POR­TRAIT

STÉ­PHANE SA­LA­DIN

Maximoto - - SOMMAIREO - Texte : Phi­lippe Gorce – Photo : Da­vid Rey­gon­deau

Le boss de la bou­tique T-Bird est le gar­dien d’un temple où le culte des grandes an­nées de la moto est éri­gé en règle de vie.

Un bou­clard sin­gu­lier, quelque part dans le VIe ar­ron­dis­se­ment de la ca­pi­tale. Pin­cée entre les ex­tré­mi­tés de la rue du Cherche-Mi­di (à qua­torze heures ?) et celle la rue de Sèvres, sauf aux ini­tiés, l’adresse semble ano­nyme. Le cha­land a peu un le cul entre deux chaises. Une voie de ga­rage ? Pas pour ce­lui qui sait ce qu’il cherche.

La

rue est plus ré­si­den­tielle que com­mer­çante. Ri­deau de fer bais­sé, l’en­seigne T-Bird de Sté­phane Sa­la­din ne laisse rien fil­trer de ce qu’elle re­cèle. Presque en face, une autre ca­verne as­sou­pie. Le lieu ex­sude la pous­sière : boîtes de ma­quettes au­to­mo­biles en vrac (Hel­ler, Fu­ji­na­mi, Ita­le­ri, Pro­tar…), étal d’ou­vrages da­tés… On tient peut-être là l’obs­cur mo­tif du bé­quillage de T-Bird dans ces ano­nymes pa­rages. Creu­sons ce fi­lon. Une boîte Pro­tar se pose là. Pas le gé­né­rique d’un an­ti­dé­pres­seur, mais une marque ré­pu­tée de mo­dé­lisme. Contrac­tion du pa­tro­nyme de son créa­teur Tar­qui­nio Pro­vi­ni (1933-2005) : cham­pion du monde en 1957 et 58 sur FB Mon­dial 125 cm3 et MV Agus­ta en 250 cm3. Cet uni­vers parle à Sté­phane. Pour lui, fon­du dans un même moule, il y a la trempe de l’hu­main, hé­roïque ou em­blé­ma­tique, la trempe du mé­tal, la fa­çon des fringues im­mor­ta­li­sées par tant de pi­lotes icônes. Mo­ment at­ten­du : la dé­gaine du pro­prio. Pro­lo à la Au­diard ou che­mi­not fa­çon Ga­bin dans La Bête hu­maine ? Qu’im­porte, dans une ruelle du vieux Londres époque vic­to­rienne ou lon­geant les briques d’un pas­sage blue­sy de Chi­ca­go pé­riode Mud­dy Wa­ters, ce Pa­ri­sien d’adop­tion se­rait à sa place. Ce qu’il porte sur lui, c’est sa marque de fa­brique. L’heure est au le­ver de ri­deau. L’amé­na­ge­ment in­té­rieur plonge dans l’uni­vers de Nor­man Ro­ck­well. Que fai­sait-il donc avant d’être dé­sor­mais ce qu’il est tout en­tier, corps, coeur et âme ?

Vous avez de­man­dé la po­lice ?

On ou­blie les études : « À l’école, j’en ai tout le temps chié, mais je me suis dé­brouillé. » CAP, BEP, bac F3, avec ce ba­gage rock’n’roll et les potes qui vont avec, la bri­cole le cha­touille. Cô­té fringues, ses grands-pa­rents laissent libre ce ter­rain d’ex­pres­sion. Autre pré­di­lec­tion pré­coce, le jeune homme s’adonne au rock der­rière une bat­te­rie : « J’adore la mu­sique, c’est mon se­cond uni­vers. Je suis pas­sé de Gol­do­rak à Kiss sans tran­si­tion. » Son père mo­to­cy­cliste l’af­fran­chit en ar­pen­tant les Puces. Le trai­te­ment ino­cule au mou­flet le goût des belles choses. Bien plus tard, pa­pa le colle sur un 50 à boîte : un Su­zu­ki ER 21. Pour­quoi pas une Mob’, mon gars ? « Il ne vou­lait pas que j’aie l’air d’un con. » C’est dit. La source de fi­nan­ce­ment est la même pour payer le pas­sage du per­mis moto, puis l’ac­qui­si­tion d’une 250 TDR. Fils unique, oui. Fils à pa­pa ? Ça va pas, non ! Le pas­sage sous les dra­peaux passe par la case po­lice. Il en prend pour 20 ans : « Je me re­trouve ad­joint ad­mi­nis­tra­tif af­fec­té aux per­mis de conduire au-des­sus du peloton mo­to­cy­cliste de la rue Cha­noi­nesse. » Au­tant dire le temple des BMW po­li­cières. Plus tard, par la grande porte, il y re­vien­dra. Au gré de ses as­pi­ra­tions, sa vie est celle-là : un temps, faire de la moto sous uni­forme ; un autre, dé­faire les mon­tures sur les ponts élé­va­teurs. Sous l’ap­pa­rat du pan­dore des rues, le bleu de chauffe du mé­ca­no. Le De ses potes, par­mi d’autres, un pré­nom re­vient. Louis, ran­gé des pa­trouilles : « À l’ate­lier, nous fonc­tion­nons main dans la main. Louis m’ap­porte une autre vi­sion de la mé­ca­nique. In­siste pour ap­por­ter des so­lu­tions qui ne soient pas écrites d’avance avec une cer­taine per­cep­tion de l’es­thé­tique. » Sans le sa­voir, Louis jette les bases de ce qui de­vien­dra la bou­tique T-Bird. Sté­phane se dé­double. Ha­bi­té, dé­jà, par ce qui le fait tri­per, la sape : « J’ar­rive en vieilles bé­canes re­ta­pées. Pour re­par­tir de l’ate­lier, jour­née ache­vée, avec l’ap­pa­rence vestimentaire qui est la mienne. Je suis un autre… » L’ap­pel de la route, l’at­trac­ti­vi­té de la pa­trouille le rat­trapent : « J’ai l’im­pres­sion d’avoir tou­jours été un bleu-bite avec une re­mise à zé­ro des compteurs. » La no­tion d’uni­forme, il la re­ven­dique : « Un vê­te­ment de travail est noble. Il ré­pond à une

Dans 20 m2 à peine, fibre mé­ca­nique et cul­ture tex­tile

ne peuvent que fu­sion­ner

mal qui l’ha­bite doit être vi­ru­lent. Une pièce de son ap­par­te­ment de­vient le la­bo­ra­toire d’ex­pé­ri­men­ta­tion d’une Ka­wa­sa­ki W650. Bet­ti­na, sa com­pagne pour la­quelle il a quit­té la ban­lieue, consent. Vingt ans de va-et-vient entre mé­ca­nique et pa­trouille à moto. Un par­cours ponc­tué par quatre an­nées à la tête d’un ate­lier. À ses heures per­dues, il cus­to­mise à sa guise ses en­gins : Har­ley, Triumph… L’ami­tié vi­rile, « entre gars de la bri­gade » . La re­con­nais­sance, l’es­time, dans sa bouche, sonnent vrai, «à l’an­cienne ».

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