A la mé­moire du 6 juin 1944

Mieux Vivre Votre Argent - - Contents -

Ga­min fas­ci­né par la Se­conde Guerre mon­diale et le Dé­bar­que­ment, Em­ma­nuel Al­lain s’était fixé comme ob­jec­tif d’ou­vrir un jour son mu­sée pour par­ta­ger sa pas­sion. C’est chose faite avec un lieu qui ra­conte, au tra­vers d’une col­lec­tion éton­nante, la pe­tite his­toire dans la grande. En­quête : William Coop-Phane

De la lin­ge­rie fine au re­dou­table ca­non de 88, il a fran­chi le pas. Che­veux ras et re­gard clair, Em­ma­nuel Al­lain a l’air dé­ter­mi­né du quin­qua qui a réus­si. Son re­cueil d’ob­jets mi­li­taires de la Se­conde Guerre mon­diale est « la plus im­por­tante col­lec­tion au monde au­tour des di­vi­sions aé­ro­por­tées amé­ri­caines », as­sure le co­fon­da­teur du D-Day Ex­pe­rience, bien cam­pé de­vant les 10 000 mètres car­rés de son mu­sée. Pe­tit voyage au coeur d’une pas­sion nor­mande.

Etudes d’his­toire à la fa­cul­té de Reims ter­mi­nées et ser­vice mi­li­taire ac­com­pli, Em­ma­nuel Al­lain dé­croche un poste de com­mer­cial dans une en­tre­prise de lin­ge­rie fé­mi­nine. Un che­min tout tra­cé pour un en­fant de l’Aube. Pre­mières guê­pières, pre­mier sa­laire. Le jeune Troyen fait ses dents dans la ca­pi­tale de la bon­ne­te­rie puis, très vite, il est mu­té pour al­ler prê­cher la bonne maille en ré­gion. Em­ma­nuel n’a que 25 ans quand il dé­barque à Caen pour vendre den­telles et jar­re­telles aux dames de la côte. Mais l’af­faire ne dure qu’un temps. Pas­sion­né d’ob­jets mi­li­taires de­puis son en­fance, il trouve sur place ce qui al­lait de­ve­nir son nou­veau ter­rain de jeu : les plages du Dé­bar­que­ment. «Ga­min, quand j’avais des bonnes notes, je de­man­dais en ré­com­pense des ou­vrages sur la Se­conde Guerre. » Une at­ti­rance

qu’il ne s’ex­plique pas. « Mes pa­rents sont nés en jan­vier 1945. Mon grand-père lor­rain était tra­duc­teur à la SNCF et il n’y a ja­mais vrai­ment eu de fait d’armes dans la fa­mille. Sans doute l’amour des choses qui illus­trent la pe­tite his­toire dans la grande », concède-t-il d’un mince sou­rire.

A coup de ma­ga­zines d’his­toire mi­li­taire, de do­cu­men­taires sur le Dé­bar­que­ment et de pe­tites an­nonces entre par­ti­cu­liers, il exerce son oeil et com­mence à po­ser un re­gard aver­ti sur les pièces en lien avec le D-Day ( jour J), le jour du dé­bar­que­ment al­lié le 6 juin 1944. Las. Pre­mière ac­qui­si­tion, pre­mier re­vers. Il achète 500 francs un casque amé­ri­cain via une an­nonce dans le jour­nal lo­cal. C’est un faux, la ju­gu­laire était fran­çaise. L’ex­pé­rience va sti­mu­ler la sa­ga­ci­té de notre col­lec­tion­neur no­vice. En quête de pé­pites de guerre, il sillonne les vide-gre­niers de la ré­gion, ar­pente les bro­cantes lo­cales, tisse son ré­seau et fait des ren­contres sur les bourses aux armes. A la ma­nière des phi­la­té­listes et des nu­mis­mates qui se re­trouvent toutes les se­maines pour prendre la tem­pé­ra­ture du mar­ché et faire des af­faires. Ça dis­cute, ça fouine, ça troque, ça re­vend.

Nous sommes en 1994 et Em­ma­nuel Al­lain se de­mande quelle di­rec­tion prendre. S’in­té­res­ser à tous les ob­jets du Dé­bar­que­ment ? uni­que­ment à ceux des Al­liés (plus va­lo­ri­sants) ? Que choi­sir entre les fu­sils, les casques, les chars et les mé­dailles ? C’est la ren­contre avec un col­lec­tion­neur belge de son âge qui ser­vi­ra de dé­to­na­teur. « Mi­chel de Trez et moi, on se connais­sait de ré­pu­ta­tion et on par­ta­geait le même goût pour les af­faires des sol­dats. » Les deux com­pères dé­cident donc d’ou­vrir un ma­ga­sin d’an­ti­qui­tés mi­li­taires à Sainte-Mère-Eglise (Manche). Mais pas ques­tion de se conten­ter d’amas­ser des pe­tits tré­sors de guerre pour en faire le com­merce. « Le but ul­time d’un col­lec­tion­neur, c’est de mon­ter un mu­sée. » Ils met­tront alors tout en oeuvre pour faire abou­tir leur am­bi­tion. En 2004, ils louent un cha­pi­teau de 1 000 mètres car­rés pour ex­po­ser leurs plus belles pièces. Gros suc­cès : « Nous réa­li­sons 15 000 en­trées en moins de deux se­maines. » Confiants, les deux pas­sion­nés font une belle prise et ra­chètent, pour 15 000 eu­ros, l’avion C-47 qui a ser­vi en 2001 pour le tour­nage de la sé­rie té­lé­vi­sée « Frères d’armes », de Ste­ven Spiel­berg et Tom Hanks.

Des re­cons­ti­tu­tions avec des ob­jets re­trou­vés sur le ter­rain

En 2005, Em­ma­nuel Al­lain et Mi­chel de Trez montent leur mu­sée à Saint-Côme-du-Mont, à l’em­pla­ce­ment même du cé­lèbre Car­re­four de l’homme mort, le Dead Man’s Cor­ner, un croi­se­ment stra­té­gique sur la route de Ca­ren­tan qui re­lie les plages d’Utah et d’Oma­ha. La mai­son, ra­che­tée à un couple de re­trai­tés, fut le théâtre de ba­tailles san­glantes dès les pre­mières heures du Dé­bar­que­ment, entre les hommes du 6e ré­gi­ment de pa­ra­chu­tistes al­le­mands du ma­jor Frie­drich Au­gust von der Heydte, ap­pe­lés les « Diables verts », et les pa­ra­chu­tistes amé­ri­cains de la 101e Air­borne Di­vi­sion, com­man­dés par le gé­né­ral Max­well Da­ven­port Tay­lor. Elle a aus­si ser­vi d’in­fir­me­rie de cam­pagne pour les deux camps.

Notre duo trouve la bonne idée en jouant la carte de la re­cons­ti­tu­tion. « On a soi­gneu­se­ment re­créé les évé­ne­ments avec des ob­jets au­then­tiques, dont bon nombre d’entre eux ont

été re­trou­vés sur le ter­rain. » Ha­billage et équi­pe­ments de man­ne­quins, so­no­ri­sa­tion des lieux et mise en scène ef­fi­cace, tout est im­pres­sion­nant de réa­lisme. « Le plus dif­fi­cile à dé­ni­cher ont été les uni­formes de la Waf­fen SS. »

Pour le reste, il a suf­fi, bien sou­vent, d’y mettre le prix. 2 000 eu­ros pour un casque al­le­mand, 1 300 eu­ros pour une rare double sa­coche de mé­de­cin et au­tour de 1 500 eu­ros pour une veste clas­sique amé­ri­caine, 10 000 eu­ros s’il s’agit de celle d’un sol­dat qui a par­ti­ci­pé au Dé­bar­que­ment. « La plu­part des ob­jets de la pre­mière vague d’as­saut aé­ro­por­té s’échangent au­tour de 150 eu­ros pièce », pré­cise notre col­lec­tion­neur, en ex­hi­bant avec fier­té l’un des quatre exem­plaires dé­cer­nés en Nor­man­die de la Me­dal of Ho­nor, la mé­daille d’hon­neur. Elle est la plus haute dis­tinc­tion mi­li­taire amé­ri­caine. « Le mar­ché des mé­dailles est très en vogue aux Etats-Unis, mais ça ne fonc­tionne pas en France. Ici, les col­lec­tion­neurs cherchent sur­tout les ob­jets qui ont trait aux com­bats. » Autre pièce, unique celle-ci : le cou­teau d’un vé­té­ran amé­ri­cain em­bou­ti par un éclat d’obus d’un ca­non Flak. Ca­ché dans une poche de poi­trine, il lui a sau­vé la vie. «Jel’ai ache­té 3 500 eu­ros à son fils que j’avais contac­té par mail. Il a ac­cep­té de me le vendre uni­que­ment quand j’ai pro­non­cé la for­mule ma­gique : ‘‘mu­sée en Nor­man­die’’ ». Car pour ali­men­ter son éton­nante col­lec­tion, Em­ma­nuel Al­lain pré­fère aux lots d’armes les ob­jets qui ra­content une his­toire hu­maine et in­time. « Pour moi, les plus belles pièces pro­viennent des vé­té­rans eux-mêmes, c’est leur vé­cu qui a de la va­leur. »

Les plus belles pièces sont celles qui portent en elles la vie in­time des sol­dats

Les prix aux en­chères flambent in­con­si­dé­ré­ment

C’est ain­si qu’il a pu mettre la main sur plu­sieurs ob­jets ayant ap­par­te­nu au lieu­te­nant-co­lo­nel Ro­bert Lee Wol­ver­ton, com­man­dant du 3e ba­taillon du 506e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie pa­ra­chu­tiste de la 101e di­vi­sion aé­ro­por­tée amé­ri­caine. Il a été tué avant d’avoir pu tou­cher le sol nor­mand, son pa­ra­chute ac­cro­ché dans un pom­mier, son corps cri­blé

de 150 im­pacts de balles. « Son fils avait tout ven­du il y a une di­zaine d’an­nées à un bi­jou­tier qui a cé­dé, à son tour, le tout sur eBay pour 7 500 dol­lars. » A quelques ex­cep­tions près, comme ce blou­son de cam­pagne du gé­né­ral Dwight Da­vid Ei­sen­ho­wer, ache­té 75 000 eu­ros aux en­chères, Em­ma­nuel Al­lain avoue trou­ver très peu de choses in­té­res­santes dans les salles de ventes. Trop de concur­rence entre ac­qué­reurs, qui fait flam­ber les prix plus que de rai­son. La Ro­lex d’« Ike » a ain­si été ad­ju­gée… 2 mil­lions d’eu­ros. Et même son club de golf, mis à prix à 5 000 eu­ros, s’est en­vo­lé en fin de compte à 35 000 eu­ros.

Ses con­seils à ceux qui vou­draient se lan­cer dans l’aven­ture d’une col­lec­tion d’ob­jets mi­li­taires de la Se­conde Guerre mon­diale (le thème est por­teur, car le conflit garde une au­ra par­ti­cu­lière) ? Tou­jours pri­vi­lé­gier la qua­li­té à la quan­ti­té. « Mieux vaut ache­ter un casque à 1 000 eu­ros plu­tôt que dix casques à 100 eu­ros avec des dé­fauts. En cas de re­vente, la va­lo­ri­sa­tion se­ra meilleure. » Et res­ter à l’af­fût, le mar­ché s’étant res­treint, dé­go­ter de belles pièces est plus dif­fi­cile. Alors que les dons des fa­milles amé­ri­caines étaient en­core as­sez nom­breux jus­qu’au 50e an­ni­ver­saire du Dé­bar­que­ment en 1994, de­puis, elles ont pris conscience de la va­leur des ob­jets liés à la guerre. Ré­sul­tat : pour s’ap­pro­vi­sion­ner, il faut al­ler à la pêche. Sur In­ter­net no­tam­ment, sur­tout via les fo­rums ou les an­nonces de par­ti­cu­liers. Mais gare à la dé­cep­tion car le nombre de contre­fa­çons en cir­cu­la­tion s’est ac­cru et, là aus­si, la guerre entre ache­teurs est fé­roce. La col­lec­tion du mu­sée, elle, tourne à plein ré­gime. A 12 eu­ros le billet, les en­trées gé­nèrent un bon mil­lion d’eu­ros de chiffre d’af­faires. Sans ou­blier la bou­tique de « me­mo­ra­bi­lia », ces pe­tits ob­jets-sou­ve­nirs qui doublent les re­cettes.

Car les tou­ristes viennent ici, avant tout, pour re­vivre le Dé­bar­que­ment. Con­trai­re­ment aux 26 autres mu­sées de la ré­gion qui « pré­sentent des col­lec­tions de ma­té­riels » et pro­posent une ap­proche pé­da­go­gique de l’his­toire du Dé­bar­que­ment, Em­ma­nuel Al­lain n’hé­site pas à mi­ser sur l’im­mer­sion. Clou de l’at­trac­tion qu’il a mise en place à l’été 2015 dans l’ex­ten­sion du mu­sée : l’avion C-47 et son si­mu­la­teur de vol qui plonge les vi­si­teurs pen­dant de longues mi­nutes dans la peau des pa­ra­chu­tistes amé­ri­cains de la 101e Air­borne Di­vi­sion.

Le co­fon­da­teur du D-Day Ex­pe­rience et son as­so­cié ne comptent pas s’ar­rê­ter là. Pro­chaine étape : la construc­tion d’une vaste salle de ci­né­ma. « Ce se­ra un es­pace de 600 mètres car­rés, avec 160 places et un écran de 15 x 8 mètres, qui ou­vri­ra en juin 2019 à l’oc­ca­sion du 75e an­ni­ver­saire du Dé­bar­que­ment. » Les ou­vriers viennent tout juste d’ins­tal­ler leur ma­té­riel. Em­ma­nuel Al­lain, lui, n’a pas fi­ni d’ex­plo­rer l’his­toire du Dé­bar­que­ment et de ses hé­ros.

Les ob­jets in­té­res­sants sont de plus en plus dif­fi­ciles à trou­ver, les fa­milles amé­ri­caines ayant pris conscience de leur va­leur

Un si­mu­la­teur de vol plonge les vi­si­teurs dans la peau des pa­ras amé­ri­cains

RE­POR­TAGE PHO­TO : VIR­GI­NIE MEIGNÉ

Em­ma­nuel Al­lain de­vant son mu­sée, le D-Day Ex­pe­rience, au Car­re­four de l’homme mort, à Saint-Côme-du-Mont.

Ca­lot du gé­né­ral Max­well D. Tay­lor. Com­man­dant de la 101e Air­borne Di­vi­sion, il fut le pre­mier gé­né­ral à tou­cher le sol nor­mand en sau­tant avec ses hommes dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Car­net de vaccination deFor­rest Guth, pa­ra­chu­tiste du 506e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie pa­ra­chu­tiste (101e Air­borne Di­vi­sion). Ce car­net était ou­vert dès l’in­cor­po­ra­tion du sol­dat et re­grou­pait tous les vac­cins re­çus pen­dant le ser­vice au sein de l’ar­mée.

Cri­cket du S/Sgt (sous-of­fi­cier) Ha­rold Ger­ber de la 101e Air­borne Di­vi­sion. Le cri­cket fut uti­li­sé uni­que­ment en Nor­man­die par les pa­ras de cette di­vi­sion en signe de re­con­nais­sance.

Re­cons­ti­tu­tion de l’équi­page com­plet de l’avion C-47 Stoy Ho­ra qui lar­gua le lieu­te­nant-co­lo­nel Wol­ver­ton (506e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie pa­ra­chu­tiste, 101e Air­borne Di­vi­sion) et ses hommes sur Saint-Côme-du-Mont.

Blou­son por­té par le gé­né­ral Ei­sen­ho­wer entre mars 1943 et dé­cembre 1944. Com­man­dant en chef des forces al­liées en Eu­rope, il était res­pon­sable du Dé­bar­que­ment (opé­ra­tion Over­lord).

Kit d’un in­fir­mier amé­ri­cain pour les pre­miers se­cours, com­pre­nant une se­ringue en in­ox li­vrée dans sa boîte en mé­tal et des do­settes en verre de pro­duits so­lubles.

Gre­nade à frag­men­ta­tion MK II char­gée avec de l’ex­plo­sif. Chaque pa­ra­chu­tiste en em­por­ta plu­sieurs pour le D-Day.

Casque M1 por­té par un of­fi­cier mé­de­cin, le lieu­te­nant Louis Scha­degg. Il se­ra tué quelques mois plus tard à Ni­mègue, aux Pays-Bas, par un éclat d’obus re­çu à la tête.

Dra­peau dé­ployé sur le USS LCT-594 (na­vire amé­ri­cain de dé­bar­que­ment), à Utah Beach au ni­veau du Banc de La Ma­de­leine à 12 h 40, le 6 juin 1944.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.