ÉGLISE RO­MANE

De­puis l’époque gal­lo-ro­maine, Thu­ret (Puy-de-dôme) est une étape entre Cler­mont-fer­rand et Vi­chy. Son église ro­mane du XIIE siècle abrite d’étranges fi­gures sculp­tées de per­son­nages et d’ani­maux. Au-de­là de sa sym­bo­lique re­li­gieuse, la lec­ture de cette i

Massif Central Patrimoine - - Sommaire - Texte et Pho­tos / Au­rore Stai­ger /

Les pou­voids ma­giques de Thu­det.

La vi­site dé­bute à l’ex­té­rieur, à l’ar­rière des cha­pelles rayon­nantes. An­dré Au­ba­zac sort de son sac des ba­guettes de sour­cier. Après quelques pas, elles s’ouvrent su­bi­te­ment. « Là nous avons de l’eau » dé­clare-t-il. En gé­né­ral se­lon le guide, les églises ro­manes sont construites sur des cours d’eau na­tu­rels en­fouis à plu­sieurs di­zaines de mètres. « Ils étaient re­pé­rés par des ci­vi­li­sa­tions an­té­rieures. Dans le chris­tia­nisme, d’autres che­naux ont été ajou­tés par de longues tran­chées à moindre pro­fon­deur. Plu­sieurs se su­per­posent dans l’épais­seur du sol, c’est cette eau qui va fa­vo­ri­ser la cir­cu­la­tion éner­gé­tique... » Au-des­sus de nos têtes, des mo­dillons sculp­tés illus­trent des bêtes et per­son­nages aux traits gros­siers, comme ce vi­sage de Pan qui montre les dents en signe de « dan­ger » – ici, un chan­ge­ment sou­dain de flux éner­gé­tique – ou en­core cette truie qui tient un globe dans sa gueule : « la déesse Nout qui avale le so­leil à l’équi­noxe d’au­tomne ». An­dré Au­ba­zac est un pas­sion­né des mes­sages ori­gi­nels des églises ro­manes d’au­vergne. Après avoir étu­dié Lan­gogne en Lo­zère, SaintSa­tur­nin, Or­ci­val ou en­core Biol­let, il se penche sur Thu­ret et sur les écrits de Jacques Bon­vin et de Georges Prat. Son in­ter­pré­ta­tion est com­pi­lée dans un ou­vrage pu­blié en 2014 : L’église ro­mane de Thu­ret, son en­seigne, sa clef. « Je suis par­ti des cha­pi­teaux, je vou­lais com­prendre ce qu’ils nous en­sei­gnaient. » L’on ap­prend alors que la lec­ture de ces scènes et fi­gures cu­rieuses, par­fois gro­tesques, doit trans­cen­der le mes­sage ca­té­chis­tique : « les cha­pi­teaux et les mo­dillons ex­té­rieurs nous dé­livrent des in­di­ca­tions tech­niques sur le mou­ve­ment du ciel et du zodiaque. De tout temps et dans toutes les re­li­gions, il a été re­pré­sen­té par des ani­maux fa­bu­leux comme le chien, le singe, le che­val... Le dé­rou­le­ment de ce zodiaque dé­fi­nit le ca­len­drier li­tur­gique ». Les or­ne­ments de l’église ro­mane servent donc de ca­len­drier et dé­livrent des en­sei­gne­ments à tra­vers plu­sieurs de­grés de lec­ture.

Quel pa­tron à Thu­ret ?

Thu­ret se­rait une église gué­ris­seuse. Mais à qui at­tri­buer ces pou­voirs ? Au cours de son his­toire, l’église a plu­sieurs fois chan­gé de pa­tron. Saint Ge­nès, saint Li­min, saint Bon­net... Elle fut aus­si sous le pa­tro­nage de saint Mar­tin. Ce­lui-ci dé­cou­le­rait de la fi­gure d’her­mès-mer­cure, pré­sente de­puis l’époque gal­lo-ro­maine sur ce car­re­four et en­core vi­sible par quelques in­dices. Au­jourd’hui, l’église est dé­di­ca­cée à saint Bé­nilde. Né à Thu­ret en 1805, Pierre Ro­man­çon, de son vrai nom, est frère des écoles chré­tiennes en Au­vergne. Il est en­suite di­rec­teur de l’école de Saugues où il meurt en 1862. Il se­ra ca­no­ni­sé un siècle plus tard, en 1967. Bé­nilde n’est pas au­teur de mi­racles, mais l’on prête à son culte des gué­ri­sons mi­ra­cu­leuses. Elles animent un pè­le­ri­nage qui se dé­roule tous les ans au mois de juillet. An­dré évoque aus­si l’an­cien cu­ré de Thu­ret dé­cé­dé ré­cem­ment et gué­ris­seur re­nom­mé. Une messe se dé­roule chaque mois, à la­quelle prennent part des ma­lades en quête de gué­ri­son.

Les dé­marches se sont in­di­vi­dua­li­sées, en contraste avec les grands pè­le­ri­nages du Moyen Age, me­nés par des ini­tiés ca­pables d’in­ter­pré­ter les mes­sages des cha­pi­teaux. « Ils pas­saient d’une église à l’autre pour soi­gner tous les maux : ici le foie, là l’ar­throse ou les reins... C’est l’ad­di­tion de ces étapes qui fai­sait qu’on se trou­vait mieux au fi­nal » pré­cise An­dré.

Les ver­tus du lieu

Au­tre­ment dit, le pou­voir gué­ris­seur ne se­rait pas à at­tri­buer à un saint pa­tron, mais bien au lieu. L’eau pré­sente dans le sol se­rait conduc­trice d’un cou­rant éner­gé­tique, dé­jà évo­qué par plu­sieurs au­teurs. D’après An­dré Au­ba­zac, l’église de Thu­ret est si­tuée à la confluence de deux grandes lignes géo­gra­phiques. La pre­mière passe entre autres par Ro­ca­ma­dour (Lot), Or­ci­val, le temple de Mer­cure au som­met du Puy-de-dôme et trace jus­qu’au Mont Sainte-odile en Al­sace. La se­conde ligne por­teuse re­lie Chartres à Arles et passe par La Chaise-dieu. Ces droites se­raient en fait des cou­rants géo­ma­gné­tiques na­tu­rels. L’ex­pli­ca­tion avan­cée des ra­dies­thé­sistes re­lève de la pré­sence des mi­ne­rais dans la croûte ter­restre. Ils se dis­po­se­raient se­lon leur conduc­ti­bi­li­té, créant cha­cun un maillage plus ou moins large, de quelques mètres à plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres. L’on par­vien­drait à ces conclu­sions en étu­diant des in­fra­sons et lon­gueurs d’ondes... Mais quelle que soit la jus­ti­fi­ca­tion scien­ti­fique, la di­men­sion sa­crée n’en est pas af­fai­blie. Thu­ret se­rait donc à la croi­sée de deux lignes char­gées d’ar­gent, à l’ori­gine de grandes ver­tus cu­ra­tives. D’autres sites en France sont bien plus cé­lèbres pour de tels pou­voirs. Thu­ret sous son ap­pa­rence mo­deste n’au­rait rien à leur en­vier. Le lieu de­meu­re­rait ex­cep­tion­nel n’ayant pas été dé­ré­glé par un ur­ba­nisme exa­cer­bé, « c’est pré­ser­vé et pe­tit. Il n’y a pas de grosse an­tenne comme sur le Puy de Dôme, ni d’ondes va­ga­bondes ».

Par­cours gué­ris­seurs

Chaque cha­pi­teau ra­conte une his­toire mê­lant d’an­tiques fi­gures païennes, le zodiaque et l’an­cien tes­ta­ment. L’un d’eux re­pré­sente deux sché­mas sty­li­sés. Le cher­cheur a su­per­po­sé leur tra­cé sur un plan de l’église, fai­sant res­sor­tir deux par­cours gué­ris­seurs ponc­tués par les mes­sages des pi­liers. Ain­si l’on s’im­pré­gne­rait plei­ne­ment des pou­voirs de Thu­ret. « Toutes les églises ro­manes sans ex­cep­tion sont des lieux de soin » com­mente le guide, « le sol de l’église se com­porte comme une plaque à in­duc­tion. Nous sommes char­gés de notre propre élec­tri­ci­té et nous éta­blis­sons des con­tacts ». Mais au­jourd’hui, ces par­cours ne sont qu’ap­proxi­ma­tifs, gê­nés par les bancs, la porte d’en­trée fer­mée et une sor­tie au­jourd’hui mu­rée. « Jus­qu’au XIIE siècle, il n’y avait pas de bancs et le sol était en terre. Les pè­le­rins pou­vaient faire le tour des pi­liers li­bre­ment. » Deux bé­ni­tiers marquent le dé­part des deux par­cours, pro­cu­rant « l’eau conduc­trice ». Le pre­mier iti­né­raire se­rait une « mise en condi­tion phy­sique et in­tel­lec­tuelle », il pré­pa­re­rait le men­tal du pè­le­rin. Le se­cond par­cours se veut sen­ti­men­tal, émo­tion­nel. Par­mi la mul­ti­tude de fi­gures ren­con­trées sur ce che­mi­ne­ment : une chouette ac­cueil- lante, des branches d’an­gé­lique cou­pées, un singe at­ta­ché par une corde, des grif­fons per­chés, un chien qui se mord la queue, des fleurs de lys et autres per­son­nages sem­blant re­ce­voir puis re­trans­mettre un en­sei­gne­ment. « Le gros han­di­cap qui gêne la com­pré­hen­sion des cha­pi­teaux ro­mans, c’est que la li­tur­gie ac­tuelle tend à dis­so­cier l’âme du corps » in­siste An­dré, « en réa­li­té, ils ne font qu’un jus­qu’à la mort ». Quand il n’ef­fec­tue pas de nou­velles en­quêtes, notre guide anime des confé­rences et ré­pond à la de­mande de cu­rieux pour des vi­sites ap­pro­fon­dies. « Je les mets tout de suite à l’aise : pour moi, les églises ro­manes ce n’est ni l’ar­chi­tec­ture, ni les ta­bleaux, ni les sta­tues. Ces églises sont un mode d’em­ploi pour l’épa­nouis­se­ment in­di­vi­duel, car la foi est une adhé­sion in­time. » An­dré sou­ligne l’im­por­tance de l’image d’un Ch­rist ai­mant et ac­cueillant, « qui at­tire » et à la re­pré­sen­ta­tion dé­pour­vue de clous, propre aux églises ro­manes. Mal­gré ses an­nées d’études sur Thu­ret et ses soeurs en Mas­sif cen­tral, l’éru­dit pour­suit ses re­cherches. Il ne pré­tend pas ap­por­ter la vé­ri­té, mais une in­ter­pré­ta­tion païenne et mé­di­ci­nale du pa­tri­moine ro­man. J

Les églises ro­manes sont des lieux de soin. ”

La déesse Nout tient le so­leil dans sa gueule.

La fi­gure d’un grand singe cor­dé amène de mul­tiples in­ter­pré­ta­tions. Au dé­part du se­cond par­cours ce bé­ni­tier four­ni­rait l’eau fa­vo­rable à la cir­cu­la­tion éner­gé­tique.

An­dré Au­ba­zac de­vant l’en­trée de Thu­ret. Sur le tym­pan, le Ch­rist en ma­jes­té dans sa man­dorle est en­tou­ré des ar­changes Mi­chel et Ga­briel. Leurs bras éton­nam­ment longs sym­bo­li­se­raient leur pou­voir. D’où sans doute l’ex­pres­sion « avoir le bras long ».

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