CENTRE NA­TIO­NAL du COS­TUME de SCÈNE

Dans la ca­pi­tale du Du­ché des Bour­bons, à Mou­lins (Al­lier), l’élé­gance fait par­tie de l’his­toire des lieux. Mou­lins la Belle af­firme son iden­ti­té et souffle un air d’opé­ra comme une si­gna­ture. Dans les cou­lisses de ce lieu de pré­ser­va­tion d’ha­bits fan­tasq

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte / Ma­thilde Jaul­hac / Pho­tos / Vincent Jolfre /

Des cos­tumes éle­vés au dang d'oeuvdes d'adt.

Der­rière la car­rure im­po­sante de cette an­cienne ca­serne de ca­va­le­rie du XVIIIE siècle qui trône à quelques mètres de l’al­lier, se cache l’art de la dé­li­ca­tesse, de la cou­ture à tra­vers le théâtre et les sym­boles des plus grands airs d’opé­ra. Le Centre na­tio­nal du cos­tume de scène (CNCS) ins­tal­lé à Mou­lins de­puis 2006 en­dosse la res­pon­sa­bi­li­té d’abri­ter les pièces qui ont mar­qué l’his­toire des arts de la scène. Un vé­ri­table conser­va­toire aux mille tré­sors qui se dé­cline au pu­blic sous forme d’ex­po­si­tions du­rant toute l’an­née. Ce rôle de pré­ser­va­tion com­pose L’ADN du CNCS puisque le bâ­ti­ment de­vait se conten­ter de cette mis­sion lors de sa créa­tion. Cette cu­rio­si­té na­tio­nale en plein coeur du Bour­bon­nais a vu le jour grâce à une dé­ci­sion de l’état. Le bâ­ti­ment, dé­ser­té par les ré­gimes de ca­va­le­rie de­puis 1930 et oc­cu­pé par la gen­dar­me­rie après la Se­conde Guerre mon­diale, a échap­pé à un des­tin tra­gique puis­qu’il de­vait être pu­re­ment et sim­ple­ment dé­mo­li dans les an­nées 80. C’est son clas­se­ment aux Mo­nu­ments his­to­riques de 1984 qui va le sau­ver. Du­rant des an­nées, les pierres et les pièces sont res­tées vides, dans l’at­tente d’une nou­velle vie. Jus­qu’à cette dé­ci­sion en 1994 du mi­nis­tère de la Culture et de la DRAC pour en faire une ré­serve pour les col­lec­tions pa­tri­mo­niales de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France et de la Co­mé­die fran­çaise. « Mais un bâ­ti­ment de cette beau­té pou­vait-il se ré­soudre à n’être qu’une ré­serve ? », pose la ques­tion Del­phine Pi­na­sa, di­rec­trice du CNCS. Sa mis­sion se com­bine à un rôle de mu­sée par la va­lo­ri­sa­tion de ces ra­re­tés grâce à l’or­ga­ni­sa­tion de deux ex­po­si­tions par an qui ne durent ja­mais plus de six mois. « Il est im­pos­sible d’ex­po­ser de ma­nière per­ma­nente des cos­tumes », af­firme la di­rec­trice. Le tex­tile n’ap­pré­cie guère la lu­mière, et doit re­trou­ver ra­pi­de­ment le che­min des ré­serves pour as­su­rer sa pré­ser­va­tion.

Dé­li­ca­tesse et mi­nu­tie

Ra­re­tés du fonds de la Co­mé­die fran­çaise, ha­bits de cour au­then­tiques du XVIIIE siècle por­tés par des co­mé­diens du­rant le XIXE, comme l’illustre Sa­rah Bern­hardt, jus­qu’aux robes em­blé­ma­tiques de grands cou­tu­riers comme Thier­ry Mu­gler, les cos­tumes de­viennent pa­tri­moine à part en­tière. « On les traite comme des oeuvres d’art », ar­gu­mente Syl­vie Ri­choux, res­pon­sable du dé­par­te­ment des col­lec­tions. Ina­lié­nables, ces cos­tumes in­tègrent le pa­tri­moine na­tio­nal, et à ce titre, sont conser­vés de ma­nière op­ti­male. Les 10.000 cos­tumes ne rentrent pas ici comme dans un mou­lin. Ils suivent un che­mi­ne­ment bien par­ti­cu­lier qui passe par une case in­dis­pen­sable au drôle de nom : l’anoxie. Après avoir été don­nées ou prê­tées au CNCS, les pièces in­ven­to­riées sont mises en qua­ran­taine puis dés­in­fec­tées. L’anoxie consiste à les en­fer­mer dans une bulle de plas­tique à l’in­té­rieur de la­quelle on ôte l’oxy­gène et on aug­mente la tem­pé­ra­ture « pour faire mou­rir les co­cons et les bêtes qui pour­raient y être lo­gés ». Après cet as­sai­nis­se­ment, chaque cos­tume est pho­to­gra­phié et nu­mé­ro­té grâce à un pe­tit mor­ceau de bol­duc cou­su main. Une fois toutes ces étapes ter­mi­nées, les cos­tumes entrent dans une salle énig­ma­tique aux al­lures de salle des coffres d’une banque pres­ti­gieuse pour

vê­te­ments sen­sibles. Pla­cards et pen­de­ries res­semblent à de vé­ri­tables coffres-forts. D’im­menses dres­sings « faits sur me­sure pour être aux di­men­sions des cos­tumes de scène qui sont sou­vent mo­nu­men­taux ». A l’in­té­rieur, chaque robe, cos­tume, tailleur est dis­po­sé avec le plus grand soin. Cintres rem­bour­rés ar­ron­dis avec une mousse re­cou­verte de toile en co­ton, pa­pier de soie pour soie fra­gile, pe­tits voiles per­lés dé­li­cats ou cos­tumes en ré­sine… Cer­taines re­posent comme dans un lin­ceul, c’est le cas de la robe de Sa­rah Bern­hardt dans Ruy Blas de Vic­tor Hu­go, joué en 1872. « Les grands théâ­treux se pâment de­vant cette robe », dit-on…

Consi­dé­rés comme ob­jets pa­tri­mo­niaux

L’âge, l’usure et la gra­vi­té ai­dant, par­fois, quelques pièces se dé­tachent de ces oeuvres, et sont dis­po­sées dé­li­ca­te­ment dans de pe­tits sa­chets nu­mé­ro­tés. Pas ques­tion de re­coudre à la va-vite un bou­ton ou un simple pe­tit dé­tail. « A par­tir du mo­ment où les cos­tumes sont consi­dé­rés comme ob­jets pa­tri­mo­niaux, seuls les res­tau­ra­teurs des mu­sées de France sont ha­bi­li­tés à les tou­cher. Nos cou­tu­riers, eux, sont là pour mettre les cos­tumes sur les man­ne­quins d’ex­po­si­tion. » Et ce n’est pas une mince af­faire… Les man­ne­quins s’adaptent au cos­tume pour re­trou­ver la mor­pho­lo­gie de l’ac­trice ou de l’ac­teur dans les rôles de Car­men, de La Belle au bois dor­mant. Ils servent de sup­port pour re­trans­crire l’âme de l’oeuvre. La struc­ture donne l’al­lure. « C’est le man­ne­quin qui s’adapte, et non le contraire ! » Dans cette fa­meuse salle, la tem­pé­ra­ture doit être « de plus ou moins 18°C », avec une hy­gro­mé­trie de 50 % « pour évi­ter les moi­sis­sures ». Et l’usure na­tu­relle du vê­te­ment qui garde les stig­mates de sa vie sur scène ? « Les cos­tumes portent tous une his­toire de re­prise ! Cer­tains comptent par­fois 10 ou 20 ans de re­pré­sen­ta­tions. Comme le col­lant du cé­lèbre dan­seur Ru­dolf Nou­reev dans Le spectre de la rose. Les pieds ont été en­tiè­re­ment re­pri­sés. Ou comme le cos­tume de Pa­trice Che­net dans Ham­let qui est abî­mé aux ge­noux, mais c’est in­té­res­sant de le voir dans cet état-là, car ce­la parle du per­son­nage… Ce­la donne une âme au cos­tume », confie Del­phine Pi­na­sa. En ma­tière de res­tau­ra­tion de ces pièces uniques, « ce

qu’on fait doit pou­voir être en­le­vé », pour gar­der in­tacte cette in­té­gri­té, cette per­son­na­li­té de chaque pièce. Les 10.000 cos­tumes qui pro­viennent des fonds de la Co­mé­die fran­çaise, de la bi­blio­thèque na­tio­nale ou de l’opé­ra de Pa­ris, et par­fois de dons per­son­nels, ont trou­vé leur der­nière de­meure dans la ca­pi­tale du Du­ché des Bour­bons. Et conti­nuent à faire quelques sor­ties au yeux du pu­blic grâce aux ex­po­si­tions soi­gneu­se­ment or­ches­trées par l’équipe du CNCS. « A tra­vers les cos­tumes on peut par­ler de beau­coup de choses », sou­rit la di­rec­trice. « On a tous un air d’opé­ra dans la tête, mais on n’a pas tous la chance d’y al­ler. Cette ma­gie, on la re­trouve ici », souffle Syl­vie Ri­choux. Ain­si les créa­tions de Co­co Cha­nel, les robes de Car­men ou d’isa­belle Ad­ja­ni, les cos­tumes de Jean Ma­rais ou les te­nues de Ma­ria Cal­las conservent leur rôle prin­ci­pal : pro­vo­quer les re­gards et dé­clen­cher quelques rêves. C

La ca­serne de ca­va­le­rie du XVIIIE de­vait être ra­sée. Elle a fi­na­le­ment été clas­sée aux Mo­nu­ments his­to­riques pour re­naître en Centre na­tio­nal du cos­tume de scène.

P. La­coste d'après L. Bakst, cos­tume du Dieu Bleu (R. Hahn) 1993, re­pre­nant ce­lui de 1912. Tu­nique en sa­tin de soie bro­dée, ap­pli­ca­tions de ga­lons et de bro­de­ries.

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