SIX MOIS SANS MOI !

Maximoto - - ÉDITO - Phi­lippe Gorce

24 jan­vier 2014-24 juillet 2014. Vous aviez le point de dé­part ( Maxi­mo­to n° 138). Vous n’échap­pe­rez pas au point de chute. Entre ces deux pôles, six mois de sus­pen­sion de per­mis se sont écou­lés. J’ai­me­rais vous of­frir sur un pla­teau un au­then­tique fait mar­quant, une épo­pée, une expérience… Rien de tel : contem­plant, mor­veux, le bout de mes bottes, j’ac­cuse six mois de pri­va­tion, de frus­tra­tion, de rage tue, de frein ron­gé. Juste 181 jours d’un pur­ga­toire si­dé­ral dans la vie d’un homme. Telle une mau­vaise mo­lé­cule, la perte tem­po­raire du do­cu­ment rose s’at­taque du­ra­ble­ment aux neu­rones. J’avais pour­tant, dans ce laps de temps, quelques rai­sons d’être pré­oc­cu­pé par d’autres per­son­nelles vi­cis­si­tudes. Mais celle-là, for­mat Ci­né­ma­scope, oc­cupe mes nuits blanches. Car j’at­tends un ju­ge­ment, oui, mais le­quel ? Je lui suis sus­pen­du : 6 mois, 8 mois, 12 mois ? Dans le flou, j’ad­di­tionne, je sous­trais, je com­pare, j’élu­cubre. Mon dos­sier est – pauvre de lui – sor­ti de la route quelque part entre Sois­sons et Châ­teau-Thierry, éga­ré par l’ad­mi­nis­tra­tion. Quatre mois éjec­té des écrans ra­dar, me lais­sant dans l’in­con­nu et l’in­com­pré­hen­sion to­tale. La seule cer­ti­tude est une convo­ca­tion fin juin, pour le pas­sage de l’exa­men psy­cho­tech­nique. La jeune psy­cho­logue en charge de mon dos­sier de ré­ha­bi­li­ta­tion s’émeut de mes états d’âme. Elle me sou­met à la ques­tion, ana­lyse, dis­sèque. Je lui ai tout dit, elle a tout no­té. Mes tests d’éva­lua­tion (mé­diocres dans l’en­semble) sont dé­cryp­tés, dé­brie­fés. On ne sort pas de six mois de re­trait aussi fa­ci­le­ment… Une deuxième vi­site est obli­ga­toire, avec un mé­de­cin as­ser­men­té cette fois. Pas le genre à s’as­seoir sur un cous­sin pé­teur pour dé­tendre l’at­mo­sphère, il consi­dère avec effroi le mo­tif de ma pré­sence : « 207 km/h… Vous étiez conscient, Mon­sieur ?… Alors ? » Son crâne chauve do­de­line. Il se déses­père de la gra­vi­té des faits : « Vous de­vriez pas­ser une se­conde sé­rie de tests… » Gla­çant. Le clo­porte que je suis à ses yeux ne lui serre pas la main. Le len­de­main de ce ju­ge­ment der­nier, en pré­fec­ture, une jeune femme épingle sè­che­ment l’avis mé­di­cal à mon cher vieux per­mis. Par com­pa­rai­son à la condam­na­tion du corps mé­di­cal, son geste me semble être un au­to­ma­tisme plein d’hu­ma­ni­té. Mon cher vieux per­mis quelques se­condes en­tre­vu, avec la photo d’iden­ti­té de mes vingt ans bien agra­fée entre les deux yeux, m’émeut. Car il va être rem­pla­cé par un nou­veau mo­dèle. Avec lui, sym­bo­li­que­ment, des di­zaines de mil­liers de ki­lo­mètres passent à la trappe. Après le pi­lo­ri, je re­viens à la vie. Bye-bye mon 50 cm3 ché­ri, quelques se­maines du­rant mon com­pa­gnon d’éva­sion… J’ai donc à nou­veau un per­mis, tout ri­qui­qui, for­mat carte de cré­dit. Pu­cé comme un pou­let de Loué, me voi­ci tra­çable en tant qu’hu­main et conduc­teur confon­du. Une date de pé­remp­tion fixée dans quinze ans y est men­tion­née. Quelles chances au­rai-je alors d’être ju­gé apte ? Po­sé sur mon scoot « de forte cy­lin­drée », je me sens tout pe­naud : il y a si long­temps que je n’ai rou­lé ma bosse. Im­mé­dia­te­ment après que ce­la me soit per­mis, j’ai dé­pas­sé le 45 comp­teur, at­teint 60 ki­lo­mètres-heure. Et j’ai sur­vé­cu. Gri­sante, cette li­ber­té chè­re­ment sanc­tion­née…

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