LA RAGE ET LES ES­POIRS

Midi Olympique - - Tournée D’automne | Barbarians - Par Ni­co­las ZANARDI ni­co­las.zanardi@mi­di-olym­pique.fr

LOÏC GO­DE­NER - Nu­mé­ro 8 de Gre­noble EN L’ES­PACE DE QUELQUES SE­MAINES, L’AN­CIEN ES­POIR DU RA­CING 92 EST PAS­SÉ DE L’ANO­NY­MAT DE LA PRO D2 À L’AN­TI­CHAMBRE DU XV DE FRANCE. UN COUP D’AC­CÉ­LÉ­RA­TEUR SOU­DAIN ET IN­AT­TEN­DU POUR CE­LUI QUI S’EST TOU­JOURS CONSTRUIT DANS LA DIF­FI­CUL­TÉ, QU’ELLE SOIT SPOR­TIVE OU SO­CIALE. DE QUOI FOR­GER UN CA­RAC­TÈRE EN ACIER TREM­PÉ…

C’est le genre d’his­toire qu’on aime, celle pour les­quelles il est en­core per­mis de croire au rug­by. Une his­toire qui, comme de juste, au­rait pu ne ja­mais com­men­cer, de l’aveu de son prin­ci­pal pro­ta­go­niste. « Tout pe­tit, je n’ai­mais pas, mais alors pas du tout le sport. » Sauf que c’est jus­te­ment là que la ma­gie in­ter­vient. Celle qui in­ci­ta le concierge de l’école pri­maire des Épi­nettes d’Is­syles-Mou­li­neaux de glis­ser au père de Loïc Go­de­ner ce simple conseil : « ton fils est cos­taud, il de­vrait al­ler au rug­by ». Le point de dé­part d’une pas­sion qui ne de­vait plus ja­mais se dé­men­tir. « Quand il est ar­ri­vé, il me­su­rait une tête de plus que tout le monde, et sur ses cuisses, il y avait dé­jà de quoi bien man­ger, se marre Éric Ca­ton­net, son pre­mier édu­ca­teur à Cla­mart. La na­ture l’avait bien ai­dé. » Une na­ture sur la­quelle Loïc Go­de­ner s’est long­temps re­po­sé pour fran­chir les pre­mières étapes de sa car­rière, qui le me­nèrent du Puc au Ra­cing en pas­sant par les ca­dets du Stade fran­çais. « C’était mon rêve de jouer là-bas, mais ça s’est mal pas­sé, souffle Go­de­ner. Dès la fin de ma pre­mière sai­son ca­det à Pa­ris, on par­lait de me faire pas­ser ta­lon­neur… Et moi, je ne vou­lais sur­tout pas. » Le fil rouge d’une car­rière mar­quée du sceau de la per­sé­vé­rance, et les rai­sons pre­mières d’un exil du cô­té de Co­lombes où l’at­ten­dait Fran­cis Jou­ber­ton, l’homme qui l’avait une pre­mière fois dé­bau­ché au Puc. « Je l’avais un peu per­du de vue, et voi­là qu’il me re­ve­nait au Ra­cing… C’était la mode, à une époque, de re­cy­cler tout le monde en pre­mière ligne. Mais moi, j’ai tou­jours pen­sé que ce­la au­rait été l’en­fer­mer que de le faire mon­ter à ce poste. » C’est ain­si que, mal­gré tout, Loïc Go­de­ner conti­nua de por­ter son nu­mé­ro 8 fé­tiche sous les cou­leurs des Cra­bos et des es­poirs du Ra­cing, où il col­lec­ta deux titres de cham­pion de France avec des co­équi­piers nom­més Ca­mille Chat ou Louis Du­pi­chot. Sauf que la pas­se­relle avec l’équipe pro­fes­sion­nelle ne fut ja­mais réel­le­ment fran­chie, tou­jours pour les mêmes rai­sons de re­con­ver­sion. « Com­bien de fois To­to Tra­vers m’a dit : « va t’en­traî­ner avec Ca­mille Chat ! Va lan­cer avec Di­mi­tri ! Re­garde William Ser­vat, qui est pas­sé ta­lon­neur sur le tard, la car­rière qu’il a faite ! » Mais dans ma tête, c’était clair : je ne vou­lais pas jouer ta­lon­neur. Il au­rait fal­lu que j’ap­prenne à lan­cer que je change de mus­cu­la­ture… Et puis, j’aime trop ce poste de 8 : être der­rière ma mê­lée, ser­vir de lien entre avants et trois-quarts, por­ter les bal­lons. »

GRE­NOBLE, DÉ­BUTS CONTRARIÉS

Voi­là pour­quoi la voie de l’exil pa­rut ra­pi­de­ment inexo­rable, qui né­ces­si­ta là en­core une grosse force de ca­rac­tère. C’est ain­si au ha­sard d’un match es­poirs sur l’an­nexe de Les­di­guières que Loïc Go­de­ner fut dé­bau­ché au FCG par l’en­traî­neur d’alors, Ber­nard Ja­ck­man. « Mais pile la se­maine où je si­gnais, sor­tait la fa­meuse af­faire de viol, tan­dis que Ja­ck­man était li­cen­cié… De­wald Se­ne­kal m’a as­sez ra­pi­de­ment ap­pe­lé, et dit de ne pas m’in­quié­ter. Mais moi, je re­gar­dais ce que les sup­por­ters di­saient sur les fo­rums. « C’est qui, ce­lui-là ? En­core une er­reur de re­cru­te­ment, un mec qui ne va ser­vir à rien ! Et pa­ta­ti, et pa­ta­ta… » Au­tant dire que je suis ar­ri­vé au FCG sur la pointe des pieds… »

Et d’au­tant plus que les dé­buts du Ti­ti pa­ri­got sous les cou­leurs isé­roises ne furent pas fa­ra­mi­neux, tant s’en faut. « Pen­dant la pré­pa­ra­tion, j’avais juste joué une mi-temps contre Oyon­nax, où j’avais été nul­lis­sime. Je suis re­des­cen­du en es­poirs, pour y faire mes preuves… J’avais 22 ans, je me re­trou­vais avec des mecs qui en avaient 18, et je me suis dit que je par­tais de loin… » De quoi en abattre bien d’autres, mais pas Loïc Go­de­ner. « À cette époque, ma co­pine Ju­liette a été d’un sou­tien im­mense. Les pre­mières se­maines, quand je ren­trais le soir, je lui di­sais que j’étais dé­so­lé de l’avoir en­traî­née dans un tra­que­nard pa­reil, que je n’y ar­ri­ve­rais peu­têtre pas. Mais elle a tou­jours cru en moi et m’a tou­jours sou­te­nu. »

LES DES­SOUS D’UNE ÉCLO­SION

Jus­qu’au dé­clic, ma­té­ria­li­sé par une pre­mière feuille de match contre Nar­bonne. « À mon en­trée en jeu, j’étais té­ta­ni­sé. Je me sou­viens même que sur un maul, Fa­bien Alexandre m’avait mis une grand claque der­rière la tête parce que je ne sa­vais pas où me pla­cer ! » Reste que l’ex­pé­rience s’avé­ra mal­gré tout concluante, au point d’in­ci­ter le staff du FCG a dé­ployer les grands moyens pour po­lir son dia­mant brut. « Sur la par­tie phy­sique, j’avais tou­jours été un gros bos­seur. En re­vanche, sur l’as­pect tech­nique, je dois beau­coup à Gre­noble. Je n’ai pas peur de le dire : quand je suis ar­ri­vé ici, je ne sa­vais pas vis­ser une passe de la main gauche, je ne sa­vais pas sau­ter en touche et en dé­fense, j’avais des pro­grès énormes à ef­fec­tuer. Avec Jé­rôme Ver­nay, j’ai tra­vaillé ma passe, ma dé­fense avec Cy­ril Villain, la touche avec De­wald Se­ne­kal.Tous étaient tout le temps dis­po­nibles. Dans un grand club comme le Ra­cing, c’était moins évident de dire à deux pi­liers : « ve­nez faire du rab, il faut lif­ter un gros de 117 ki­los pour lui ap­prendre à sau­ter ». À Gre­noble, il y avait cette pos­si­bi­li­té. Je ne suis pas Ju­lien Pu­ri­cel­li mais au­jourd’hui, si on me de­mande un saut sur place ou en avan­çant, je peux l’as­su­rer. » De quoi dé­cro­cher à la force du poi­gnet une place de ti­tu­laire en Pro D2, puis en Top 14, un contrat jus­qu’en 2021 avec le FCG, et dé­sor­mais faire par­tie de l’an­ti­chambre du XV de France… Sans que, pour au­tant son sta­tut ni son image ne changent. « Deux fois sur trois, on me confond avec An­to­nin Ber­ruyer (le troi­sième ligne cham­pion du monde U20, NDLR). Quand nous avons été re­çus à la mai­rie de Gre­noble, des tas de gens me de­man­daient : « Alors, ça fait quoi d’être cham­pion du monde ? » De­puis mon pre­mier match, c’est comme ça, mais ça n’a pas que des in­con­vé­nients. Il m’est dé­jà ar­ri­vé de me faire gron­der dans la file d’at­tente du Le­clerc parce que j’ache­tais de la ra­clette mais si les gens pensent que c’est lui, ce n’est pas plus mal… »

À 16 ANS, LE TRAU­MA­TISME DE L’EX­PUL­SION

L’éclat de rire est franc, sans filtre, à la me­sure du per­son­nage. Une fraî­cheur qui masque tou­te­fois mal une pro­fon­deur plus lourde, sur la­quelle Loïc Go­de­ner lève un voile pu­dique. « Je veux rendre hom­mage à mes pa­rents. Mon père tra­vaille à Tha­lès, dans l’op­tique des avions de chasse, où il est col­leur. Ma mère était nour­rice, et tra­vaille au­jourd’hui dans des écoles. Je viens donc d’un mi­lieu très mo­deste mais quand j’étais pe­tit, ils ont tou­jours tout fait pour que j’aie des cram­pons, un pro­tège-dents, le der­nier maillot du Stade fran­çais. Ça semble rien mais sans ça, j’au­rais pro­ba­ble­ment ar­rê­té beau­coup plus tôt. » « Dès le dé­part à Cla­mart, ses pa­rents ont cru à quelque chose, se sou­vient Éric Ca­ton­net. Par exemple, la veille des matchs, son père al­lait re­pé­rer le ter­rain, pour sa­voir s’il lui fau­drait des cram­pons mou­lés ou des vis­sés. Quand on fai­sait des tour­nois, ils lui pré­pa­raient la ga­melle qui al­lait bien, pour ne pas qu’il se contente d’un sand­wich… »

Des pe­tits ef­forts qui prennent d’au­tant plus de sens dans la bouche de Loïc Go­de­ner, à la lec­ture de l’aveu sui­vant. « Quand j’avais 16 ans, ma fa­mille a connu des pro­blèmes d’ar­gent. Un ma­tin, nous avons été ex­pul­sés de notre ap­par­te­ment. »

Des mots simples pour tra­duire une réa­li­té qui l’est tout au­tant.

Sans mi­sé­ra­bi­lisme, mais non sans émo­tion. « Il y a des tas de gens à qui ça ar­rive, et à qui ça va arriver… glisse Go­de­ner en ba­layant l’es­pace de sa main. Ce ma­tin-là, mon père était au tra­vail. Il de­vait être six heures du ma­tin et je dor­mais dans la même chambre que mon pe­tit frère, quand on a son­né à la porte.

J’ai ou­vert, et comme dans les films, il y avait un po­li­cier avec un huis­sier, qui nous ont dit que nous avions une mi­nute pour prendre nos af­faires et li­bé­rer l’ap­par­te­ment. »

Fa­ta­le­ment un trau­ma­tisme, dont

Go­de­ner ne conserve que quelques flashs in­dé­lé­biles. « Tu ras­sembles tes af­faires, celles du pe­tit, celles de ton père… Tu ré­cu­pères le chat et tu te re­trouves en bas de ton im­meuble, sans rien, avec les voi­sins qui te re­gardent. Heu­reu­se­ment, ma grand-mère a tout de suite ac­cep­té de nous hé­ber­ger, sans ré­flé­chir. Pen­dant six mois, j’ai dor­mi dans le même lit qu’elle. Elle ha­bi­tait à Vi­try-sur-Seine… Je vous passe le dé­cor. » Du Zo­la des an­nées nu­mé­riques, où la mi­sère simple le dis­pute à la pure dé­ter­mi­na­tion. « Pen­dant un an, mon som­meil était per­tur­bé. Je me ré­veillais en sur­saut tous les ma­tins, à la même heure… Mais je peux dire que men­ta­le­ment, cette ex­pé­rience m’a for­gé. C’était l’an­née où j’avais si­gné au Ra­cing, et mes pa­rents n’avaient pas de quoi me payer ma li­cence C’est ma grand-mère qui l’a fait… Je me le­vais à 6 heures tous les ma­tins pour al­ler à l’école à Is­sy-les-Mou­li­neaux, puis à 16 heures, il fal­lait al­ler à Co­lombes aux en­traî­ne­ments. Je re­ve­nais à Vi­try vers 23 heures, et le len­de­main, je re­com­men­çais. Mais ja­mais, ja­mais, je n’ai lais­sé res­sen­tir quoi que ce soit aux autres. »

Ce que confirme Fran­cis Jou­ber­ton, pour­tant à l’ori­gine de sa ve­nue au club. « Non, je n’étais pas au cou­rant. Au contraire, j’ai le sou­ve­nir de Loïc comme d’un boute-en-train, per­pé­tuel­le­ment avec la ba­nane. Ja­mais je ne l’ai vu triste, abat­tu. C’est une his­toire qui ne s’est ja­mais ébrui­tée, mais je le com­prends. Pour avoir vé­cu à peu près la même chose, ce qu’on vient alors re­cher­cher dans le rug­by, c’est une bouf­fée d’oxy­gène, une éva­sion. » On n’est pas sé­rieux, quand on a 17 ans. « Cette his­toire, on l’a ap­prise plus tard, pro­longe Éric Ca­ton­net. Mais même mon fils Vincent, qui avait fait toute son école de rug­by avec lui, n’en avait rien su sur le mo­ment. » La force d’un men­tal en acier trem­pé, que Loïc Go­de­ner ré­sume ain­si. « Je n’ai rien lâ­ché et pour­tant, j’au­rais pu lais­ser tom­ber un pa­quet de fois. Si j’avais écou­té tout le monde… Même au ni­veau des études, je n’étais pas une flèche mais j’ai quand même va­li­dé un bac pro MEI (main­te­nance des équi­pe­ments in­dus­triels), avec la men­tion bien. Et ça aus­si, je le dois à mes pa­rents. » Les­quels ont, de­puis, bien re­bon­di. « Avec ma soeur, nous sommes par­tis de la mai­son, ça leur a en­le­vé un poids… Au­jourd’hui, ils vivent dans le 78, à Guyan­court, et ils res­pirent un peu mieux. Je leur ai tou­jours dit que s’ils avaient be­soin de quoi que ce soit, ils pou­vaient me le de­man­der, mais ils n’ont ja­mais vou­lu. Je crois qu’ils n’ont pas en­vie de pro­fi­ter de moi. » L’hon­neur et la pu­deur des gens bien, tout sim­ple­ment, dont quelque chose nous dit que Loïc Go­de­ner fait plus que ja­mais la fier­té.

« Com­bien de fois To­to Tra­vers m’a dit : « re­garde la car­rière qu’a faite William Ser­vat ! » Mais pour moi, c’était clair, je ne vou­lais pas pas­ser ta­lon­neur... » Loïc GO­DE­NER « On nous a dit que nous avions une mi­nute pour li­bé­rer l’ap­par­te­ment. Là, tu ras­sembles tes af­faires, tu ré­cu­pères le chat et tu te re­trouves en bas de ton im­meuble, sans rien, avec tes voi­sins qui te re­gardent... »

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