Quand le trou­peau gagne le Pré- Grand

Le billet de Da­niel Brugès

Massif Central Patrimoine - - Été / Randonnées -

Un frêne pousse contre le mur écrou­lé du jar­din. Sa sil­houette se dresse. Presque droite, presque ver­ti­cale. Elle semble sup­plier le bleu du ciel de lui rendre quelque li­ber­té in­ac­ces­sible. L’arbre tend ses branches en vain. A l’époque, le grand-père d’al­bert l’avait lais­sé pous­ser ; les gé­né­ra­tions sui­vantes ne s’en étaient pas pré­oc­cu­pées. Ici, on ne se sou­cie guère du vé­gé­tal, en­core moins de la pierre. Sur­tout si l’un et l’autre ne gênent pas pour le pas­sage du trac­teur. Ici, on ne s’in­quiète que du froid et on re­garde le ciel. A quelques mètres du frêne et du mur écrou­lé, une étable. Elle étire ses murs tra­pus sur une lon­gueur im­pres­sion­nante. Quelques fe­nêtres, pour la plupart bri­sées, ponc­tuent le bâ­ti­ment de ba­salte. Pour se rendre à la grange, une mon­tée de terre. Les or­ties et les pousses de ché­li­doines au sang jaune ri­va­lisent et hantent jus­qu’à la plus pe­tite par­celle. On pé­nètre à l’in­té­rieur de l’étable par une porte basse, à double bat­tant. Sur une éta­gère, juste au-des­sus de la caisse où sont sto­ckés les gra­nu­lés de four­rage, s’alignent des boîtes de mé­di­ca­ments. Poudre contre la diar­rhée des veaux, pé­ni­cil­line contre les mam­mites et les fics de vaches, bombes aé­ro­sols contre les pa­ra­sites, fla­con d’émou­chine contre les taons… Au­tant de pro­duits vé­té­ri­naires re­cou­verts par la pous­sière. Sou­ve­nirs d’un temps ré­vo­lu, il reste en­core sur la planche une paire de ci­seaux rouillés, des brosses usées et deux étrilles. Je re­trouve Al­bert et Léa dans l’étable. Lors­qu’il parle de son épouse, Al­bert n’em­ploie ja­mais le pré­nom Léa. Il dit sim­ple­ment « la femme ». Lors­qu’elle parle d’al­bert, Léa dit « l’homme ». C’est ain­si de­puis leur ma­riage, un peu comme si l’of­fi­cia­li­sa­tion de leur union à la mai­rie et à l’église avait ef­fa­cé toute iden­ti­té ! Les vaches font tin­ter les chaînes contre les crèches. L’un des deux tau­reaux es­saie de se le­ver. Il ru­mine sa­ge­ment en plis­sant les pau­pières. Je ne peux m’em­pê­cher d’ima­gi­ner qu’il pense à Her­mès qui n’hé­si­ta pas à vo­ler les cin­quante boeufs d’apol­lon le jour de sa nais­sance et qui, pour ob­te­nir le par­don de son lar­cin, don­na une lyre ma­gique. L’odeur âcre et te­nace du fu­mier passe à tra­vers les in­ter­stices de la porte. Elle se dé­verse dans l’air sans que rien ni per­sonne ne puisse l’ar­rê­ter. Elle glisse à tra­vers les ruelles et, ra­pi­de­ment, en­ve­loppe le ha­meau en son en­tier. Les vaches pié­tinent la dalle de bé­ton. Elles s’im­pa­tientent. Si, comme les contes le pro­clament, elles sa­vaient par­ler, pour sûr qu’elles nar­re­raient leur en­vie de va­ga­bon­dages. Ce ne sont pas les coups de bâ­ton d’al­bert sur leur croupe qui les calment. Les cloches por­tées à leurs cous s’as­so­cient à la ryth­mique des sa­bots. Les veaux se joignent à la fête en des meu­gle­ments plain­tifs. Ils cha­hutent dans leurs parcs noyés par la pé­nombre. Les plus jeunes bavent en pen­sant au lait tiède qui, bien­tôt, cou­le­ra sur leur mufle rose. Al­bert et Léa peuvent lâ­cher les bêtes. Bous­cu­lades. Ga­lo­pades. Dé­ra­pages sou­vent in­con­trô­lés. Queues en l’air et té­tines bal­lo­tées. La cour pa­vée prend des al­lures de Fé­ria. La vieille Ca­brelle fait tou­jours la fière. Arc-bou­tée au pos­sible, elle af­fronte sans au­cun com­plexe la Ma­reuille, une ter­sonne au poil fri­sé et à la corne re­belle. Les on­glons raclent les pierres grises et lisses. Les fronts se heurtent, s’op­posent. Les yeux brillent. Mais il faut une reine au trou­peau ! Une fois de plus, la ruse et l’ha­bi­tude du com­bat priment. La Ma­reuille aban­donne la ba­taille et se re­tire vers la loge aux co­chons. Plon­gés dans leur auge au trois-quarts vide, les porcs ne daignent même pas lor­gner vers la jeune vain­cue. Al­bert ouvre la bar­rière. Der­rière la Ca­brelle, la co­horte des bo­vins gagne le Pré-grand. La chienne de la ferme na­vigue de droite à gauche. Elle de­vance les com­man­de­ments de son maître et se tient à l’af­fut, à l’en­trée des pas­sages ou­verts. De temps à autre, elle lance un re­gard au pay­san, sem­blant qué­man­der quelque ré­com­pense qui ne vien­dra ja­mais. Par-des­sus les ta­lus, les pi­quets de chêne prennent la pose. Sur ces hautes terres, il n’est qu’une vé­ri­té : celle des grands es­paces dé­po­sant à leur guise arbres, herbes, pierres et ciel. Les vaches le savent. Il y a de la gran­deur d’âme dans ce res­pect que les al­lai­tantes vouent à leur pâ­ture.

Spé­cia­liste des tra­di­tions po­pu­laires et de la vie ru­rale, Da­niel Brugès est au­teur et illus­tra­teur de 26 ou­vrages. A l’au­tomne 2016, il va pu­blier « Au vil­lage de mon en­fance », dans la col­lec­tion Beaux-livres de Centre France Livres – Édi­tions De Bo­rée.

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