L’exemple de la fa­bri­ca­tion ad­di­tive chez le mé­ca­ni­cien Co­me­for

Mesures - - Entretien - Pro­pos re­cueillis par Cé­dric Lar­dière Vous pou­vez re­voir l’in­té­gra­li­té de cette table ronde sur le site In­ter­net de notre confrère Ma­nu­fac­tu­ring.fr à l’adresse www.ma­nu­fac­tu­ring.fr/v/de­ploie­ment-de-in­dus­trie-du-fu­tur.

Me­sures. Pou­vez-vous nous pré­sen­ter votre en­tre­prise? Gé­ral­dine Au­bry. Co­me­for est une en­tre­prise de 50 per­sonnes, si­tuée sur le bas­sin sté­pha­nois et qui fait de la mé­ca­nique de pré­ci­sion gé­né­rale, avec une forte ac­ti­vi­té dans les sec­teurs de l’ar­me­ment, du nu­cléaire, du pé­trole, du mé­di­cal. Peu de temps avant l’al­liance In­dus­trie du fu­tur, nous avons sau­té le pas en nous tour­nant vers la fa­bri­ca­tion ad­di­tive, un thème que l’on avait dé­jà iden­ti­fié comme in­no­vant et por­teur d’une vraie va­leur ajou­tée, d’une vraie com­plé­men­ta­ri­té avec la fa­bri­ca­tion sous­trac­tive. Ce­la a quand même re­pré­sen­té un très gros in­ves­tis­se­ment pour une PME de 50 per­sonnes, de l’ordre de 2 mil­lions d’eu­ros. Me­sures. Quelle était la rai­son sous-ja­cente à votre dé­marche? Gé­ral­dine Au­bry. Il faut sa­voir que SaintE­tienne est un ter­ri­toire très mé­ca­ni­cien, mais avec de belles forces en fa­bri­ca­tion ad­di­tive au tra­vers de la pré­sence du Centre tech­nique des in­dus­tries mé­ca­niques (Ce­tim), de l’école de Mines et d’autres ac­teurs ma­jeurs qui s’étaient dé­jà lan­cés dans l’aven­ture. Ce­la nous a ras­su­rés et, de toute fa­çon, nous ne nous se­rions pas lan­cés s’il n’y avait pas eu ces ac­teurs sur le ter­ri­toire. En me­nant notre propre analyse, nous avons vu que c’était le bon mo­ment pour fran­chir le pas… avec le re­cru­te­ment de per­sonnes non for­mées. Il n’exis­tait pas à l’époque d’écoles qui forment en fa­bri­ca­tion ad­di­tive, et c’est tou­jours le cas main­te­nant. Il y avait en fait deux rai­sons à notre dé­marche. La pre­mière idée était de dis­po­ser d’une par­tie «concep­tion», ou «co-concep­tion» tout du moins, en fa­bri­ca­tion ad­di­tive, parce que sa­voir conce­voir au­tre­ment est vrai­ment très im­por­tant. Dans un deuxième temps, la fa­bri­ca­tion ad­di­tive al­lait peut-être nous me­ner, dans quelques an­nées, à être sim­ple­ment des fai­seurs de pièces avec des prix im­po­sés. Il est en ef­fet plus simple de fa­bri­quer que de conce­voir ; il suf­fit de voir les im­pri­mantes 3D que cer­taines per­sonnes ont chez eux. Plus pro­saï­que­ment, le mar­ché a été plus long que pré­vu à se po­si­tion­ner. Nous per­dons pour l’ins­tant en­core de l’ar­gent, mais c’est une aven­ture pour une PME et aus­si une fa­çon de voir les choses au­tre­ment. Avec ce pa­ri, nous nous rap­pro­chons d’autres ac­teurs, en fai­sant bé­né­fi­cier de notre mo­ti­va­tion, des com­pé­tences et du sa­voir-faire dé­ve­lop­pés et ac­quis du­rant ces trois an­nées. En tant que PME, c’est plus dif­fi­cile. Il y a donc cer­tai­ne­ment un pro­jet d’al­liance qui va naître pour se rap­pro­cher d’une ETI. Syl­vie Gui­nard. Je re­joins Gé­ral­dine Au­bry sur le fait que les mé­tiers que nous connais­sons au­jourd’hui vont beau­coup évo­luer à l’ave­nir. Il ne faut pas se leur­rer, on n’ar­ri­ve­ra à vendre de­main que si l’on vend autre chose que la simple réa­li­sa­tion d’une concep­tion. Donc, soit on tra­vaille sur l’in­no­va­tion ou de nou­velles tech­no­lo­gies, soit on ap­porte de la va­leur ajou­tée, un bu­si­ness mo­del ou un ser­vice dif­fé­rent. De toute fa­çon, nous al­lons nous faire concur­ren­cer sur nos mé­tiers tra­di­tion­nels par des ac­teurs qui n’au­ront pas eu à faire les in­ves­tis­se­ments en­ga­gés par nos en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières. Je pense que L’«ETI à la fran­çaise» de de­main ne se­ra pas une ETI telle qu’on la connaît au­jourd’hui, à sa­voir une en­tre­prise de 250 col­la­bo­ra­teurs, mais plu­tôt une somme de plu­sieurs en­tre­prises fonc­tion­nant se­lon un sys­tème de co­créa­tion, de co­par­tage avec des par­te­naires, des écoles, des mé­tiers connexes en amont et en aval. Cette gé­né­ra­tion de pa­trons va ex­ter­na­li­ser les fonc­tions de concep­tion et de sup­port, de la même ma­nière que l’on a pu le faire hier pour la comp­ta­bi­li­té ou l’informatique. Me­sures. Com­ment le mar­ché de la fa­bri­ca­tion ad­di­tive a-t-il évo­lué en quelques an­nées? Gé­ral­dine Au­bry. Il y a trois ans, nous de­vions être cinq ou six ac­teurs ; au­jourd’hui, nous sommes une quin­zaine. Ce n’est certes pas une ex­plo­sion, parce que les in­dus­triels sont fri­leux, la nor­ma­li­sa­tion n’est pas en­core là, etc. Mais, en­core quelques an­nées, et l’on y se­ra, je suis sûre. Cons­tant Ber­nard. Je vous an­nonce que le Sy­mop a dé­ci­dé de créer un groupe Fa­bri­ca­tion ad­di­tive, avec tous les in­té­gra­teurs. Il se­ra peut-être la pro­lon­ga­tion du plan Robot Start PME et pour­rait s’ap­pe­ler, par exemple, 3D Start PME.

“Le fait que le Ce­tim, l’école de Mines et d’autres ac­teurs ma­jeurs s’étaient dé­jà lan­cés dans la fa­bri­ca­tion ad­di­tive nous a ras­su­rés et, de toute fa­çon, nous ne nous se­rions pas lan­cés s’il n’y avait pas eu ces ac­teurs sur le ter­ri­toire de Saint-etienne.” Gé­ral­dine Au­bry, di­ri­geante de Co­me­for et 3D&P

À la fin de 2016, 2 230 PME/PMI ont ef­fec­ti­ve­ment été ins­crites dans des dis­po­si­tifs ré­gio­naux pour des opé­ra­tions d’ac­com­pa­gne­ment (diag­nos­tic, in­ves­tis­se­ment). 1 870 PME/PMI se sont éga­le­ment en­ga­gées, au tra­vers des dis­po­si­tifs na­tio­naux et des fi­lières, telles que l’aé­ro­nau­tique ou l’au­to­mo­bile, ain­si qu’au tra­vers de pro­grammes spé­ci­fiques comme Robot Start PME. Au to­tal, ce sont 4 100 en­tre­prises qui ont été ac­com­pa­gnées en l’es­pace de deux ans, sur 5 500 fi­nan­ce­ments dis­po­nibles au ni­veau des ré­gions.

de choses res­tent en­core à faire en termes de chan­ge­ment de culture d’en­tre­prise. L’uni­vers nu­mé­rique doit donc né­ces­sai­re­ment prendre une place de plus en plus grande pour que l’on crée de la va­leur ajou­tée, ce qui est jus­te­ment une spé­cia­li­té fran­çaise. L’al­liance a en ef­fet la ca­pa­ci­té d’as­so­cier des per­sonnes de l’im­ma­té­riel à celles du ma­té­riel. C’est cer­tai­ne­ment une chance à sai­sir pour notre in­dus­trie, mais une chance sur la­quelle nous de­vons mettre tous nos ef­forts pour la construire.

Me­sures. Phi­lippe Cho­der­los de La­clos a évo­qué le Robot Start PME. Quel était l’ob­jec­tif de ce plan ini­tié il y a quatre ans et quel en est au­jourd’hui le bi­lan? Cons­tant Ber­nard. L’idée de ce par­te­na­riat avec le Ce­tim était, comme son nom l’in­dique, de dé­mar­rer l’im­plan­ta­tion du pre­mier robot dans des PME, en vi­sant 250 en­tre­prises qui hé­si­taient à sau­ter le pas. Nous avions iden­ti­fié des ex­perts pour ai­der les en­tre­prises à trou­ver la meilleure so­lu­tion. Nous avons d’ailleurs été sur­pris du nombre d’ex­perts exis­tant en France (en­vi­ron 170). Au­jourd’hui, ce sont quand même 80-90 PME qui ont tou­ché une sub­ven­tion pour ins­tal­ler un robot dans leur en­tre­prise. Il y avait en ef­fet une par­tie de l’in­ves­tis­se­ment prise en charge par le plan (en­vi­ron 15000eu­ros en moyenne, sur un pro­jet d’un mon­tant moyen de 150000€, soit 10%). Et 90% de ces en­tre­prises n’hé­si­te­raient pas à le re­faire, parce que ce­la leur a ap­por­té de la pro­duc­ti­vi­té, de meilleures condi­tions de tra­vail en gé­né­ral et un plus grand nombre de com­mandes. Sur les 160-170 PME res­tantes, seule la moi­tié en est en­core à l’analyse, le robot de­vant être li­vré à la fin de cette an­née. Me­sures. Par­mi les 170 ex­perts iden­ti­fiés, com­bien maî­trisent la ro­bo­tique col­la­bo­ra­tive? Cons­tant Ber­nard. Il y en a très peu. Même si le che­min entre la ro­bo­tique et la co­bo­tique est très étroit. Phi­lippe Cho­der­los de La­clos. En fait, nous n’avons pas un pro­blème d’ex­per­tise. Il y a en France de bons spé­cia­listes et de bons in­té­gra­teurs, et des champs d’ap­pli­ca­tions énormes ne sont pas en­core cou­verts en ro­bo­tique. La meilleure preuve est qu’à la suite du plan Robot Start PME na­tio­nal, des opé­ra­tions vont se dé­cli­ner en ré­gions, comme en Nou­velle-aqui­taine, avec des fi­nan­ce­ments ré­gio­naux cette fois, puisque l’orien­ta­tion du fa­meux Plan d’in­ves­tis­se­ments d’ave­nir (PIA) ne pré­voit pas de confir­mer les fi­nan­ce­ments na­tio­naux.

Me­sures. Nous ve­nons de voir les

Au­jourd’hui, ce sont quand même 80-90 PME qui ont tou­ché une sub­ven­tion pour ins­tal­ler un robot dans leur en­tre­prise, dans le cadre du plan Robot Start PME. Et 90 % de ces en­tre­prises n’hé­si­te­raient pas à le re­faire,

etc. ” parce que ce­la leur a ap­por­té de la pro­duc­ti­vi­té, Cons­tant Ber­nard, pré­sident du Syn­di­cat des ma­chines et tech­no­lo­gies de pro­duc­tion (Sy­mop)

ré­sul­tats et l’exemple de deux en­tre­prises qui se sont lan­cées dans l’in­dus­trie du fu­tur ( voir en­ca­drés). Quel va être l’ave­nir ? Phi­lippe Dar­mayan. Nous avons mon­tré la voie, mais nous n’avons pas fi­ni de mon­trer la voie, parce que der­rière le jo­li concept de l’in­dus­trie du fu­tur, se cachent en­core plein d’autres choses. Il faut donc conti­nuer, touche par touche, comme un ta­bleau im­pres­sion­niste, à mon­trer ce que peuvent ap­por­ter le nu­mé­rique, les nou­velles tech­no­lo­gies, les ma­té­riaux nou­veaux, ce que l’on est ca­pable de faire en termes d’in­no­va­tions, de baisse des coûts, d’ac­cé­lé­ra­tion de mise sur le mar­ché. Au-de­là du mou­ve­ment gé­né­ral, il nous faut aus­si dé­crire les op­por­tu­ni­tés et les dan­gers aux­quels doivent faire face les PME, ain­si que l’in­dus­trie du fu­tur par fi­lière. Un tra­vail a dé­jà été réa­li­sé pour six fi­lières, c’est-à-dire les quatre grandes du trans­port, la construc­tion et l’ali­men­taire, et nous al­lons cer­tai­ne­ment élar­gir le su­jet aux in­dus­tries du pro­cess, comme l’acier. Si l’on crée un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable aux com­pé­tences, que les en­tre­prises dé­fi­nissent des par­cours de car­rière per­met­tant de connaître, d’an­ti­ci­per les évo­lu­tions, tout se pas­se­ra bien. Des pro­blèmes quan­ti­ta­tifs risquent d’ap­pa­raître par en­droits, mais c’est là que les ter­ri­toires in­ter­vien­dront. Nous de­vrons par ailleurs tra­vailler sur les ter­ri­toires du fu­tur, c’est-àdire com­ment un ter­ri­toire peut-il être « ac­cueillant » pour les tech­no­lo­gies nou­velles et réus­sir à avoir des po­li­tiques de ter­ri­toire en fonc­tion des in­dus­tries im­plan­tées. On a un très bel exemple dans le Grand Est avec ce qui se fait sur Mul­house, et la ré­gion lyon­naise n’est pas en reste non plus. Au­de­là des ques­tions d’in­fra­struc­tures, du be­soin d’em­plois, de l’évo­lu­tion des tech­no­lo­gies, il fau­dra aus­si tra­vailler avec les Centres de for­ma­tion des ap­pren­tis (CFA) pour que l’ap­pren­tis­sage soit co­hé­rent avec tous ces as­pects, et plus gé­né­ra­le­ment sur la for­ma­tion qui doit se faire dans les en­tre­prises. On doit ar­rê­ter de pen­ser le tra­vail à la ma­nière de [Fre­de­ri­ck­wins­low]tay­lor, et plu­tôt le pen­ser sous la forme d’une or­ga­ni­sa­tion fon­dée sur les com­pé­tences et les par­cours de car­rière. Nous avons face à nous un chan­tier très im­por­tant, mais très en­thou­sias­mant. C’est en­core plus en­thou­sias­mant que les Cercles de qua­li­té dans les an­nées 1980, parce que ce­la touche à la tech­no­lo­gie, aux hommes,

Nous avons mon­tré la voie, mais […] der­rière le jo­li concept de l’in­dus­trie du fu­tur, se cachent en­core plein d’autres choses. Il faut donc conti­nuer à mon­trer ce que peuvent ap­por­ter le nu­mé­rique, les nou­velles tech­no­lo­gies, les ma­té­riaux nou­veaux, ce que l’on est ca­pable de faire ” en termes d’in­no­va­tions, etc. Phi­lippe Dar­mayan, pré­sident de l’al­liance In­dus­trie du fu­tur

à l’in­ven­ti­vi­té. Et c’est ça, à mon avis, qui nous sauve. Syl­vie Gui­nard. Ce que je trouve ex­tra­or­di­naire dans la dy­na­mique qui se met en place, c’est l’exis­tence d’un grand nombre d’ini­tia­tives, plus ou moins in­di­vi­duelles, en tout cas de noyaux col­lec­tifs qui sont ba­sés soit sur un ter­ri­toire, soit sur des centres d’in­té­rêt com­muns, et qui créent, in­novent. Il y au­ra au­tant d’in­dus­tries du fu­tur que d’en­tre­prises et de per­sonnes qui au­ront en­vie d’écrire le par­cours sur le­quel ils se trouvent.

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