Har­ley-Da­vid­son Street 750

En dé­lo­ca­li­sant l’as­sem­blage en Inde et en li­mi­tant l’équi­pe­ment, Har­ley ouvre son uni­vers à un tout nou­veau pu­blic. Une dé­marche ju­teuse mais qui ne se fait pas sans quelques sa­cri­fices…

Maximoto - - SOM MAIRE - Texte : Pa­trick Boisvert – Pho­tos : construc­teur

His­to­ri­que­ment dé­diée à un pu­blic de connais­seurs adeptes du folk­lore mai­son, Har­ley-Da­vid­son tente une ou­ver­ture à un au­di­toire beau­coup plus large avec cette Street 750 as­sem­blée en Inde et jouant toutes les cartes de l’ac­ces­si­bi­li­té. Pour sé­duire les jeunes conduc­teurs eu­ro­péens et ceux des pays émer­gents… quitte à faire quelques en­torses aux fon­da­men­taux de Milwaukee.

Une amé­ri­caine fa­bri­quée en Inde ! La for­mule n’a pas fi­ni de dé­ran­ger et de faire grin­cer des dents, sur­tout dans le cercle fer­mé des afi­cio­na­dos de la marque. Il est pour­tant ré­duc­teur de ré­gler son compte à cette nou­veau­té Har­ley sans autre forme de pro­cès. Comme on dit dans La Vé­ri­té si je mens : faut don­ner sa chance au pro­duit ! Ac­ces­soi­re­ment, il convient aus­si d’ap­por­ter quelques pré­ci­sions à ce su­jet. Tout d’abord, Xa­vier Cré­pet, di­rec­teur com­mer­cial de la marque en France, tient à pré­ci­ser que la Street est as­sem­blée en Inde et non pas fa­bri­quée là-bas. Et d’ajou­ter que ce n’est pas la pre­mière Har­ley puisque cette usine in­dienne si­tuée à Ba­wal, dans le sud-est du pays, existe de­puis long­temps et sert dé­jà de pla­te­forme d’as­sem­blage pour cer­tains mo­dèles de la gamme des­ti­nés aux mar­chés asia­tiques. Dont acte. D’autre part, il est im­por­tant de noter que Har­ley n’in­vente rien en dé­lo­ca­li­sant une par­tie de sa pro­duc­tion dans une contrée à main-d’oeuvre peu coû­teuse. Hon­da ou KTM (la liste n’est pas ex­haus­tive…) pos­sèdent elles aus­si leurs propres usines au pays de Gand­hi, BMW s’y pré­pare ac­ti­ve­ment. Et ma Triumph Bon­ne­ville, vous croyez qu’elle sort d’An­gle­terre ? Lou­pé, elle arrive de Thaï­lande ! Tout ce­la pour vous dire qu’il n’y a au­jourd’hui rien de cho­quant à voir dé­bar­quer une amé­ri­caine mon­tée en de­hors de sa na­tion d’ori­gine. Et si cette ex­ter­na­tio­na­li­sa­tion cour­rouce le bi­ker ta­toué de l’aigle amé­ri­cain, ce­la im­porte fi­na­le­ment pour au­tant rou­ler comme tout le monde, le per­mis A2 vierge de toute idée re­çue sur les marques, les genres, les codes…

Pe­tit ef­fet

Pour dra­guer cette clien­tèle, tout a été re­pen­sé, quitte à faire quelques en­torses aux fon­da­men­taux de la marque. La plus pe­tite des Har­ley-Da­vid­son dis­po­nibles sur notre mar­ché inau­gure d’abord un tout nou­veau mo­teur – un V-twin, quand même ! – à re­froi­dis­se­ment li­quide, une tech­no­lo­gie dont le choix a sur­tout été dic­té par le mar­ché in­dien, où l’usage ci­ta­din os­ten­ta­tion. Cette so­brié­té qui n’est pas pour nous dé­plaire, bien au contraire, s’ap­puie sur une pa­lette de co­lo­ris jouant elle aus­si la carte de la dis­cré­tion, puisque l’in­do-amé­ri­caine se­ra dis­po­nible en noir mat, noir brillant et, pour les plus ex­tra­va­gants, en bor­deaux mé­tal. Vi­suel­le­ment lé­gère, ayant le bon goût de ne pas trop en faire, le tout sau­pou­dré d’un pe­tit cô­té re­belle : pas de doute, la Street pro­duit son ef­fet. Hé­las, le charme re­tombe d’un sé­rieux cran lorsque l’on aborde l’exa­men de dé­tail. Le fais­ceau élec­trique vrai­ment mal ca­mou­flé (no­tam­ment au ni­veau de la co­lonne de di­rec­tion), les sou­dures souvent ap­proxi­ma­tives, le pon­tet de gui­don brut de fon­de­rie et des com­mandes aux pieds taillées dans un vul­gaire bout de tôle font en ef­fet un peu tache sur une mo­to frap­pée du fa­meux Bar and Shield. Car Har­ley nous a ha­bi­tués à beau­coup mieux en termes de fi­ni­tion, même sur les en­trées de gamme que sont les Sportster 883 ! L’ac­cueil cha­leu­reux d’une selle large, moel­leuse à sou­hait et ju­chée à seule­ment 709 mm du sol, nous ré­con­ci­lie un temps avec la pe­tite amé­ri­caine. Un temps seule­ment car l’oeil vient de se po­ser sur le gui­don, et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur les af­freux com­mo­dos tout plas­tique qu’on ju­re­rait em­prun­tés à une mo­to co­réenne. Oh my God ! Bon, pas­sons en re­vue l’équi­pe­ment de sé­rie pour voir s’il y a de quoi re­trou­ver le sou­rire. On le sait, il ne faut pas at­tendre des mer­veilles d’une mo­to low cost. Fan­tai­sie et su­per­flu ne sont pas convo­qués à la fête. Ce­ci dit, il y a des li­mites à la ré­duc­tion des coûts, plus ou moins fa­ciles à di­gé­rer. Ain­si, si l’on ac­cepte ai­sé­ment la fourche non ré­glable, les le­viers sans ajus­te­ment et l’ab­sence d’ABS (même en op­tion), on peut quand même s’in­ter­ro­ger sur les

La Street est-elle la fu­ture idole des jeunes ? Sa marque, son look et sa fa­ci­li­té de­vraient ai­der…

peu car la Street 750 n’a pas l’am­bi­tion de le ca­res­ser dans le sens de la frange. Non, la cible vi­sée, c’est au contraire le nou­veau ve­nu chez Har­ley, le pe­tit jeune peu for­tu­né qui ne sou­haite pas est sy­no­nyme de sur­chauffe mé­ca­nique. Sans sur­prise, la Street re­prend cer­tains ca­nons de beau­té et les va­leurs géo­mé­triques d’un custom. La pré­sen­ta­tion est simple, dé­pouillée et sans

éco­no­mies mes­quines réa­li­sées en zap­pant la jauge à carburant, l’ap­pel de phare, les feux de dé­tresse ou l’in­di­ca­tion de l’heure au ta­bleau de bord ! À New Del­hi, ces ac­ces­soires ont peut-être un in­té­rêt dis­cu­table, mais dans une ag­glo­mé­ra­tion eu­ro­péenne peu­plée de consom­ma­teurs exi­geants, leur dis­pa­ri­tion risque fort d’être très re­mar­quée… Al­lez, soyons fair-play et at­ta­quons la par­tie dy­na­mique sans a prio­ri né­ga­tifs. Une selle spa­cieuse et un gui­don bien di­men­sion­né (as­sez large pour ré­pondre au genre custom, mais pas trop pour per­mettre de pas­ser entre les voi­tures…) at­tendent le conduc­teur. Les re­pose-pieds sont as­sez haut pla­cés mais en po­si­tion mé­diane, of­frant ain­si une pos­ture moins ca­ri­ca­tu­rale que sur un Sportster. Bref, on est bien et rien ne vient per­tur­ber la prise en main de cette ma­chine au ga­ba­rit ai­sé­ment maî­tri­sable. Après avoir trou­vé la ca­chette du contac­teur – plan­qué sous le té de fourche su­pé­rieur –, le pe­tit V-twin peut s’ébrouer et nous mon­trer de quelle voix il est fait ! Agréable nou­velle, la mu­sique est bonne. Pas le cé­lèbre « po­ta­to po­ta­to » qui vous prend aux tripes, mais avec suf­fi­sam­ment de ca­rac­tère pour pla­cer sur votre visage un pe­tit sou­rire de bon­heur. La pre­mière est en­clen­chée et passe comme dans du beurre. Ville, nous voi­là ! Une ving­taine de mètres viennent de s’écou­ler et la Street ne par­vient pas à se dé­par­tir d’une cer­taine lour­deur. En dé­pit de son poids as­sez li­mi­té (33 ki­los de moins qu’une 883 Iron !), elle évo­lue pé­ni­ble­ment à très basse vi­tesse et dévoile un train avant ayant ten­dance à en­ga­ger. La pré­sence d’une roue avant de 17 pouces de­vait être le gage d’une agi­li­té sans faille, mais l’angle de chasse ou­vert éloigne consi­dé­ra­ble­ment cette roue du poste de pi­lo­tage. Rien de grave dans ce com­por­te­ment, di­sons juste que c’est un peu dé­rou­tant au dé­but. Heu­reu­se­ment, le phé­no­mène s’es­tompe au fur et à me­sure que la vi­tesse aug­mente, per­met­tant alors de ti­rer pro­fit de cette mo­to qui se montre dé­sor­mais très ma­niable et évi­dente. Les ki­lo­mètres dé­filent au rythme tran­quille d’un twin conci­liant, dé­pour­vu de vi­bra­tions, doué d’une grande souplesse et au ca­rac­tère très as­sa­gi. C’est le but recherché par cette Street 750. Pour au­tant, on ne peut s’em­pê­cher de pen­ser que H.-D. est peut-être al­lé un peu loin dans l’asep­ti­sa­tion gé­né­rale pour fa­ci­li­ter la vie des jeunes conduc­teurs. Certes, la sé­lec­tion fait preuve d’une grande dou­ceur, mais la course entre deux rap­ports s’avère bien trop grande… et pro­pice aux faux points morts. Quant au frein avant, si le but était de ne pas sur­prendre les uti­li­sa­teurs par un mor­dant trop pro­non­cé, mis­sion ac­com­plie ! Un le­vier spon­gieux com­mande un mol­las­son étrier 2 pis­tons, de telle sorte que pour stop­per l’amé­ri­caine, il faut an­ti­ci­per et sol­li­ci­ter les ser­vices du disque ar­rière, plus convain­cant.

Bonne route…

Aus­si étrange que ce­la puisse pa­raître, cette ur­baine n’est fi­na­le­ment pas plus à l’aise que ce­la… en ville ; ses ca­rences en ma­tière de d’équi­pe­ment, de frei­nage et d’agi­li­té à basse vi­tesse n’étant pas com­pen­sées par son poids me­su­ré et sa fa­ci­li­té de conduite. L’autre sur­prise, c’est sur la route que nous al­lons la dé­cou­vrir. Pre­miè­re­ment, le ma­riage d’une selle ac­cueillante et de sus­pen­sions très souples

À ce prix, la com­pa­rai­son avec un Sportster 883 est in­évi­table. Et ne joue pas en fa­veur de la nou­veau­té !

offre un ni­veau de confort in­soup­çon­né (pour une Har­ley de moyenne cy­lin­drée). En­suite, ce mo­teur si sage en cycle ur­bain a dé­sor­mais plus de champ pour s’ex­pri­mer et dévoile alors non seule­ment des mon­tées en ré­gime vo­lon­taires, mais éga­le­ment une confor­table al­longe. Ca­ou­tchouc droit es­so­ré au maxi, la Street flirte avec les 175 km/h comp­teur, soit lar­ge­ment de quoi se faire sou­la­ger de son per­mis. La der­nière qua­li­té de notre amé­ri­caine se dé­guste dans les en­chaî­ne­ments de vi­rages avec une garde au sol très ac­cep­table, une te­nue de cap cor­recte, et tou­jours cette ai­sance na­tu­relle l’au­to­ri­sant à pas­ser d’un angle à l’autre sans con­som­mer une seule calorie. Comme avec tout bon custom qui se res­pecte, il convient tou­te­fois de ne pas trop en de­man­der car au bout d’un mo­ment, ça frotte. D’abord les re­pose-pieds ré­trac­tables, puis la ligne d’échap­pe­ment à droite et le sup­port de bé­quille à gauche, soit deux points durs ris­quant de sou­le­ver la mo­to ! De re­tour de ce bref ga­lop d’es­sai, le doute m’ha­bite. Les re­pères ha­bi­tuels de l’uni­vers Har­ley manquent à l’ap­pel sur cette ma­chine fai­sant plus pen­ser à une co­pie qu’à une pro­duc­tion au­then­tique. Qua­li­té de fi­ni­tion et ca­rac­tère mé­ca­nique sont en ef­fet sa­cri­fiés au pro­fit d’une sim­pli­fi­ca­tion gé­né­rale et de coûts de pro­duc­tion li­mi­tés. Et puis cette mo­to ar­ri­ve­ra chez nous en sep­tembre pro­chain à un prix avoi­si­nant les 8 000 €, soit seule­ment 700 à de moins qu’un Sportster 883 Iron. Cette dif­fé­rence, mi­nime, po­se­ra for­cé­ment ques­tion.

Ajus­ter le tir

Har­ley-Da­vid­son France semble prendre toute la me­sure de ce pro­blème. Ses re­pré­sen­tants nous ont af­fir­mé que les choses n’étaient pas en­core com­plè­te­ment fi­gées. Ain­si, le ta­rif pour­rait être ré­étu­dié, la fi­ni­tion amé­lio­rée par rap­port aux ver­sions de pré­sé­rie que nous avons es­sayées… Deux ajus­te­ments de tir qui nous pa­raissent im­por­tants, pour ne pas dire ca­pi­taux. Car dans l’état ac­tuel des choses, en ré­su­mant un peu sé­vè­re­ment les choses, la Street 750 a pour prin­ci­pal ar­gu­ment de por­ter sur les flancs de son ré­ser­voir le fa­meux sigle Har­ley-Da­vid­son ! Vendre juste sur son nom, l’ar­gu­ment au­ra peut-être du poids dans les pays émer­gents mais pa­raît un peu lé­ger pour conqué­rir en masse les nou­veaux clients eu­ro­péens. Pour bien faire, il fau­drait une uni­té de pro­duc­tion dé­diée à l’Eu­rope avec un cahier des charges plus sé­vère ; et une autre pour les pays asia­tiques, où les exi­gences sont dif­fé­rentes et les ta­rifs pra­ti­qués en phase avec un sa­laire moyen bas (pour in­fo, la Street est ven­due en Inde l’équi­valent de 5 100 € et se­ra même dou­blée d’une ver­sion 500 cm3 en­core plus abor­dable). Doux rêve ? Peut-être. Tou­jours est-il que Har­ley-Da­vid­son n’a pas sou­hai­té prendre de risque sur son mar­ché do­mes­tique si sen­sible : les Street 750 ven­dues là-bas sont toutes construites sur le sol amé­ri­cain !

Le bi­cy­lindre en V est bien là, et le lo­go Har­ley-Da­vid­son éga­le­ment. L’hon­neur est sauf.

Cô­té équi­pe­ment, la Street af­fiche le mi­ni­mum : un ta­bleau de bord avec peu d’in­for­ma­tions, des le­viers non ré­glables, des sus­pen­sions et des freins ba­siques…

La fi­ni­tion, c’est le point noir ! Il­lus­tra­tion avec un fais­ceau élec­trique dont l’in­té­gra­tion a été vi­si­ble­ment né­gli­gée !

Sans trop en faire, la Street dé­gage une cer­taine pré­sence. Et puis il y a Har­ley mar­qué des­sus !

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