Elle était dé­pen­dante af­fec­tive « Je suis en­fin ca­pable d’être heu­reuse seule »

Après une en­fance dou­lou­reuse, Cris­ti­na a culti­vé les re­la­tions toxiques, pour elle-même comme pour les autres. Jus­qu’au jour où elle a pris sa vie en main.

Maxi - - C'est Dans Votre - Cris­ti­na

Ma meilleure amie n’en re­vient tou­jours pas. Même si nous n’ha­bi­tons qu’à quelques mi­nutes l’une de l’autre, au­jourd’hui il nous ar­rive par­fois de pas­ser un mois sans nous voir. Joa ne s’en plaint pas car elle sait que je vais bien. Elle m’a connue dans une autre vie, mal­heu­reuse et pos­ses­sive, où je pou­vais lui en­voyer des mes­sages de plu­sieurs pages à n’im­porte quelle heure du jour ou de la nuit. Bien­veillante et gé­né­reuse, elle me ré­pon­dait tou­jours. Jus­qu’au jour où elle a cra­qué et m’a dit que je de­vais me prendre en main. J’ai sou­vent eu l’im­pres­sion d’avoir été aban­don­née à la nais­sance. C’était faux, mais je sais main­te­nant que c’est la per­cep­tion de la si­tua­tion, da­van­tage que la réa­li­té, qui gé­nère nos bles­sures émo­tion­nelles. J’ai gran­di au Por­tu­gal entre deux frères, éle­vée par une ma­man dé­bor­dée. Mon père vi­vait en France pour des rai­sons éco­no­miques, mais ma mère a sou­vent lais­sé en­tendre qu’il ne nous ai­mait pas. Elle m’a même dit un jour qu’il n’avait pas vou­lu as­sis­ter à ma nais­sance ! J’ai ap­pris bien plus tard que c’était faux et j’ai gran­di en es­pé­rant ga­gner son amour. En vain : il est bru­ta­le­ment dé­cé­dé d’une crise car­diaque quand j’avais 11 ans. Sa mort, je l’ai vé­cue comme une nou­velle tra­hi­son et je me suis com­plè­te­ment ren­fer­mée sur moi­même pen­dant trois ans. À 14 ans, j’ai ren­con­tré mon pre­mier pe­tit ami, mais, cette même an­née, ma mère a dé­ci­dé de nous em­me­ner vivre en France. Je me sou­viens être ar­ri­vée en mi­lieu d’an­née sco­laire sans bien par­ler le fran­çais ni connaître per­sonne. Ter­ro­ri­sée à l’idée d’être à nou­veau seule, j’ai com­men­cé à vou­loir me faire ai­mer de tous par tous les moyens pos­sibles. Je pas­sais d’un groupe d’amis à un autre en adop­tant à chaque fois leur fa­çon de s’ha­biller ou de pen­ser de peur d’être re­je­tée. J’ai com­men­cé à som­brer. Pour ne pas être seule, je me suis ma­riée très vite. Je n’ai pas cher­ché loin : à 19 ans, j’ai épou­sé mon pe­tit ami « de va­cances ». Avec le re­cul, je me dis au­jourd’hui que ce n’était pas de l’amour. Lui aus­si avait ses propres bles­sures à panser et, mal­gré les beaux en­fants que nous avons eus en­semble, nous n’étions pas heu­reux. J’avais pen­sé, à tort, qu’il al­lait gué­rir mon manque af­fec­tif. Mais en fin de compte, ma vie se ré­su­mait au contraire à com­bler ses be­soins de peur qu’il ne m’aban­donne ! Ma dé­pen­dance af­fec­tive est de­ve­nue de plus en plus grave. J’ai com­men­cé à so­ma­ti­ser et à dé­ve­lop­per des dou­leurs à ré­pé­ti­tion. Après la nais­sance de mon der­nier en­fant, une scia­tique s’est ins­tal­lée jus­qu’à m’em­pê­cher par­fois de mar­cher. Mon corps criait au se­cours et je ne l’écou­tais pas. Quand j’ai sym­pa­thi­sé avec Joa, j’ai eu le sen­ti­ment de trou­ver, en­fin, quel­qu’un à qui par­ler : en­fer­mée dans une re­la­tion toxique, j’avais per­du toute joie de vivre. À 28 ans, j’ai eu l’im­pres­sion de ren­con­trer ma pre­mière vraie amie ! Mais plu­tôt que de ré­flé­chir à ma si­tua­tion, j’ai pro­fi­té et abu­sé d’elle et de sa gen­tillesse. Pro­gres­si­ve­ment, j’ai com­men­cé à la har­ce­ler avec mes pro­blèmes et à exi­ger de sa part une ex­clu­si­vi­té af­fec­tive mal­saine. Joa s’est lais­sé étouf­fer pen­dant plu­sieurs an­nées avant de cra­quer. Un jour, elle a dit « stop ». Elle m’a ex­pli­qué qu’elle était lasse de m’en­tendre me plaindre tout le temps et qu’il était temps pour moi de ré­agir. Elle m’a ten­du un livre et elle est par­tie. En une nuit, j’ai com­pris que c’était à moi de chan­ger. Le livre de Joa qui m’a te­nue éveillée de longues heures s’ap­pelle Les cinq bles­sures qui em­pêchent d’être soi-même, de Lise Bour­beau, et tout y était dit. J’ai vite per­çu que la co­lère de Joa était un ca­deau. Grâce à elle, j’ai trou­vé la force de quit­ter mon ma­ri et de me re­cons­truire. J’ai com­men­cé à lire beau­coup et à en­quê­ter sur mes bles­sures d’en­fance. C’est ain­si que j’ai réa­li­sé que je souf­frais de dé­pen­dance af­fec­tive. Je confon­dais amour et at­ta­che­ment. J’ac­cep­tais tout de peur d’être aban­don­née. Je n’étais pas heu­reuse et j’es­pé­rais tou­jours se­crè­te­ment que les autres changent alors que c’était à moi-même de me prendre en main. J’ai en­ta­mé un tra­vail d’au­to­thé­ra­pie. Le plus dif­fi­cile a été d’ap­prendre à m’ai­mer. J’ai dé­ve­lop­pé un ri­tuel quo­ti­dien qui me fai­sait du bien : je me re­gar­dais dans le mi­roir pour me dire que je m’ac­cep­tais et que je m’ai­mais telle que j’étais. La pre­mière fois, j’ai énor­mé­ment pleu­ré : la sé­cu­ri­té que je cher­chais, je de­vais d’abord la trou­ver en moi. Ce­la n’a pas été fa­cile. J’ai en­core en­chaî­né quelques re­la­tions peu sa­tis­fai­santes avant de trou­ver la force de vivre de fa­çon in­dé­pen­dante. Au­jourd’hui, en­fin, je suis ca­pable d’être heu­reuse

Grâce à cette amie, j’ai trou­vé la force de quit­ter mon ma­ri

seule. Je ne vois plus la so­li­tude comme une souf­france mais comme une al­liée pour se re­con­nec­ter avec soi-même. J’ai aus­si dé­ci­dé de chan­ger de vie et de mé­tier. De ma dou­leur j’ai fait une force. Je suis de­ve­nue thé­ra­peute et spé­cia­liste des dé­pen­dances af­fec­tives. J’ai même écrit un livre*. Je vois que mon ex­pé­rience aide les autres et ce­la me fait du bien. Fi­na­le­ment, j’ai mis dix ans à de­ve­nir moi­même. La li­ber­té d’être soi, ce­la se conquiert. Je re­fuse de vivre dans la ran­coeur. Certes, j’ai été mal­heu­reuse, mais ces épreuves ont fait de moi qui je suis. Grâce à ce­la, je se­rai à l’ave­nir une meilleure com­pagne et je suis dé­jà une meilleure mère, car plus épa­nouie et au­to­nome. Et je suis en­fin de­ve­nue une vraie amie pour Joa. Dès que je l’ai re­vue, elle a tout de suite sen­ti la dif­fé­rence. Elle m’a trou­vée plus lé­gère et m’a fé­li­ci­tée. Pour la pre­mière fois, nous avons eu un vrai échange. De­puis, quand nous nous voyons, nous ne par­lons pas que de moi… * Confi­dences d’une an­cienne dé­pen­dante af­fec­tive, de Cris­ti­na Marques (éd. La­nore).

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