re­li­sais Le Pe­tit Cha­pe­ron rouge. Au fond, je pense qu’on n’ar­rive à se construire que parce qu’on a en­vie de re­tour­ner vers cette fa­meuse pa­trie qu’on a connue. Mau­dit soit ce­lui qui tra­verse les ré­gions sans at­ta­che­ment ! Sou­vent, je pense aux en­fants dont les pa­rents mul­ti­plient les dé­mé­na­ge­ments au gré de leurs af­fec­ta­tions. Ils changent de ré­gion sans lais­ser de traces et sans se sou­ve­nir. Il y a quelque chose d’un pe­tit peu dom­ma­geable pour eux. Dans la gas­tro­no­mie, on peut gar­der les plats dans la pure tra­di­tion, se dire qu’on res­pecte les règles de fa­bri­ca­tion d’un chou far­ci par exemple. Et puis il y a aus­si une créa­ti­vi­té qui peut être bien­veillante : on re­part sur des bases bien connues et, de là, on va faire quelque chose de nou­veau, de ré­ac­tua­li­sé. Ça aus­si, c’est de la belle cui­sine ! Les chefs sont des gens qui aiment s’en­ri­chir d’im­pré­gna­tions di­verses. De là, le pa­tri­moine de­vient per­méable. J’aime beau­coup cette dé­marche. Quand je vois cui­si­ner Ré­gis Mar­con, à Saint-bon­net-leF­roid, en Haute-loire, ou Serge Viei­ra dans le Can­tal, je me rends compte que, certes, l’ali­got ou la truf­fade sont des plats dé­li­cieux, mais qu’une belle ré­in­ter­pré­ta­tion est pos­sible. C’est exac­te­ment la même dé­marche qu’en mu­sique. C’est un su­jet dont je parle sou­vent avec Charles Az­na­vour. Qu’est-ce que ce­la fait de voir ses chan­sons ré­in­ter­pré­tées ? Il as­sure qu’il s’en ré­jouit à chaque fois car, qu’il aime ou non le ré­sul­tat fi­nal, ce­la le bous­cule dans sa ma­nière de voir sa poé­sie. Eh bien j’aime cette idée, celle d’un pa­tri­moine pro­fon­dé­ment vi­vant !

/ Interview / Fran­çois Des­noyers /

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