« On est tous des nos­tal­giques... »

Midi Olympique - - À la rencontre de... - Par Jacques Ver­dier

Le 19 sep­tembre 2006, le phi­lo­sophe Ro­bert Redeker pu­bliait une tri­bune dans les co­lonnes du Fi­ga­ro, in­ti­tu­lée : « Face aux in­ti­mi­da­tions is­la­mistes, que

doit faire le monde libre ? » Il y dé­non­çait, à mots choi­sis mais sans conces­sion, le fait que l’Is­lam es­sayait d’im­po­ser ses règles à l’Eu­rope. Aus­si­tôt, l’au­teur fit l’ob­jet de me­naces dif­fu­sées sur un site d’ex­tré­mistes proche d’Al Qaï­da. La DST re­pé­ra des pages de fo­rums is­la­mistes dji­ha­distes sur les­quelles on trou­vait sa photo, son adresse et un plan de rue pour se rendre à son do­mi­cile. Me­na­cé de mort, il fut im­mé­dia­te­ment pla­cé sous sur­veillance policière. Ce pro­fes­seur agré­gé de phi­lo­so­phie, fils d’ou­vriers agri­coles, arié­geois d’ori­gine (il est né en 1954 dans le pe­tit vil­lage de Les­cure, sur les hau­teurs de Saint-Gi­rons), pas­sion­né de sport, au­teur de nom­breux ou­vrages sur le su­jet (« Le sport contre les peuples » ; « Le sport est-il in­hu­main ? », « L’em­prise spor­tive »), an­cien cou­reur cy­cliste ama­teur, n’est tou­jours pas re­ve­nu de cet ap­pel au meurtre pour dé­lit d’opi­nion. Des sou­tiens, heu­reu­se­ment, se firent jour. Ils éma­naient d’une par­tie de l’in­tel­li­gent­sia fran­çaise, au pre­mier rang de la­quelle on re­trou­vait Mi­chel On­fray, Alain Fin­kiel­kraut, Yvette Rou­dy, Eli­sa­beth Ba­din­ter, An­dré Glucks­mann, Ber­nard-Hen­ry Le­vy et beau­coup d’autres. Mais la me­nace court tou­jours.

Je l’ai re­trou­vé chez lui, la se­maine der­nière, dans la ré­gion tou­lou­saine, où la po­lice le pria de for­ti­fier un bu­reau sou­ter­rain, blin­dé, in­ac­ces­sible, ta­pis­sé de cen­taines de livres. Pour l’anec­dote, ses au­teurs pré­fé­rés sont Jo­seph de Maistre et Bos­suet, des­quels, peut-être, il tire son goût

de la ré­sis­tance. Ce grand lec­teur, « je pré­fère lire qu’écrire, j’ai en­core tant de choses à dé­cou­vrir », me fit dé­cou­vrir des pas­sages du phi­lo­sophe sa­voyard, di­gres­sa sur Saint-Si­mon, Bra­sillach (« une cra­pule mais un écri­vain de

grand ta­lent »), s’amu­sa de la re­la­ti­vi­té des choses. Un chien, au de­hors, sur­veillait les pa­rages. « Ma vie ne s’est pas ar­rê­tée en 2006, dé­cla­rait-il

ré­cem­ment à La Dé­pêche du Mi­di. J’ai res­sen­ti de­puis une grande com­pas­sion avec les vic­times des at­ten­tats is­la­mistes. La ré­ponse de la so­cié­té à ces actes doit être une vé­ri­table in­té­gra­tion à ce que l’on ap­pelle les va­leurs oc­ci­den­tales. L’école a un rôle fon­da­men­tal à jouer. Elle doit re­cons­truire la Na­tion. » L’homme, aux che­veux blancs et à la barbe nais­sante, au re­gard doux et rê­veur, est d’une grande sim­pli­ci­té. Dans son der­nier livre, « L’éclipse de la mort », il s’in­quiète d’une so­cié­té qui oc­culte la mort, la tra­ves­tit, l’éva­cue, sup­plante le verbe « mou­rir » par d’autres plus dé­li­cieu­se­ment conformes - « quit­ter », « par­tir » - à notre ci­vi­li­sa­tion qui a fait du culte de l’ap­pa­rence son ta­lis­man pour conju­rer la peur et se vautre

dans le jeu­nisme pour mas­quer son désar­roi face à la fi­ni­tude. Che­min fai­sant, il s’est ému, à maintes re­prises, de voir le sport pro­fes­sion­nel de­ve­nir une sorte de pro­pa­gande pour le li­bé­ra­lisme éco­no­mique, exal­tant « les marques, la con­som­ma­tion dé­bri­dée, le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, mais aus­si la loi du plus fort, le mé­pris des plus faibles, le culte de la per­for­mance, de l’éva­lua­tion, de la maxi­mi­sa­tion des forces, de la concur­rence for­ce­née ». L’autre sa­me­di, sur France Culture, dans l’émis­sion « Ré­pliques » d’Alain Fin­kiel­kraut, il stig­ma­ti­sait tou­jours ces per­ver­sions du sport mo­derne, évo­quant tout à la fois le foot­ball, au­quel il va consa­crer un livre en 2018 et le rugby, au­quel, di­sait-il, comme tout bon su­diste qui se res­pecte, il reste très at­ta­ché.

C’était mon su­jet. La rai­son de ma vi­site. Près de quatre heures pas­sées en sa com­pa­gnie, entre rugby et littérature, jour­na­lisme (il est éga­le­ment chro­ni­queur à Ma­rianne) et opinions, m’éloi­gnèrent un temps du su­jet ini­tial. Elles me confir­mèrent en re­vanche dans l’idée que le re­gard por­té par les in­tel­lec­tuels sur le sport en gé­né­ral et le rugby en par­ti­cu­lier a quelque chose de lim­pide, de ras­su­rant et peut-être même de sal­va­teur.

« Le sport pro­fes­sion­nel exalte les marques, la con­som­ma­tion dé­bri­dée, la loi du plus fort, le mé­pris des faibles… »

D’où est ve­nu votre in­té­rêt pour le rugby ?

On ne naît pas dans une ferme arié­geoise et on ne gran­dit pas à Sainte-Li­vrade (Lot-et-Ga­ronne), où mes pa­rents trou­vèrent du tra­vail, im­pu­né­ment. En­fant, on m’em­me­nait voir re­gar­der le grand SU Agen, ce­lui de Mi­chel Sit­jar, de Fran­co Za­ni, de Pierre La­croix. C’était dif­fi­cile d’évi­ter le rugby… C’était une autre époque, avec un cham­pion­nat à 64 clubs, une élite dis­per­sée.

On y ap­pre­nait la géo­gra­phie fran­çaise…

Tout à fait. On ap­pre­nait où se si­tuaient La Voulte et Ber­ge­rac, Mont­lu­çon, Saint-Se­ver… Lors d’une tour­née de confé­rences en Nou­velle-Zé­lande, en 2006, où j’ai eu la chance de ren­con­trer et de sym­pa­thi­ser avec Ch­ris Laid­law, l’an­cien em­blé­ma­tique de­mi de mê­lée des All Blacks, je me sou­viens qu’à l’Uni­ver­si­té d’Ota­go, les jeunes étu­diants connais­saient Dax, Mont-de-Mar­san, par le rugby. La géo­gra­phie de la France a un sens en Nou­vel­leZé­lande grâce au rugby. Tout ce­la est pro­ba­ble­ment fi­ni avec le Top 14, la pré­do­mi­nance des grandes villes. Le rugby s’uni­ver­sa­lise par le spec­tacle, mais a per­du cette fra­ter­ni­té des peuples, cette sorte de franc-ma­çon­ne­rie.

Ce­la vous dé­çoit ?

Le pro­blème c’est que mal­gré ses ef­forts, ce sport reste con­fi­né dans les mêmes pays. L’ou­ver­ture, c’est quoi ? L’Ita­lie ? C’est un échec. Le Ja­pon ? On ver­ra avec le temps…

Je pres­sens un fond de nos­tal­gie…

Mais les gens qui aiment le rugby sont tous nos­tal­giques. Je re­joins com­plè­te­ment De­nis Tilli­nac ou Da­niel Her­re­ro sur ce point. Le rugby de mon ado­les­cence c’était l’âme des pe­tites villes. Chaque équipe avait son style de jeu, son com­por­te­ment. L’âme lo­cale s’ex­pri­mait dans le jeu. C’était une culture au sens propre du mot.

La nos­tal­gie est très mal vue au­jourd’hui.

En sport, on peut en­core se le per­mettre.

Vous pré­fé­riez le rugby de l’époque ?

« Le pro­blème c’est que mal­gré ses ef­forts, le rugby reste con­fi­né dans les mêmes pays. L’ou­ver­ture, c’est quoi ? L’Ita­lie ? C’est un échec. Le Ja­pon ? On ver­ra avec le temps »

Je n’ai pas dit ça. Il y avait énor­mé­ment de temps morts, on bot­tait di­rec­te­ment en touche. Le jeu est beau­coup plus ra­pide au­jourd’hui, beau­coup plus pré­cis. Mais il a per­du un peu de sa rai­son d’être, de son es­sence.

À ce pro­pos, com­ment ex­pli­quez-vous qu’en rugby - qui n’est ja­mais que le re­flet de sa so­cié­té - on se moque au­jourd’hui de toute ré­fé­rence au pas­sé, qu’il soit de bon ton de le dé­ni­grer, que la nos­tal­gie soit si mal per­çue ?

C’est la va­ni­té même du monde mo­derne, un aper­çu de sa bê­tise. On re­fuse la dette du pas­sé. C’est symp­to­ma­tique des ci­vi­li­sa­tions sur le dé­clin.

La presse joue mal son rôle ?

Le drame de la presse écrite est lié à l’évo­lu­tion de la pro­fes­sion, à son for­ma­tage. Je vais cho­quer, mais le drame de ce mé­tier, ce sont les écoles de jour­na­lisme. C’est une ca­tas­trophe. C’est l’em­prise de la tech­nique sur le jour­na­lisme. C’est le triomphe des tech­no­crates. Alors qu’il faut se dif­fé­ren­cier, ai­mer écrire, faire par­ler son coeur, sa sen­si­bi­li­té, en­trer en littérature et faire ai­mer les choses par son style. C’était un bon­heur de lire De­nis La­lanne, Jean La­cou­ture, Pierre San­sot, ou même dans les co­lonnes de La Dé­pêche du Mi­di, des hommes comme Hen­ri Ro­zès, ou Re­né Mau­riès. Leur plume, leur ly­risme, leur style, don­naient une autre di­men­sion au jeu. Une di­men­sion poé­tique qui gran­dis­sait ce sport, lui prê­tait de l’am­pleur, une por­tée qua­si phi­lo­so­phique. Au­jourd’hui, à quelques ex­cep­tions près, l’écri­ture est plate, uni­forme. On croit al­ler à l’es­sen­tiel, sans se dou­ter que le sport exige plus, ap­pelle le rêve. Et ce rêve, il faut le nour­rir.

C’est ce que j’ap­pelle l’écri­ture in­ter­net…

On la re­trouve par­tout, hé­las.

Mais vous n’avez pas to­ta­le­ment ré­pon­du…

La presse ne peut pas tout. Le rugby était un sport uni­ver­sel au sens où quel que soit votre ga­ba­rit, vous pou­viez jouer. L’évo­lu­tion mus­cu­laire a ré­duit à néant cet as­pect des choses. Que se­raient au­jourd’hui Guy Cam­be­ra­be­ro, Jean Ga­chas­sin, Di­dier Co­dor­niou ? Exis­tai­til meilleur joueur que Jo Ma­so ? Pour­rait-il jouer au­jourd’hui ? On ne fe­ra pas marche ar­rière, mais il faut que World Rugby se penche sur les règles, fasse en sorte que ce sport re­de­vienne un jeu de contour­ne­ment. Le pro­blème, pour au­tant, n’est pas nou­veau et c’est plein d’es­poirs. Il faut se sou­ve­nir que le XIII est né de ça. Il vou­lait tout à la fois aé­rer le jeu et le pro­fes­sion­na­li­ser. Re­gar­dez le foot éga­le­ment. En 1998, on ne par­lait que des grands ga­ba­rits, de joueurs phy­siques. De­puis, on est re­ve­nu en ar­rière. Il faut s’ac­cro­cher à cet es­poir.

Et donc quel re­gard por­tez-vous sur le rugby ac­tuel ?

« Le rugby est de­ve­nu un sport pour la té­lé­vi­sion. Mais la té­lé joue un jeu per­vers. Elle édul­core, asep­tise. Tout de­vient très po­li­cé, très po­li­ti­que­ment cor­rect »

C’est de­ve­nu un sport pour la té­lé­vi­sion. Un spec­tacle té­lé­vi­suel. Voyez d’ailleurs dans les stades, où un, si­non deux grands écrans, sont pro­po­sés aux spec­ta­teurs. Où va le re­gard ? Le pro­blème c’est que la té­lé­vi­sion joue un rôle per­vers. Elle édul­core, asep­tise. Tout de­vient très po­li­cé, très po­li­ti­que­ment cor­rect. Il ne faut pas de dé­ra­pages. Le XIII est sor­ti des écrans à cause de la ba­garre entre Ville­neuve et le XIII Ca­ta­lan, au dé­but des an­nées 1980. Il faut se sou­ve­nir de ça. Mais le rugby, c’est aus­si la ba­garre. Les fêtes vo­tives, quand j’étais gosse, vou­laient que les en­fants de Saint-Gi­rons se battent avec ceux de Saint-Li­zier (com­mune voi­sine) à coups de châ­taignes. C’est un sport de com­bat, le rugby ! Mais au­jourd’hui, dans le po­li­ti­que­ment cor­rect, il faut dire les choses avec mo­dé­ra­tion. C’est comme l’al­cool… Il faut gom­mer les as­pé­ri­tés. Écoutez les com­men­taires té­lé­vi­sés. C’est frap­pant, si j’ose dire.

Ce­la vous choque ?

C’est le re­flet d’une so­cié­té qui se ment à elle-même. Voyez l’exemple d’Evra, en foot­ball. Je n’ai pas ai­mé son com­por­te­ment en Afrique du Sud quand il com­man­dait l’équipe de France. Mais qu’il ait don­né un coup de pied à un spec­ta­teur qui l’in­sul­tait, je trouve ça ras­su­rant, humain… On ne peut pas tout édul­co­rer.

Ce n’est pas le cas sur les ré­seaux so­ciaux…

Là, ce n’est pas pa­reil. C’est le re­tour de la bar­ba­rie. Au rugby, on peut se battre et faire une troi­sième mi-temps avec son ad­ver­saire. C’est la vie. C’est une mé­ta­phore de la vie. La vio­lence et l’in­jure gra­tuites des ré­seaux so­ciaux, c’est im­monde.

Si je com­prends bien, vous n’êtes pas contre la vio­lence dans le jeu ?

Non, ce que je dis, c’est que la vio­lence dans le rugby ci­vi­lise. Le sport en gé­né­ral ca­na­lise l’agres­si­vi­té en la ci­vi­li­sant et c’est sa beau­té. C’est comme l’art. Voyez la vio­lence des ta­bleaux chez Pi­cas­so ! Pour au­tant et ce n’est pas contra­dic­toire, il faut ré­duire la part de l’en­ga­ge­ment dans le rugby mo­derne. C’est un obs­tacle à sa pro­mo­tion, un frein pour les en­fants, ce­la ef­fraie les pa­rents. Il faut lut­ter contre ça, comme il faut lut­ter contre le do­page.

Vrai­ment ?

La lutte contre le do­page doit être prise très au sé­rieux. Quand on voit des joueurs Sud-Afri­cains mou­rir à 40 ans, on sait bien que ce n’est pas l’ef­fet du ha­sard. Il existe une sorte d’hy­po­cri­sie par rap­port au do­page qui nuit à la san­té du joueur et contre la­quelle il faut lut­ter de toutes ses forces. Je ne suis pas un in­té­griste du do­page. Tout le monde se dope. Sartre écri­vait sous am­phé­ta­mines et com­bien d’hommes prennent du via­gra pour avoir l’illu­sion de re­trou­ver leur jeu­nesse. Après, c’est une ques­tion de bons sens, de li­mite. Ce qui est grave, c’est quand le corps change, quand on commence à fa­bri­quer de nou­veaux êtres hu­mains. Avant, le do­page était oc­ca­sion­nel. Quand il de­vient un pro­cé­dé, c’est émi­nem­ment dan­ge­reux.

Et la part de l’ar­gent dans le rugby ?

Il n’est pas to­ta­le­ment conta­mi­né comme d’autres sports. Pas en­core. Bien qu’il ait dé­jà per­du pour par­tie sa rai­son d’être, quand des joueurs changent de clubs au cours de la même sai­son et qu’il jette à bas tout ce qui fit sa culture, son charme, les rai­sons pour les­quelles nous l’ai­mions pas­sion­né­ment.

Vous le sui­vez tou­jours ?

Oh, oui. J’ai at­ten­du le match contre les All Blacks, avec un en­thou­siasme d’en­fant. Tout ce­la n’est pas contra­dic­toire. On ne chan­ge­ra pas les choses, on ne re­vien­dra pas en ar­rière, mais il est per­mis d’es­pé­rer que le rugby échappe aux tra­vers des sports spec­tacles. Qu’il garde sa rai­son d’être. Il n’est pas trop tard. Il faut, par exemple, sau­ver l’équipe de France. La­porte, au moins, a bien com­pris ça : pour sau­ver le rugby, il faut sau­ver l’équipe de France. Si­non l’image du rugby va s’ef­fri­ter. Les clubs vont tout perdre si le XV de France se casse la gueule. L’ar­ti­cu­la­tion Ligue/Fé­dé ne fonc­tionne plus. Les in­té­rêts ne sont pas les mêmes. Mais à terme, si l’on conti­nue comme ça, tout le monde se­ra per­dant.

Rob­bert Redeker en com­pa­gnie de son ami et écri­vain De­nis Tilli­nac.

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