Col­lec­tion

Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci, pas­seuse d’art et mi­li­tante

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La créa­tion comme vec­teur de lien, tel est le cre­do de Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci, pa­tronne du lea­der eu­ro­péen des em­bal­lages, Ra­ja. Dans son en­tre­prise ou via sa fon­da­tion pri­vée, elle col­lec­tionne à son image. Au­then­tique et libre. En­quête : Ar­melle Mal­voi­sin

Brillante femme d’af­faires à la tête de Ra­ja, Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci a trans­for­mé le siège de l’en­tre­prise de pro­duits d’em­bal­lage, près de Rois­sy, en un écrin d’une ex­tra­or­di­naire col­lec­tion d’art contem­po­rain, dé­bu­tée un peu par ha­sard il y a plus de vingt ans. Dans les jar­dins, on aper­çoit une sculp­ture en forme de bon­bon en­rou­lé dans un dra­peau eu­ro­péen, ima­gi­née par l’ar­tiste fran­çaise Lau­rence Jen­kell. Dans le hall d’en­trée, les vi­si­teurs sont ac­cueillis par une im­por­tante ins­tal­la­tion de Ber­nard Pras, Map­pe­monde Ra­ja, soit une ma­quette consti­tuée de di­vers ma­té­riaux d’em­bal­lage pour si­gni­fier le rayon­ne­ment in­ter­na­tio­nal de l’en­tre­prise. Eva Puis, ils s’émer­veillent de­vant une poé­tique et mys­té­rieuse Fo­rêt en bois et car­ton, plan­tée par Jos­pin.

Cá­tia Sus­pen­dus au pla­fond, trois im­menses lu­mi­naires en car­ton on­du­lé, créés par l’ar­chi­tecte por­tu­gaise Es­teves, font eux aus­si leur pe­tit ef­fet. L’ex­po­si­tion se pour­suit dans les cou­loirs, à tous les étages.

Fon­dée en 1954 par Ra­chel Mar­co­vi­ci, la mère de Da­nièle, et son as­so­ciée de l’époque, Ja­nine Ro­cher, l’en­tre­prise Ra­ja (nom for­mé par les deux pre­mières lettres de leurs pré­noms), est alors une PME pa­ri­sienne de car­tons qui pros­père es­sen­tiel­le­ment en Ile-de-France. Lorsque Da­nièle re­joint l’en­tre­prise fa­mi­liale, elle di­ver­si­fie l’offre d’em­bal­lages et, à par­tir des an­nées 70, dé­ve­loppe consi­dé­ra­ble­ment ce bu­si­ness dans la France en­tière grâce à la vente par ca­ta­logue, de­ve­nant à l’époque pion­nière dans la VPC. Autre ré­vo­lu­tion : au dé­but des an­nées 90, elle lance avec suc­cès la li­vrai­son de ses pro­duits en qua­rante-huit heures par­tout dans l’Hexa­gone, avant de par­tir à la conquête de l’Eu­rope grâce aux ra­chats de pe­tites so­cié­tés. En 1997, fort de son dé­ve­lop­pe­ment qui l’a his­sé au rang de lea­der eu­ro­péen de la dis­tri­bu­tion d’em­bal­lages aux en­tre­prises, Ra­ja dé­mé­nage de Pa­ris à Rois­sy sur un site adap­té A à son ac­ti­vi­té crois­sante.

la fin des an­nées 80, Da­nièle a un choc ar­tis­tique en dé­cou­vrant que « les ar­tistes s’in­té­ressent à tous les ma­té­riaux » et ac­quiert une pre­mière oeuvre en car­ton qu’elle ex­pose im­mé­dia­te­ment dans l’en­tre­prise « pour mon­trer aux col­la­bo­ra­trices et col­la­bo­ra­teurs A ce que l’on peut créer avec des ma­té­riaux or­di­naires ». par­tir de là, elle fré­quente les foires d’art contem­po­rain et se rend à des ex­po­si­tions en ga­le­ries pour pis­ter et ac­qué­rir les oeuvres qui l’in­té­ressent. « Mes achats sont spon­ta­nés, gui­dés par mes émo­tions et mon re­gard. Peu im­porte que l’ar­tiste soit confir­mé ou émergent. L’oeuvre doit en­trer en ré­son­nance avec notre ac­ti­vi­té d’em­bal­lage. C’es­tà-dire en lien avec les ma­té­riaux (bois, pa­pier, car­ton on­du­lé, po­ly­éthy­lène, fi­celle…) ou avec la re­pré­sen­ta­tion de notre mé­tier (pa­lettes, ru­bans adhé­sifs, sa­chets, caisses en car­ton, films à bulle…). Je ne m’in­ter­dis rien : pein­tures, pho­to­gra­phies, sculp­tures, ins­tal­la­tions et vi­déos. Il est im­por­tant de re­con­naître le tra­vail de l’ar­tiste, d’ap­pré­hen­der sa dé­marche pour que l’émo­tion passe », ex­plique-t-elle.

Des oeuvres ins­pi­rées des ma­té­riaux d’em­bal­lage

Les cou­ver­tures de ca­ta­logues Ra­ja qui dé­co­raient à l’ori­gine les murs de la so­cié­té sont rem­pla­cées au fur et à me­sure par des oeuvres d’art. Ain­si est née la col­lec­tion Ra­ja, riche au­jourd’hui d’une cen­taine d’ob­jets éla­bo­rés à par­tir

de ma­té­riaux d’em­bal­lage ou s’en ins­pi­rant, par­fois en les trans­po­sant en marbre, bois, bronze, plas­tique, mé­tal, cé­ra­mique… pos­si­bi­li­tés semblent in­fi­nies. Une oeuvre hy­per­réa­liste du Belge Tho­mas Le­rooy, com­po­sée de frag­ments d’an­tiques main­te­nus dans un car­ton avec une corde, se ré­vèle être en réa­li­té en­tiè­re­ment en bronze. Conçue par la cé­ra­miste fran­çaise Ga­brielle Wam­baugh, une im­mense sculp­ture en grès émaillé imite un rou­leau de pa­pier bulle. L’ar­tiste chi­lien Pas­cal Gua­col­da brode des fils de cou­leurs sur un sup­port en pa­pier bulle comme un peintre tra­di­tion­nel des­si­ne­rait sur une feuille de pa­pier. Par col­lages suc­ces­sifs de mor­ceaux de ru­ban adhé­sif, la plas­ti­cienne fran­çaise Pau­line Fillioux fait ap­pa­raître, avec une pré­ci­sion éton­nante, une scène quo­ti­dienne dans le mé­tro. Toutes les oeuvres ac­quises ont été dé­ni­chées dans des foires ou des ga­le­ries. Les com­mandes spé­ciales à un créa­teur, à l’ins­tar de l’ins­tal­la­tion du Fran­çais Ber­nard Pras dans le hall d’en­trée, res­tent l’ex­cep­tion.

Autre sin­gu­la­ri­té de la col­lec­tion Ra­ja : la pré­sence de nom­breuses femmes ar­tistes, alors qu’elles sont re­pré­sen­tées en mi­no­ri­té sur le mar­ché de l’art contem­po­rain. « Je suis très at­ten­tive à la créa­tion fé­mi­nine », mar­tèle celle qui dé­fend la cause des femmes via la Fon­da­tion Ra­jaDa­nièle Mar­co­vi­ci, créée en 2006 sous l’égide de la Fon­da­tion de France, pour sou­te­nir et fi­nan­cer des pro­jets as­so­cia­tifs en fa­veur des femmes par­tout dans le monde. Ce­la donne lieu par­fois à d’in­té­res­santes ren­contres ar­tis­tiques, comme celle avec un col­lec­tif de femmes du Bur­ki­na Fa­so au­quel elle a ache­té en 2016 une ta­pis­se­rie réa­li­sée à par­tir de sacs en plas­tique de cou­leurs.

L’en­tre­prise se vi­site avec un guide, comme dans un mu­sée

« Je n’ai pas pen­sé cette col­lec­tion. Elle s’est consti­tuée au fil du temps et de mes dé­cou­vertes », rap­porte Da­nièle Ka­pelMar­co­vi­ci. Un jour, en 2015, elle s’est dit qu’elle avait réuni un su­perbe en­semble et qu’il convien­drait de l’ex­po­ser à la ma­nière d’un mu­sée. Elle a alors fait ap­pel à la scé­no­graphe Laure De­zeuze qui a ins­tal­lé les oeuvres se­lon dif­fé­rentes thé­ma­tiques, sur les trois étages des es­paces du siège de Ra­ja. Chaque pièce s’ac­com­pagne d’un car­tel ex­pli­ca­tif, ce qui est es­sen­tiel pour la di­ri­geante : « Je suis très sou­cieuse de don­ner les clés de com­pré­hen­sion à mes col­la­bo­ra­trices et col­la­bo­ra­teurs. » Ces der­niers ont éga­le­ment re­çu le ca­ta­logue de la col­lec­tion Ra­ja, pu­blié en 2016 lors de l’inau­gu­ra­tion de ce nou­vel ac­cro­chage. Ap­pa­rem­ment, ce­la plaît, cha­cun ai­mant faire par­ta­ger son oeuvre coup de coeur. De­puis lors, Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci or­ga­nise, deux à trois fois dans l’an­née, des jour­nées portes ou­vertes à l’at­ten­tion des clients de Ra­ja qui ont droit à une vi­site gui­dée de la

La pré­sence de nom­breuses femmes est une marque forte de la col­lec­tion

col­lec­tion par une mé­dia­trice. Elle sou­haite l’ou­vrir aux fa­milles des col­la­bo­ra­teurs et au grand pu­blic lors des Jour­nées eu­ro­péennes du pa­tri­moine. L’en­tre­pre­neuse pour­suit ses achats aux rythmes de quatre à cinq oeuvres par an, pour un bud­get glo­bal d’en­vi­ron 150 000 eu­ros. « Je reste très rai­son­nable avec l’ar­gent de l’en­tre­prise », af­firme-t-elle. Elle ver­rait bien ses pro­chaines dé­cou­vertes par­tir dans les fi­liales eu­ro­péennes de Ra­ja.

« Ma dé­marche est la même à la Vil­la Da­tris où l’art est en­core une af­faire de ren­contres et de par­tage, cette fois-ci avec le grand pu­blic, pour don­ner à dé­cou­vrir, à com­prendre et à rê­ver », lance notre col­lec­tion­neuse qui a créé avec son com­pa­gnon une fon­da­tion d’art contem­po­rain dans le Lu­be­ron, ré­gion dont elle s’est éprise après y avoir pas­sé des va­cances. Cher­chant un lieu pour ex­po­ser de l’art, le couple est tom­bé sur une vieille bâ­tisse pleine de charme à L’Isle-sur-la-Sorgue, près d’Avi­gnon. Après d’im­por­tants tra­vaux, ils inau­gurent en 2011 leur fon­da­tion pri­vée, qui to­ta­lise 500 mètres car­rés sur quatre ni­veaux. Ils la bap­tisent Vil­la Da­tris, contrac­tion de Da­nièle et Tris­tan, et choi­sissent d’y consa­crer la sculp­ture, « pour la forme de li­ber­té que cette ex­pres­sion ar­tis­tique in­carne. Car l’art tri­di­men­sion­nel in­duit es­pace, dé­pla­ce­ment, mou­ve­ment, di­ver­si­té des points de vue et fait ap­pel à tous les sens : le tou­cher avec des oeuvres tac­tiles, l’ouïe avec les pièces so­nores », ar­gu­mente Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci. Dans ce lieu où le jar­din est aus­si un ter­rain d’ex­po­si­tion, les oeuvres ac­quises sont is­sues de choix per­son­nels ex­plo­rant les ma­tières et les jeux de vo­lumes, in­dé­pen­dam­ment des ten­dances du mar­ché.

Chaque an­née de­puis huit ans, une ex­po­si­tion thé­ma­tique y est or­ga­ni­sée, ras­sem­blant les achats de la fon­da­tion (de cinq à six par an), les prêts de col­lec­tion­neurs, de ga­le­ries et de mu­sées. Cette an­née, c’est l’his­toire du tis­sage dans l’art contem­po­rain (voir en­ca­dré, p. 81). « La gra­tui­té pour les vi­si­teurs de la Vil­la Da­tris a été dès le dé­part une vo­lon­té de vé­ri­table dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’art contem­po­rain », in­siste Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci, qui se dé­crit vo­lon­tiers comme « pas­seuse d’art, entre les ar­tistes et le grand pu­blic ».

Une sé­lec­tion com­po­sée uni­que­ment à par­tir de choix per­son­nels, in­dé­pen­dam­ment des ten­dances du mar­ché

La der­nière ac­qui­si­tion de Da­nièle Ka­pel-Mar­co­vi­ci: Ban­da­na (2017), de Jef Aé­ro­sol. Po­choir sur pa­pier contre­col­lé sur car­ton, 170 x 100 cm.

Dans le hall d’en­trée de Ra­ja, la grande ins­tal­la­tion Fo­rêt 12 (2014), d’Eva Jos­pin, en bois et car­ton, 250 x 360 x 40 cm.

Jo­sep Grau-Gar­ri­ga, …I la mort tam­bé (...Et la mort aus­si)(1972), laine et fibres syn­thé­tiques, 90x50x23cm.

Arne Quinze, Afri­ca elec­tro­ni­ca (2009), sculp­ture en car­ton et acier, 195 x 40 x 38 cm.

Ri­na Ba­ner­jee, Re­tur­ned from the Ama­zons…(2016), tech­nique mixte, 245 x 90 x 62 cm.

Joa­na Vas­con­ce­los,Ro­bi­nette (2013), la­va­bo en cé­ra­mique, cro­chet en laine fait main et or­ne­ments po­ly­es­ter, 80 x 60 x 40 cm.

Vé­ro­nique Mat­teu­di, Ré­seau de bruits en­che­vê­trés (2017), sculp­ture en clé­ma­tite sau­vage, 200 x 130 x 95 cm.

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